CHAPITRE V
La philosophie de noire temps, représentée par les trois grands systèmes du criticisme, du positivisme et de révolutionnisme, n'a nullement modifié, dans ses traits essentiels, la conception des siècles passés quant à la nature de la philosophie, son hut et sa méthode.
Considérée daiis son ensemble, cette conception fut illusoire. L'erreur ne consistait pas, toutefois, à se méprendre au but que la philosophie doit poursuivre; elle portait sur les moyens de l'atteindre. Les philosophes supposèrent que les méthodes conduisant à la connaissance analytique de la nature menaient aussi à sa connaissance synthétique. Une confusion regrettable de la philosophie avec la science sortit naturellement de cette hypothèse. Et cette confusion devint le trait prédominant de la conception de la philosophie dans tout le passé de l'humanité, — - le vice le plus caractéristique de la métaphysique.
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Ni les anciens, ni Démocrite, ni Plalon, ni Aristote, ni les modernes, ni Bacon, ni Descartes, ni Leibnitz ne séparèrent jamais la pliilosophie de la science proprement dite. Aussi les métaphysiciens de nos jours s'abusent-ils élran^romenl, quand ils aflirmcnt que la rupture survenue enlre la philosophie et la science fut Tœuvre de l'école expérimentale, que Locke l'empirique, Berkeley l'idéaliste et Hume le sceptique consommèrent cette séparation, en essayant de fonder une psychologie subjective indépendante de toute physiologie. En fait, lorsqu'ils élevèrent la psychologie au rang de philosophie, les empiriques suivirent simplement l'exemple de tous leurs prédécesseurs : ils confondirent de la façon la plus manifeste la philosophie avec la science spéciale. La philosophie actuelle n'abjure pas l'erreur capitale de l'ancienne métaphysique; elle s'y attache fortement, au contraire, elle y voit sa dernière ancre de salut.
D'une part, on creuse plus profondément encore le sillon tracé par l'école empirique. On en vient à dire : « Si la philosophie peut nous apprendre quelque chose, ce n'est que par l'observation de l'esprit », — « le contenu de la spéculation philosophique présentant un intérêt exclusivement psychologique », et la philosophie n'étant, en vérité, « qu'un développement ultérieur de la physique et de la physiologie, une science spéciale à laquelle on arrive par la connaissance des phénomènes de la nature » *. D'autre part, on veut élargir la base de la concep-
1. C'est un philosophe-physiologiste, M. Schiff, qui résume ainsi la pensée intime des systèmes de notre époque. (La T^sica nella fthsofia, in Revue européenne, 1875.)
tion traditionnelle, on cherche à identifier la philosophie non plus avec tel ou tel groupe de sciences particulières, mais avec leur série totale. Et des penseurs consciencieux en arrivent à poser franchement ce dilemme : « La philosophie doit-elle continuer à exister, ou doit-elle être remplacéeparlessciencesparticulières?» Toute connaissance humaine, qu'elle soit spéciale et scientifique, ou générale et philosophique, invoque, à chaque moment donné, un fait premier qu'elle n'explique pas. Mais tandis que la science peut reprendre ses suppositions primitives qui sont des faits particuliers et concrets, pour les observer et les réduire à leur tour, la philosophie se montre absolument incapable de revenir sur ses postulats, -- faits généraux, abstractions fournies par le savoir particulier et étendues à l'ensemble des phénomènes. Dans ces conditions, aucune expérience, aucune vérification partielle, concrète ou scientifique ne semble possible; et quant à l'expérience, à la vérification universelle, abstraite ou philosophique, elle reste une pure chimère, quelque chose de logiquement absurde, de contradictoire dans les termes. Aussi toute métaphysique a-telle constamment dégénéré en mécanisme, en biologisme et en psychologisme. Elle ne put jamais atteindre un point de vue supérieur à ces trois grandes catégories de faits, ni formuler une synthèse véritablement adéquate à la somme des phénomènes. La science particulière ou la philosophie spéciale d'un groupe de connaissances la dominent toujours. Toujours elle se heurte contre le pluralisme effectif des phénomènes. Jamais elle n'aboutit qu'à un monisme fictif et de pure convention.
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Nos aspirations, soit scientifiques, soit pliilosopiiiques, dérivent d'iuie origine pareille : le besoin de généraliser, d'abstraire, de coordonner les résultats obtenus. Mais, daii?> riiisloire, ce besoin a subi la fortune des autres besoins qui l'orcent riiomnie à penser et agir. On le ressentit viveuient bien avant (pion sut le satisfaire d'une façon à la fois logique et efficace. Aussi dut-on recouiir à des niélbodes plus ou moins illusoires et irrationnelles. Une lente évolution mène de ces formes tératologiquesde la pbilusopbie à des formes de plus en plus normales. Elle se développe en raison inverse de la masse des faits particuliers restés inexpliqués par la science, et revendiqués par la pbilosopbie comme son domaine propre, (lar il subsistera toujours des faits obscurs et peu connus; mais la pbiloso- [)liie scientifique devra les éviter avec le plus grand soin, en abandonnant leur investigation aux parties spéciales des sciences correspondantes.
On ne discute plus aujourd'bui ces deux points définitivement acquis : ([ue la pbilosoi)bie doit se composer des généralisations les plus vastes auxquelles l'esprit liumain puisse prétendre, et qu'elle n'a jamais été autre cliose que du savoir empirique et vulgaire.
« C'est par suite d'une erreur funeste, mais inévitable au début, dit très bien Stuart Mill, qu'on s'est figuré pouvoir s'élancer f//io saltu jusqu'aux généralisations suprêmes qu'on plaça dès lors au seuil de la science, tandis que la preuve de leur légitimité, si elle est jamais possible, ne peut être que le résultat lent et final des progrès scientifiques. » Et il ajoute avec beaucoup de raison : « Les principes imaginaires sur les
Choses en général, regardés par les philosophes comme des vérités intuitivement évidentes, n'étaient que de mauvaises généralisations de l'expérience externe la plus vulgaire, que des interprétations grossières des phénomènes sensibles les plus familiers, qui, à cause de leur fréquence, avaient formé dans la pensée les associalions les plus fortes sans avoir jamais subi l'épreuve des conditions d'une induction légitime, non seulement parce que ces conditions étaient inconnues, mais encore parce que ces misérables essais de généralisation passaient pour avoir une origine plus noble que l'induction, et qu'on les élevait au rang de lois générales, desquelles on pouvait déduire l'ordre de l'univers, et auxquelles toute théorie scientifique des phénomènes de la nature devait obéir *. »
Mais nous savons également que la science, partie d'une origine tout aussi grossière et empirique, fit montre d'un orgueil tout aussi naïf. Pourquoi donc supposer que l'évolution de la pinlosophie doive suivre une loi différente de celle qui dirige l'évolution scientifique? Un savoir diffus, désordonné, nébuleux, telle est . source conmiune de toute science et de toute philosophie, le point de départ initial de l'évolution ultérieure. Mais qui dit évolution, dit différenciation. Par conséquent, la philosophie qui renoncera à la poursuite de la connaissance directe des hautes généralités, qui cherchera à instituer leur connaissance indirecte ou scientifique et dépassera, de la sorte, le niveau du sens commun \ ne deviendra pas pour cela de la