ET SES AFFINITÉS
La loi générale qui établit une corrélation étroite entre la somme de connaissances acquises à une époque donnée et Tusage que font d'un tel savoir les inventeurs de synthèses universelles, régit l'ensemble aussi bien que les différentes parties de la philosophie contemporaine. Cela est de toute évidence.
Plus contestable et plus contestée est Tapplication à la philosophie actuelle de la théorie des trois types métaphysiques qui dérive elle-même de la loi de corrélation. Elle est la forme que cette loi dut forcément revêtir lorsque la différenciation du savoir humain en trois groupes de notions irréductibles (monde inorganique, nature vivante, monde des idées et des phénomènes sociaux) eut rendu nécessaire la rupture
DE ROBERTY. — Phil. du siècle. i
â' LA PHILOSOPHIE DU SIÈCLE
de Tunité primitive ou purement théologique. Celte division persiste néanmoins, croyons-nous, dans les spéculations du temps présent.
La philosophie qui serait une^ non plus comme Tanimisme ou Tanthropomorphisme des premiers âges, mais comme la science moderne, la conception du monde qui rallierait tous les esprits et s'imposerait à toutes les consciences, demeure aujourd'hui ce qu'elle a toujours été : un idéal fuyant sans cesse devant nos efforts pour l'atteindre.
La philosophie scientifique — puisqu'on la nomme ainsi — ne nous a été donnée par aucun des nombreux systèmes qui cherchent en vain à arrêter et endiguer, à leur profit, le courant puissant des anciennes conceptions métaphysiques. C'est là un argument précis en faveur de l'influence que nous attribuons encore à la loi des trois types.
En effet, une philosophie scientifique ne pourra se produire avant que se soit épuisée Faction du principe gouvernant la différenciation des hypothèses générales. Cela signifie que la relation multiple exprimée par ce principe ou le degré inférieur d'évolution qu'il indique devront être ostensiblement remplacés par une relation unitaire ou un degré supérieur d'évolution. La corrélation entre la série des sciences et la philosophie ne deviendra pas pour cela plus étroite ou plus intime. Mais l'un des termes de ce rapport, la science, aura subi des modifications assez profondes pour que des modifications correspondantes s'ensuivent nécessairement dans l'autre terme, la philosophie.
Tant que cette condition ne sera pas réalisée, on devra se garder de méconnaître les influences qui ont toujours dirigé l'évolution de la métaphysique, et Ton devra, par conséquent, continuer à classifier comme naguère les nombreuses variétés des nouveaux systèmes. Cela, du reste, ne soulève aucune difficulté, puisque la philosophie est notoirement représentée aujourd'hui par trois écoles principales : le criticisme qui se rattache à Kant, le positivisme qui a Comte pour fondateur, et l'évolutionnisme introduit et patronné par Spencer. Or ces écoles n'ont pas surgi inopinément, et les trois grands esprits qui s'en firent les protagonistes possèdent, chacun, une lignée respectable d'ancêtres intellectuels.
Voilà donc la première question — la question d'origine — nettement posée au seuil même de toute étude scientifique de la philosophie contemporaine. Cette question a une importance sans égale, et on peut lui appliquer les paroles de Bacon : Recte ponitur — vere Hcire esse per causas scire.
Mais jamais on n'étudia d'une façon satisfaisante la genèse de la philosophie moderne. On ne sortait guère de la phraséologie banale sur la scission funeste entre la science et la philosophie, on se complaisait dans la vieille opposition du dogmatisme et du scepticisme, on rangeait tous les systèmes en deux classes, dont la première était censée représenter l'ancien esprit aventureux de la métaphysique, et la seconde, l'esprit pnident de la science.
Il faut se faire une étrange idée de l'évolution philosophique pour défendre aujourd'hui ces conceptions
surannées. L'opposition radicale entre le dogmatisme qu'on identifie avec la théologie et la métaphysique, et le scepticisme qu'on rapproche de la science positive, n'a jamais été établie sur une base solide. On a dit^ à la vérité, pour justifier cette opinion, que nulle philosophie ne saurait échapper à ce dilemme : « ou construire une ontologie et tomber dans les hypothèses, ou n'en pas construire du tout et alors se passer de dogmatisme; ou rhypothèse avec ses incertitudes, ou le scepticisme avec ses conséquences ». Mais les « incertitudes de l'hypothèse » sont précisément « les conséquences du scepticisme », et vice veria. On s'illusionne donc gravement lorsqu'on prétend choisir entre le dogmatisme ou l'hypothèse invérifiable, et le scepticisme par lequel on reconnaît que, seule, cette sorte d'hypothèse est possible dans le domaine du savoir général. On démontre l'identité fondamentale des systèmes qui ont toujours passé pour inconciliables. On prouve que les prétendus adversaires, les dogmatistes intransigeants comme les plus outrés des pyrrhoniens, ne-difl'érèrent jamais entre eux sur l'incertitude des méthodes adoptées par les premiers et refusées par les seconds.
Pour nous, d'ailleurs, qui rattachons les origines de la philosophie contemporaine à l'action atténuée de la loi des trois types, ce problème a une portée et une signification infiniment plus précises. Nous croyons, en effet, qu'il se résout en montrant que la philosophie critique tire directement son origine de l'idéalisme, la philosophie positive du matérialisme, et la philosophie * de l'évolution du sensualisme. Toutefois, si l'on considère le développement tardif des doctrines sensualistes
et le rôle prépondérant qu'elles surent prendre dès le XVII* siècle, on modifiera la conclusion précédente en ce sens, que la philosophie critique est Théritière légitime de ridéalisme sensualiste, et la philosophie positive la descendante immédiate du matérialisme également sensualiste.
On arrivera, de la sorte, à constater, entre les orientations de la pensée moderne, une parenté autrement proche que celle unissant les diverses philosophies du passé. On verra sans étonnement les contrastes s'apaiser, les divergences tendre à disparaître, les similitudes et les contacts devenir de plus en plus fréquents. Sur certains points essentiels, les trois grands systèmes contemporains se pénètrent déjà en vérité de façon à ne former qu'une seule et même doctrine. Et cette fusion s'affirme aujourd'hui surtout dans les questions que l'ancêtre commun, le sensualisme, semblait avoir le plus brillamment résolues.
Le propre de la métaphysique, nous l'avons dit, fut la différenciation des hypothèses primitives qu'on peut désigner par le nom générique de théologie et qui servaient à lier nos notions sur l'homme et l'univers. Or, ces notions accusant nettement, à l'époque loinlaine dont nous parlons, trois groupes de faits irréductibles, la différenciation elle-même dut nécessairement être tripartite.
Mais qu'on ne s'y trompe pas. II faut considérer le
malérialisiae, le sensualisme et l'idéalisme comme de simples germes d'ofr devaient sortir les nombreux systèmes dont l'histoire de ta philosophie nous rapporte les luttes, pour que l'on puisse soutenir la thèse de l'apparition non seulement spontanée , mais encore simultanée, de ces vastes généralisations. Car celle simultanéité ne dépassa jamais certaines limites très étroites et elle ne s'étendit jamais non plus à l'ensemble du développement des grandes hypothèses philosuphiijues.
La différenciation métaphysique fut elle-même, cssenliellement, un fait d'évolution. Un certain ordre fixe a toujours pu s'observer dans la marche si capricieuse, en apparence, de l'esprit humain, dans ses fluctuations incessantes, et jusque dans les écarts qui rejetaient brusquement la pensée du philosophe d'un extrême à son opposé.
C'est l'hypothèse générale la plus voisine de l'animisme et de l'anthropomorphisme religieux des premiers âges, l'idéalisme, qui atteignit, le premier, un haut degré de perfection. Sa contradiction directe, le matérialisme, s'épanouit immédiatement après; et la floraison de l'hypothèse intermédiaire et conciliatrice du sensualisme est venue clore la série '.
D'ailleurs, cette succession ne s'applique pas seulement à l'ensemble des progrès de la métaphysique, elle se retrouve dans chacune de ses évolutions partielles, elle marque toutes les périodes un peu saillantes de son histoire. Chaque grande époque produit sa conception
du monde, possède sa doctrine générale des choses. Mais, aussi unifiée qu^eile puisse être par Tesprit du temps, c'est-à-dire, à proprement parler, par les connaissances vraies ou erronées, justes ou illusoires, qui constituent le fonds même de cet esprit, la philosophie d'un siècle n'en subit pas moins la loi empirique que nous venons de formuler.
Le conglomérat de doctrines contradictoires en appa^ rence, mais similaires en réalité, qui occupe à un moment donné la scène de Thistoire traverse les mêmes phases que parcourent, sur une échelle infiniment plus vaste, les philosophies de plusieurs périodes successives, ou la métaphysique entière. L'évolution partielle et révolution totale des conceptions philosophiques présentent, à cet égard, un rapport semblable à celui qui unit le mouvement diurne au mouvement annuel des corps sidéraux. Les deux évolutions, comme les deux mouvements, s'accompagnent et se compliquent tout en conservant un caractère d'identité rigoureuse. Au point de vue de révolution totale, la philosophie d'une grande période historique peut nous apparaître comme idéaliste, ou matérialiste, ou sensualiste; elle accordera constamment, en effet, une certaine prépondérance à l'une de ces trois hypothèses. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue d'une évolution limitée par quelques dates ou quelques événements particuliers de notre histoire intellectuelle, cette même philosophie se difierenciera à son tour. Elle manifestera, à un degré plus ou moins sensible, les trois directions de la pensée « surabstraite ». Elle évoluera, en outre, dans le sens du développement général de toute
métaphysique : elle ira nécessairement de Tidéalisme au matérialisme, pour aboutir au sensualisme. £t il en sera ainsi tant que la métaphysique existera.
Cette hypothèse, car ce n'est là encore qu'une simple vue de l'esprit, trouve un appui dans les faits les plus importants de Thistoire de la pensée. La succession indiquée apparaît dans révolution de Iff philosophie grecque, dans le développement de la métaphysique au moyen âge et surtout à Tépoque de la renaissance, enfin dans l'essor exceptionnel pris par la spéculation abstraite durant les deux derniers siècles. Mais elle est aussi confirmée par les faits les mieux connus de Thistoire intellectuelle de notre époque.
Trois termes marquent ici nettement la série ascendante ou évolutive. Le xix'^ siècle est inauguré par la philosophie de Kant et les grands systèmes-satellites de l'idéalisme allemand. Il est continué par le positivisme né en France sous l'impulsion immédiate des doctrines négatives du siècle passé, et aussi par le matérialisme franc des penseurs-naturalistes dont la plupart, surtout en Allemagne, rééditent simplement les idées directrices du xv]!]*" siècle. Enfin, il se termine par une philosophie essentiellement conciliatrice des deux grandes philosophies précédentes, par Tévolutionnisme darwino-spencérien dont le caractère profondément biologique et les points de départ sensualistes ne sauraient être mis en doute un seul instant.
La loi d'évolution dont nous avons esquissé la marche générale, apporte certainement un argument indirect en faveur des idées que nous soutenons ici même quant aux origines et à la véritable nature du criticisme, du
positivisme et de révolutionnisme. Mais, lorsqu'oo se trouve en face d'une hypothèse scientifique, les preuves de celte sorte sont judicieusement estimées insuffisantes. Nous allons donc, dans les chapitres suivants, lâcher de serrer notre sujet de plus près, sans toutefois sortir de ses grandes lignes et sans entrer dans le détail des controverses scolastiques qui divisent les représentants officiels des trois principaux systèmes de la philosophie contemporaine.