‹ La philosophie du siècle: criticisme-positivisme-évolutionnismeChapitre 52 sur 73 · Sociologie, p · texte numérisé non relu

Sociologie, p

Une idée abstraite sert à exprimer un caractère commun des choses à peu près comme un billet de banque représente un lingot réel de métal précieux. Un sauvage n'acceptera pas cette substitution et verra dans le billet offert un simple chiffon de papier. De même un esprit inculte n'apercevra dans toute généralisation scientifique qu'un assemblage de mots vides de sens. Tous deux auront strictement raison; dans un cas comme dans Tautre, il faudra d'abord réussir à leur faire accepter la convention, le symbolisme mental.

On est donc en droit de demander comment procèdent les partisans de la philosophie évolutionniste pour nous faire accepter leur symbolisme mathématique et physique dans le domaine des faits psychiques et sociaux, et cela, non seulement quant au double aspect, mathématique et physique, de ces phénomènes, mais encore quant à leur ensemble, à la somme totale des caractères qui leur sont propres. Débutent-ils par rétude attentive des cas particuliers et s'élèvent-ils ensuite, de degré en degré, aux généralités supérieures, — ce à quoi s'astreignirent sans nul doute mathématiciens et physiciens lors du premier établissement des formules quantitatives et mécaniques?

Il est à peine besoin de montrer que les évolutionnistes suivent une marche différente. Les philosophes de cette école parlent sans cesse de l'Inconnaissable, mais ils oublient volontiers que cet « être de raison » nous sert uniquement de symbole formel ou logique pour résumer la suite entière des irréductibilités spéci-

fiques observées et constatées par la série complète des sciences.

Cinquième objection. — Les évolutionnistes affectent (l'attacher peu d'importance à ce qui, dans l'échelle du savoir, représente la complexité des faits naturels, à cette observation, qu'un phénomène biologique, par exemple, est simultanément un phénomène chimique, physique et quantitatif, tandis qu'un phénomène physique n'est pas nécessairement pour cela un phénomène biologique. lis tendent, en somme, à effacer les lignes de démarcation entre les différentes sciences abstraites. Ce besoin d'unité, au reste, a été ressenti et satisfait de tout temps, mais surtout aux époques de transition d'un régime mental à un autre.

Mais l'unité ainsi conquise demeura constamment une fiction, une pure hypothèse. On n'a pas oublié l'insuccès réel des nombreuses tentatives de ce genre. Il s'explique facilement par cette loi fondamentale de notre esprit, qui veut que A soit toujours égal a A.

Plus une formule est vraiment abstraite, et plus grande est sa capacité phénoménale, plus longue la série des phénomè- '^^^ correspondante des

nés qu'elle comprend. ^^ sciences abstraites . SoitABCDEF la ligne ^ On peut, sur cette li-

brisée qui représente ^d gne, prendre des par-

la série totale des phé- e^^ cours inégaux : tantôt nomènes et la série ^\^f de A à B, et tantôt de A à G, à D, à E, à F. Mais plus la distance parcourue s'accroît, et plus vaste devient la généralité du symbole abstrait qui, dans le langage de la science, exprime

exactement et uniquement cette différence quantitative. En vérité donc, ce n'est pas la ligne AB qui représente les vérités mathématiques, comme on l'arfirme usuellement (peut-être, d'abord, par pure abréviation, de même qu'on emploie une lettre pour un mot ou un mot pour une phrase), mais la ligne ABGDEF tout entière; ce n'est pas non plus la ligne BC qui représente les vérités physiques, mais bien la ligne BGDEF, et ainsi de suite.

On ne nous apprend, par conséquent, rien de nouveau, rien que nous ne sachions déjà, quand on nous dit que les mêmes lois gouvernent tous les phénomènes, depuis le grain de sable jusqu'à des faits aussi compliqués que la fondation ou la chute d'un empire. Voilà une simple vérité lautologique, une façon de dire que A == A, que les relations ou lois générales sont des relations ou lois générales, et que les formules universelles sont universelles.

Mais remarquons autre chose encore. La ligne brisée ABGDEF nous apparaît nécessairement comme une seule ligne AF chaque fois que notre attention se fixe sur une de ces larges généralités symboliques qui, en définitive, servent strictement à exprimer ce phénomène mental, à savoir : que notre esprit a réellement parcouru, avec la rapidité extraordinaire qui lui est propre, toute la distance séparant le point A du point F. Ge n'est sans doute pas pour des raisons bien différentes que, dans la vue physique, les objets les plus variés se confondent en une agglomération continue chaque fois que la rétine se meut avec une vitesse dépassant la moyenne ordinaire.

D'autre part, il suffit de remplacer Tidée générale par les idées moins abstraites qui la composent, et de descendre ainsi Téchelle des généralités jusqu'aux images et aux sensations élémentaires, pour percevoir aussitôt, au point d'en être obsédé, un phénomène diamétralement opposé; la ligne droite AF redevient forcément, dans toute expérience de ce genre, la ligne brisée ABGDËF, et les grandes irréductibilités de la nature s'emparent à nouveau de notre esprit qu'elles remplissent entièrement et exclusivement. De même, il suffit d'immobiliser l'organe visuel, en l'arrêtant sur les objets voisins, pour qu'il en distingue derechef tous les contours et ne puisse plus les confondre dans une seule unité perceptive.

Dans le cas de la vue physique, on nomme illusoire la perception des objets survenue dans des circonstances qui, de par leur rareté relative, nous semblent exceptionnelles, — et vraie la vision qui s'opère dans les conditions ordinaires. Peut-être nos impressions se modifieraient-elles sensiblement, si nous étions organisés d'une façon différente, pour le vol extra-rapide, par exemple, comme certains oiseaux. D'ailleurs, pour pouvoir parler d'illusion, il faut nécessairement considérer la pensée « sur^bstraite » comme ne formant pas le mode habituel de l'esprit humain, mais comme exigeant, au contraire, une tension à laquelle les cerveaux les plus vigoureux ne résistent pas si elle se prolonge.

Notre raison aboutit infailliblement à l'erreur chaque fois qu'elle se laisse aller à l'abstraction pure, qu'elle n'oppose pas à ce mode de penser des modes moins

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compliqués OU plus élémeotaires, qu'elle De corri les résultais des méthodes synthétiques par les tats des méthodes analytiques.

En tout autre sens, l'abstractionnisme quintes des philosophes se justifie au moins autant que 1' risme terre à terre des savants. L'école évolulio ne possède, à cet égard, qu'un seul tort; mais sérieux. Ses partisans ferment les yeux sur It lité du pluralisme scienlifique et contestent son pour les progrès mêmes de la pensée abstraite, sacrifient entièrement au monisme philosophiqui voir qu'ils agissent comme cet homme qui, con' de la supériorité du bras droit, se laissa amputer I gauche.

Sixième objection. — En définitive, le monisn tendu à la façon de M. Spencer et de son école, et essentiellement à nier les propriétés spécifiqiit choses et à affirmer leurs propriétés communes, lutionnisroo fait valoir d'excellentes raisons à l'ap la dernière partie de son programme, mais les ments qu'il produit en faveur de la premièri rien moins que convaincants. Il n'y a pas lieu c ce que l'on ne connaît pas ou ce que l'on connail façon évidemment insuffisante. Et quand on le si provisoirement, si grand que soit le nombre de invoqués, ils ne pourront prouver autre choïe < vérité de la supposition par rapport à ce nombre et déterminé : la démonstration n'atteindra donc, que l'hypothèse particulière.

Nous ne voyons, pour noire part, qu'un seul i d'éviter cette grosse difficulté ; et encore ce mo]

saurait-il s'appliquer, du moins actuellement, qu'aux hypothèses générales, à Texclusion des hypothèses vraiment universelles. Il consiste à confronter l'hypothèse non plus avec les faits particuliers, mais avec leurs représentants ou substituts, les généralisations inductives qu'entratne à sa suite la vérification d'une série d'hypothèses particulières. L'hypothèse qui concorde avec les vérités ultimes des sciences, concorde nécessairement avec les faits particuliers que ces vérités résument.

Malheureusement, les créateurs de systèmes philosophiques acceptent presque toujours, à l'égal de vérités démontrées, des généralisations très incertaines et très problématiques. Ils triomphent dès lors sans grande peine et nous font toucher du doigt l'accord parfait qui règne entre leurs suppositions générales et telle ou telle série de suppositions particulières.

Les forces vives de l'école évolutionniste s'épuisèrent à cette tâche. M. Spencer et ses principaux disciples ont maintes fois confronté la grande généralisation mécanique, appelée par eux loi universelle d'évolution, avec une longue chaîne de propositions qu'ils tenaient sincèrement pour des vérités physico-chimiques, biologiques, sociologiques et psychologiques K Mais si, comme chacun sait, les plus vastes généralisations de

1. Au cours de cette vériOcation, M. Spencer cite avec une préférence marquée de nombreux cas concrets et très particuliers; mais ce ne sont là évidemment que des exemples populaires, des expédients qui aident à la vulgarisation des idées, comme les figures en géométrie, et nullement des preuves au véritable sens du mot. On constate même facilement chez M. Spencer et toute son école un abus frappant de ce mode subsidiaire de démonstration.

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la physique et de la chimie n'ont pas complet dépouillé leur caractère hypothétique, que dire di de la série? Plus nous approchons des phéno sociaux et psychiques, et plus maniTeslement noui bons dans le domaine de l'inconnu.

Septième objection. — 'Esprit très logique, M. S] conçoit vivement la nécessilé d'établir le mo philosophique sur la base solide du monisme lifiqiie.

Sa grande formule synthétique, sa loi universel choses repose sur un autre fondement encore qu lermioable file d'hypothèses parliculières consii par lui comme autant de vérités démontrées. El seconde assise est sa classification des sciences, nante pélilion de principe qui consiste à sépare semble de nos connaissances en deux grandes cli 1° les sciences des formes et des facteurs des j mènes, comprenant la mathématique et la pb chimie, c'est-à-dire tout ce qui, dans la somme du savoir, réalise le plus parfaitement aujourd'1 desiderata monistiques; et 2" les sciences des/jn de ces facteurs, comprenant la biologie, la soci et la psychologie, c'est-à-dire les sciences qui fo à l'heure présente la véritable pierre d'achopp du monisme scienlifîque. Le problème se trouve résolu avant même d'avoir été posé. Le monismi ou philosophique y apparaît comme le résultat n du monisme physico- chimique ou mécanique, — li répétons-le, dont la science abstraite doive se ] cuper, puisque le monisme complémenlaire, bi psycho-sociologique, en découle nécessairement.

de redistribution de la matière et de la force dans des masses quelconques devient, du coup, la loi universelle des choses ^

1. Toutefois, et si largement qu'il use de ce sophisme à peine voilé, le philosophe anglais laisse échapper, malgré lui, un aveu précieux. L'étude ou la connaissance exclusive, dit-il, des formes et des facteurs (phénomènes de quantité et phénomènes physico-chimiques) ne rend pas Tesprit plus capable de s'occuper fructueusement des produits (phénomènes biologiques, sociologiques et psychologiques), que ne peut le faire une simple préparation ou éducation littéraire. Une telle étude produit des défauts de jugement, des habitudes mentales aussi funestes que les habitudes et les défauts provoqués par la connaissance exclusive des phénomènes complexes.

Rien de plus justifié que cette condamnation de sa propre méthode par M. Spencer. Ce désaveu possède d'autant plus de force qu'il se réduit, en définitive, à une simple question de fait. Aucune comparaison ne peut s'établir entre l'état actuel des sciences du monde inorganique et l'état actuel des sciences du monde organique. Il apparaît par suite clairement que l'étude de ces dernières ne put fournir aux spéculations philosophiques de M. Spencer une aide tant soit peu égale à celle apportée par l'étude des premières.

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