‹ La philosophie du siècle [microform]; criticisme--positivisme--évolutionismeChapitre 3 sur 69 · ET SES AFFINITÉS · texte numérisé non relu

ET SES AFFINITÉS

La loi générale qui établit une corrélation étroite entre la somme de connaissances acquises à une époque donnée et l'usage que font d'un tel savoir les inventeurs de synthèses universelles, régit l'ensemble aussi bien que les différentes parties de la pliilosophie contemporaine. Cela est de toute évidence.

Plus contestable et plus contestée est l'application à la philosophie actuelle de la théorie des trois types métaphysiques qui dérive elle-même de la loi de corrélation. Elle est la forme que cette loi dut forcément revêtir lorsque la ditférenciation du savoir humain en trois groupes de notions irréductibles (monde inorganique, nature vivante, monde des idées et des phénomènes sociaux) eut rendu nécessaire la rupture

DE ROBERT Y. — Phil. du siùcle. {

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(le runité primitive on purement Ihéologiqiie. Cette division persiste néanmoins, croyons-nous, dans les spéculations du temps présent.

La philosophie qui serait u/ie, non plus comme l'animisme ou l'anthropomorphisme des premiers âges, mais comme la science moderne, la conception du monde qui rallierait tous les esprits et s'imposerait à toutes les consciences, demeure aujourd'hui ce qu'elle a toujours été : un idéal fuyant sans cesse devant nos efforts pour l'atteindre.

La philosophie scientifique — puisqu'on la nomme ainsi — ne nous a été donnée par aucun des nomhreux systèmes qui cherchent en vain à arrêter et endiguer, à leur profit, le courant puissant des anciennes conceptions métaphysiques. C'est là un argument précis en faveur de l'influence que nous attrihuOàis encore à la loi des trois types.

En effet, une philosophie scientifique ne pourra se produire avant que se soit épuisée l'action du principe gouvernant la différenciation des hypothèses générales. Cela signifie que la relation multiple exprimée par ce principe ou le degré inférieur d'évolution qu'il indique devront être ostensiblement remplacés par une relation unitaire ou un degré supérieur d'évolution. La corrélation entre la série des sciences et la philosophie ne deviendra pas pour cela plus étroite ou plus intime. iMais l'un des termes de ce rapport, la science, aura subi des modilications assez profondes pour que des modifications correspondantes s'ensuivent nécessairement dans l'autre terme, la philosophie.

Tant que cette condition ne sera pas réalisée, on devra se garder de méconnaître les influences qui ont toujours dirigé l'évolution de la métaphysique, et l'on devra, par conséquent, continuer à classifier comme naguère les nombreuses variétés des nouveaux svstèmes. Cela, du reste, ne soulève aucune difficulté, puisque la philosophie est notoirement représentée aujourd'hui par trois écoles principales : le crilicisme qui se rattache à Kant, le positivisme qui a Comte pour fondateur, et Tévolutionnisme introduit et patronné par Spencer. Or ces écoles n'ont pas surgi inopinément, et les trois grands esprits qui s'en firent les protagonistes possèdent, chacun, une lignée respectable d'ancêtres intellectuels.

Voilà donc la première question — la question d'origine — nettement posée au seuil même de toute étude scientifique de la philosophie contemporaine. Cette question a une importance sans égale, et on peut lui appliquer les paroles de Bacon : lierte ponitur — vere scire esse per causas scire.

Mais jamais on n'étudia d'une façon satisfaisante la genèse de la philosophie moderne. On ne sortait guère de la phraséologie banale sur la scission funeste entre la science et la philosophie, on se complaisait dans la vieille opposition du dogmatisme et du scepticisme, on rangeait tous les systèmes en deux classes, dont la première était censée représenter l'ancien esprit aventureux de la métaphysique, et la seconde, l'esprit prudent de la science.

Il faut se faire une étrange idée de l'évolution philosophique pour défendre aujourd'hui ces conceptions

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surannées. L'opposition radicale entre le dogmatisme qu'on identifie avec la théologie et la métaphysique, et le scepticisme qu'on rapproche de la science positive, n'a jamais été étahlie sur une hase solide. On a dit, à la vérité, pour justifier cette opinion, que nulle philosophie ne saurait échapper à ce dilemme : « ou construire une ontologie et tomber dans les hypothèses, ou n'en pas construire du tout et alors se passer de dogmatisme; ou l'hypothèse avec ses incertitudes, ou le scepticisme avec ses conséquences ». Mais les « incertitudes de l'hypothèse » sont précisément « les conséquences du scepticisme >, et vice versa. On s'illusionne donc gravement lorsqu'on prétend choisir entre le dogmatisme ou l'hypothèse invérifiable, et le scepticisme par lequel on reconnaît que, seule, cette sorte d'hypothèse est possible dans le domaine du savoir général. On démontre l'identité fondamentale des systèmes qui ont toujours passé pour inconciliables. On prouve (pie les prétendus adversaires, les dogmatistes intransigeants comme les plus outrés des pyrrhoniens, ne différèrent jamais entre eux sur Tincertilude des méthodes adoptées par les premiers et refusées par les seconds.

Pour nous, d'ailleurs, qui rattachons les origines de la philosophie contemporaine à l'action atténuée de la loi des trois types, ce problème a une portée et une signification infiniment plus précises. Nous croyons, en effet, qu'il se résout en montrant que la philosophie critique tire directement son origine de l'idéalisme, la philosophie positive du matérialisme, et la philosophie de l'évolution du sensualisme. Toutefois, si l'on considère le développement tardif des doctrines sensualistes

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et le rôle prépondérant qu'elles surent prendre dès le wii*^ siècle, on modifiera la conclusion précédente en ce sens, que la philosophie critique est l'héritière légitime de l'idéalisme sensualiste, et la philosophie positive la descendante imuiédiate du matérialisme également sensualiste.

On arrivera, de la sorte, à constater, entre les orientations de la pensée moderne, une parenté autrement proche que celle unissant les diverses philosophies du passé. On verra sans élonnement les contrastes s'apaiser, les divergences tendre à disparaître, les similitudes et les contacts devenir de plus en plus fréquents. Sur certains points essentiels, les trois grands systèmes contemporains se pénètrent déjà en vérité de façon à ne former qu'une seule et même doctrine. Et celte fusion s'affirme aujourd'hui surtout dans les questions que l'ancêtre commun, le sensuahsme, semblait avoir le plus brillamment résolues.

Le propre de la métaphysi(jue, nous l'avons dit, fut la différenciation des hypothèses primitives qu'on peut désigner par le nom générique de théologie et qui servaient à lier nos notions sur l'homme et l'univers. Or, ces notions accusant nettement, à l'époque lointaine dont nous parlons, trois groupes de faits irréductibles, la différenciation elle-même dut nécessairement être tripartite.

Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il faut considérer le

lualérialisme, le sensualisQie et l'idéalisme comme de simples germes d'où devaient sortir les nombreux svslèmes dont Thistoire de la philosophie nous rapporte les luttes, pour que l'on puisse soutenir la thèse de l'apparilion non seulement spontanée, mais encore simultanée, de ces vastes généralisations. Car cette simultanéité ne dépassa jamais certaines limites très étroites et elle ne s'étendit jamais non plus à Tensemble du développement des grandes hypothèses philosophiques.

La différenciation métaph\sique fut elle-même, essentiellement, un fait d'évolution. Un certain ordre five a toujours pu s'observer dans la marche si capricieuse, en apparence, de l'esprit humain, dans ses fluctuations incessantes, et jusque dans les écarts qui rejetaient brusquement la pensée du philosophe d'un extrême à son opposé.

C'est l'hypothèse générale la plus voisine de l'animisme et de Tanthropomorphisme leligieux des premiers âges, l'idéalisme, qui atteignit, le premier, un haut degré de perfection. Sa contradiction directe, le matérialisuïe, s'épanouit immédiatement après: et la floraison de rhypolhèse intermédiaire et conciliatrice du sensualisme est venue clore la série '.

D'ailleurs, cette succession ne s'applique pas seulement h l'ensemble des progrès de la métaphysique, elle se retrouve dans chacune de ses évolutions partielles, elle marque toutes les périodes un peu saillantes de son histoire. Chaque grande époque produit sa conception

i. Voir, pour les preuves historiques, notre ouvrajre : VAncionn' et la Nouvelle Philosophie, passini.

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du monde, possède sa doctrine générale des choses. Mais, aussi unifiée qu'elle puisse être par l'esprit du temps, c'est-à-dire, à proprement parler, par les connaissances vraies ou erronées, justes ou illusoires, qui constituent le fonds même de cet esprit, la philosophie d'un siècle n'en subit pas moins la loi empirique que nous venons de formuler.

Le conglomérat de doctrines contradictoires en apparence, mais similaires en réalité, qui occupe à un moment donné la scène de l'histoire traverse les mêmes phases que parcourent, sur une échelle infiniment plus vaste, les philosophies de plusieurs périodes successives, ou la métaphysique entière. L'évolution partielle et l'évolution totale des conceptions philosophiques présentent, à cet égard, un rapport semblable à celui qui unit le mouvement diurne au mouvement annuel des corps sidéraux. Les deux évolutions, comme les deux mouvements, s'accompagnent et se compliquent tout en conservant un caractère d'identité rigoureuse. Au point de vue de l'évolution totale, la philosophie d'une grande période historique peut nous apparaître comme idéaliste, ou matérialiste, ou sensualiste; elle accordera constamment, en eflet, une certaine prépondérance à l'une de ces trois hypothèses. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue d'une évolution limitée par quelques dates ou quelques événements particuliers de notre histoire intellectuelle, cette même philosophie se différenciera à son tour. Elle manifestera, à un degré plus ou moins sensible, les trois directions delà pensée « surabslraite ». Elle évoluera, en outre, dans le sens du développement général de toute

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métaphysique : elle ira nécessairement de l'idéalisme au matérialisme, pour aboutir au sensualisme. Et il en s^ra ainsi tant que la métaphysique existera.

Cette hypothèse, car ce n'est là encore qu'une simple vue de l'esprit, trouve un appui dans les faits les plus importants de l'histoire de la pensée. La succession indiquée apparaît dans l'évolution de la philosophie grecque, dans le développement de la métaphysique au moyen âge et surtout à l'époque de la renaissance, enfin dans l'essor exceptionnel pris par la spéculation abstraite durant les deux derniers siècles. Mais elle est aussi confirmée par les faits les mieux connus de l'histoire intellectuelle de notre époque.

Trois termes marquent ici nettement la série ascendante ou évolutive. Le xix" siècle est inauguré par la philosophie de Kant et les grands systèmes-satellites de l'idéalisme allemand. Il est continué par le positivisme né en France sous Timpulsion immédiate des doctrines négatives du siècle passé, et aussi par le matérialisme franc des penseurs-naturalistes dont la plupart, surtout en Allemagne, rééditent simplement les idées directrices du xviif siècle. Enfin, il se termine par une philosophie essentiellement conciliatrice des deux grandes philosophies précédentes, par l'évolutionnisme darwino-spencérien dont le caractère profondément biologique et les points de départ sensualistes ne sauraient être mis en doute un seul instant.

. La loi d'évolution dont nous avons esquissé la marche générale, apporte certainement un argument indirect en faveur des idées que nous soutenons ici même quant aux origines et à la véritable nature du criticisme, du

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positivisme et de Tévolutionnisme. Mais, lorsqu'on se trouve en face d'une hypothèse scientifique, les preuves de cette sorte sont judicieusement estimées insuffisantes. Nous allons donc, dans les chapitres suivants, tâcher de serrer notre sujet de plus près, sans toutefois sortir de ses grandes lignes et sans entrer dans le détail des controverses scolastiques qui divisent les représentants officiels des trois principaux systèmes de la philosophie contemporaine.

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