‹ La philosophie du siècle [microform]; criticisme--positivisme--évolutionismeChapitre 50 sur 69 · Chap. V, p · texte numérisé non relu

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durée infinie du temps et la continuité infinie de l'espace. L'illusion dérive précisément du contraste entre le point de vue très élevé de Tobservatour et l'infinie petitesse de Fobjet observé.

Les penseurs qui suivent la méthode de M. Spencer raisonnent toujours de même. Choisissant une discipline depuis longtemps constituée et arrivée à un haut degré de perfection, une science qui possède déjà sa philosophie, ils lui empruntent une généralisation très large et très abstraite. Ensuite, sans considérer les siècles employés pour atteindre, d'échelon en échelon, de pareilles cimes, ils s'installent sur ces hauteurs, ils en font une sorte d'observatoire commode d'où ils cherchent à reconnaître les faits particuliers appartenant à d'autres sections du savoir et surtout à celles soumises encore à l'indétermination chaotique qui précède l'état scientifique. Ils reconnaissent, en vérité, ces phénomètes; mais comme, des sommets où ils se placent, le<r faits nouvellement découverts leur paraissent absolument semblables à ceux déjà analysés et connus, ils en concluent que la formule éprouvée par cette parodie de vérification expérimentale concerne également les deux classes de faits. Ils oublient que le véritable procédé scientifique consiste à faire subir aux recherches, non pas une évolution imaginaire et purement théorique, mais une évolution réelle ou concrète qui exige toujours dos périodes considérables de temps '.

1. U se pourrait que rélude des faits particuHers à une branche du savoir conduisit à la généralisation même atteinte par une ou plusieurs autres sciences. L'occasion se présenterait alors, pour la philosophie, de formuler une de ces grandes uniformités d'existence ou de développement dont elle se targue si volontiers. Cependant le

Quatrième objection. — Malheureusement, on peut prévoir que, même en dehors de toute préoccupation métaphysique, l'on ne renoncera pas de sitôt à la méthode trompeuse de l'analogie dite réelle. Les sciences de formation nouvelle et surtout les sciences purement nominales se laisseront longtemps duper par cette sorte de charlatanisme empirique, d'autant plus dangereux qu'il est involontaire et inconscient.

Par exemple, personne ne doute que les lois abstraites de la mécanique ne régissent toutes les espèces de mouvement. Aussi, quand on vient à parler de mouvements chimiques, biologiques, psychologiques et sociaux, notre esprit se Irouve-t-il tout préparé à leur appliquer ces lois. Inversement, nous pouvons disserter à perte de vue sur les sociétés de sensations, d'idées, de volitions, sur les sociétés d'organes formant des individus, sur les sociétés d'atomes et de molécules chimiques, de centres de force ou d'énergie et même sur les sociétés de nombres. Que si, au lieu de termes empilintés à la sociologie, nous nous servions de termes biologiques (ou chimiques, physiques, etc.), le résultat ne se modifierait pas. Nous pourrons, avec M. Spencer, traiter de Vévolutiofi sociale, psychique, organique, physico-chi-

contraire demeure toujours également possible, sinon également probable. Mais les observateurs du type dont M. Spencer nous offre un brillant spécimen, préfèrent la méthode plus facile dont j'ai esquissé plus haut quelques traits caractéristiques. Us arrivent ainsi rapidement à l'identité générale des phénomènes qui « est à leur identité jiarticulière ce (|ue la recherche de la cause unique et première est à la recherche des causes multiples et efficientes. L'une nous mène à la systématisation métaphysi<|ue de la nature, connue sous le nom de philosophie de l'identité, l'autre forme l'essence même, le véritable but de toute science particulière ». Voir Sociologie^ p. 61.

miqiie et mécanique, sans pour cola le moins du monde découvrir et démontrer aulre chose que l'identité fondamentale des phénomènes et des lois du mouvement, et, par suite, l'idenlilé des phénomènes quantitatifs, dans la série entière des faits naturels. Nous arriverons ainsi toujours à la même conclusion, qui nous montre la catégorie de quantité comme « l'abstraction la plus haute, la généralisation la plus vaste à laquelle nous puissions atteindre, dans Tordre d'idées qui a pour but de classer les différentes propriétés de la matière ou les diverses relations générales des objets entre eux *.... » A mesure qu'elles deviennent plus abstraites, les formides perdent nécessairement, selon M. Spencer lui-même, une grande partie de la vivacité ou force suggestive qui les caractérisait à des degrés de moindre généralisation. Pour la foule, ces formules restent vagues et incertaines, à tel point que les axiomes universels de la mathématique et de la mécanique paraissent dénués de tout sens précis aux intelligences peu familiarisées avec les faits concrets que ces axiomes recouvrent.

Les formules générales sont creuses, en effet. En outre la même formule contient à la fois une seule idée très abstraite et une miiltitude d'idées et d'images particulières. Le symbolisme cérébral, la propriété que possède l'esprit de noter les caractères communs des choses au moyen de signes conventionnels, oblige parfois notre pensée à se transformer avec une mobilité excessive.

i. Sociologie, p. 127.

Une idée abstraite sert à exprimer un caractère commun des choses à peu près comme un billet de banque représente un lingot réel de métal précieux. Un sauvage n\acceptera pas cette substitution et verra dans le billet offert un simple chiffon de papier. De même un esprit inculte n'apercevra dans toute généralisation scientifique qu'un assemblage de mots vides de sens. Tous deux auront strictement raison; dans un cas comme dans l'autre, il faudra d'abord réussir à leur faire accepter la convention, le symbolisme mental.

On est donc en droit de demander comment procèdent les partisans de la philosophie évolutionniste pour nous faire accepter leur symbolisme mathématique et physique dans le domaine des faits psychiques et sociaux, et cela, non seulement quant au double aspect, mathématique et physique, de ces phénomènes, mais encore quant à leur ensemble, à la somme totale des caractères qui leur sont propres. Débutent-ils par l'étude attentive des cas particuliers et s'élèvent-ils ensuite, de degré en degré, aux généralités supérieures, — ce à quoi s'astreignirent sans nul doute mathématiciens et physiciens lors du premier établissement des formules quantitatives et mécaniques?

Il est à peine besoin de montrer que les évolutionnistes suivent une marche différente. Les philosophes de cette école parlent sans cesse de l'Inconnaissable, mais ils oublient volontiers que cet « être de raison » nous sert uniquement de symbole formel ou logique pour résumer la suite entière des irréductibilités spéci-

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fiques observées et constatées par la série complète des sciences.

Cinquième objection. — Les évolutionnistes affectent d'attacher peu d'importance à ce qui, dans l'échelle du savoir, représente la complexité des faits naturels, à cette observation, qu'un phénomène biologique, par exemple, est simultanément un phénomène chimique, physique et quantitatif, tandis qu'un phénomène physique n'est pas nécessairement pour cela un phénomène biologique. Ils tendent, en somme, à effacer les lignes de démarcation entre les différentes sciences abstraites. Ce besoin d'unité, au reste, a été ressenti et satisfait de tout temps, mais surtout aux époques de transition d'un régime mental à un autre.

Mais l'unité ainsi conquise demeura constamment une fiction, une pure hypothèse. On n'a pas oublié l'insuccès réel des nombreuses tentatives de ce genre. Il s'explique facilement par cette loi fondamentale de notre esprit, qui veut que A soit toujours égal à A.

Plus une formule est vraiment abstraite, et plus grande est sa capacité phénoménale, plus longue la

série des phénomènes qu'elle comprend.

Soit ABCDEF la ligne brisée qui représente la série totale des phénomènes et la série

correspondante des sciences abstraites .

On peut, sur cette ligne, prendre des parcours inégaux : tantôt de A à B, et tantôt de

A à C, à D, à E, à F. Mais plus la dislance parcourue s'accroît, et plus vaste devient la généralité du symbole abstrait qui, dans le langage de la science, exprime

exactement et uniquement cette différence quantitative. En vérité donc, ce n'est pas la ligne AB qui représente les vérités mathématiques, comme on l'affirme usuellement (peut-être, d'abord, par pure abréviation, de même qu'on emploie une lettre pour un mot ou un mot pour une phrase), mais la ligne ABCDEF tout entière; ce n'est pas non plus la ligne BC qui représente les vérités physiques, mais bien la ligne BCDEF, et ainsi de suite.

On ne nous apprend, par conséquent, rien de nouveau, rien que nous ne sachions déjà, quand on nous dit que les mêmes lois gouvernent tous les phénomènes, depuis le grain de sable jusqu'à des faits aussi compliqués que la fondation ou la chute d'un empire. Voilà une simple vérité lautologique, une façon de dire que A = A, que les relations ou lois générales sont des relations ou lois générales, et que les formules universelles sont universelles.

Mais remarquons autre chose encore. La ligne brisée ABCDEF nous apparaît nécessairement comme une seule ligne AF chaque fois que notre attention se fixe sur une de ces larges généralités symboliques qui, en définitive, servent strictement à exprimer ce phénomène mental, à savoir : que notre esprit a réellement parcouru, avec la rapidité extraordinaire qui lui est propre, toute la dislance séparant le point A du point F. Ce n'est sans doute pas pour des raisons bien différentes que, dans la vue physique, les objets les plus variés se confondent en une agglomération continue chaque fois que la rétine se meut avec une vitesse dépassant la movenne ordinaire.

D'autre part, il suffit de remplacer lidée générale par les idées moins abstraites qui la composent, et de descendre ainsi l'échelle des généralités jusqu'aux images et aux sensations élémentaires, pour percevoir aussitôt, au point d'en être obsédé, un phénomène diamétralement opposé; la ligne droite AF redevient forcém<'nl, dans t„„ie expérience de ce genre, la ligne brisée ABCDEF, et les grandes irréductibilités de la nature s'emparent à nouveau de notre esprit qu'elles remplissent enlièremcnt et exclusivement. De même Il suffit d'immobiliser l'organe visuel, en l'arrêtant sur es objets voisins, pour qu'il en dislingue derechef tous les contours et ne puisse plus les confondre dans une seule unité perceptive.

Bans le cas de la vue physique, on nomme illusoire la perception des objets survenue dans des circonstances qui, de par leur rareté relative, nous semblent exceptionnelles, - et vraie la vision qui s'opère dans les conditions ordinaires. Peut-être nos impressions se modifieraient-elles sensiblement, si nous étions organises d'une façon différente, pour le vol extra-rapide, par exemple, comme certains oiseaux. D'ailleurs, pour pouvoir parler d'illusion, il fa.it nécessairement considérer la pensée ,< surabstraite >. comme ne formant pas le mode habituel de l'esprit humain, mais comme exigeant, au contraire, une tension à laquelle les cerveaux les plus vigoureux ne résistent pas si elle se prolonge.

Notre raison aboutit infailliblement à l'erreur chaque fois qu'elle se laisse aller à l'abstraction pure, qu'elle n oppose pas à ce mode de penser des modes moins

compliqués ou plus élémentaires, qu'elle ne corrige pas les résultats des méthodes synthétiques par les résultats des méthodes analytiques.

En tout autre sens, Tabstractionnisme quintessencié des philosophes se justifie au moins autant que l'empirisme terre à terre des savants. L'école évolutionniste ne possède, à cet égard, qu'un seul tort; mais il est sérieux. Ses partisans ferment les yeux sur la réalité du pluralisme scientifique et contestent son utilité pour les progrès mêmes de la pensée abstraite. Ils le sacrifient entièrement au monisme philosophique sans voir qu'ils agissent comme cet homme qui, convaincu de la supériorité du bras droit, se laissa amputer le bras gauche.

Sixième objection. — En définitive, le monisme entendu à la façon de M. Spencer et de son école, consiste essentiellement à nier les propriétés spécifiques des choses et à affirmer leurs propriétés communes. L'évolutionnisme fait valoir d'excellentes raisons à l'appui de la dernière partie de son programme, mais les arguments qu'il produit en faveur de la première sont rien moins que convaincants. Il n'y a pas lieu de nier ce que l'on ne connaît pas ou ce que l'on connaît d'une façon évidemment insuffisante. Et quand on le suppose provisoirement, si grand que soit le nombre des faits invoqués, ils ne pourront prouver autre chose que la vérité de la supposition par rapport à ce nombre donné et déterminé : la démonstration n'atteindra donc jamais que l'hypothèse particulière.

Nous ne voyons, pour notre part, qu'un seul moyen d'éviter cette grosse difficulté; et encore ce moyen ne

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saurait-il s'appliquer, du moins actuellement, qu'aux hypothèses générales, à l'exclusion des hypothèses vraiment universelles. Il consiste à confronter l'hypothèse non plus avec les faits particuliers, mais avec leurs représentants ou substituts, les généralisations inductives qu'entraîne à sa suite la vérification d'une série d'hypothèses particulières. L'hypothèse qui concorde avec les vérités ultimes des sciences, concorde nécessairement avec les faits particuliers que ces vérités résument.

Malheureusement, les créateurs de systèmes philosophiques acceptent presque toujours, à l'égal de vérités démontrées, des généralisations très incertaines et très problématiques. Ils triomphent dès lors sans grande peine et nous font toucher du doigt l'accord parfait qui règne entre leurs suppositions générales et telle ou telle série de suppositions particulières.

Les forces vives de l'école évolulionniste s'épuisèrent à cette tache. M. Spencer et ses principaux disciples ont maintes fois confronté la grande généralisation mécanique, appelée par eux loi universelle d'évolution, avec une longue chaîne de propositions qu'ils tenaient sincèrement pour des vérités physico-chimiques, biologiques, sociologiques et psychologiques '. Mais si, comme chacun sait, les plus vastes généralisations de

1. Au cours de celle vérificalion, M. Spencer cile avec une préférence marquée de nombreux cas concrets et très particuliers; mais ce ne sont là évidemment que des exemples populaires, des expédients qui aident à la vulgarisation des idées, comme les figures en géométrie, et nullement des preuves au véritable sens du mot. On constate môme facilement chez M. Spencer et toute son école un abus frappant de ce mode subsidiaire de démonstration.

la physique et de la chimie n'ont pas complètement dépouillé leur caractère hypothétique, que dire du reste de la série? Plus nous approchons des phénomènes sociaux et psychiques, et plus manifestement nous tombons dans le domaine de l'inconnu.

Septième objection. — Esprit très logique, M. Spencer conçoit vivement la nécessité d'étabhr le monisme philosophique sur la base solide du monisme scientifique.

Sa grande formule synthétique, sa loi universelle des choses repose sur un autre fondement encore que l'interminable file d'hypothèses particulières considérées par lui comme autant de vérités démontrées. Et cette seconde assise est sa classification des sciences, étonnante pétition de principe qui consiste à séparer l'ensemble de nos connaissances en deux grandes classes : 1° les sciences des formes et des facteurs des phénomènes, comprenant la mathématique et la physicochimie, c'est-à-dire tout ce qui, dans la somme totale du savoir, réalise le plus parfaitement aujourd'hui les desiderata monistiques; et 2° les sciences des produits de ces facteurs, comprenant la biologie, la sociologie et la psychologie, c'est-à-dire les sciences qui forment à l'heure présente la véritable pierre d'achoppement du monisme scientifique. Le problème se trouve ainsi résolu avant même d'avoir été posé. Le monisme final ou philosophique y apparaît comme le résultat naturel du monisme physico-chimique ou mécanique, — le seul, répétons-le, dont la science abstraite doive se préoccuper, puisque le monisme complémentaire, bio- et psycho-sociologique, en découle nécessairement. La loi

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de redistribution de la matière et de la force dans des masses quelconques devient, du coup, la loi universelle des choses \

1. Toutefois, et si largement qu'il use de ce sophisme à peine voilé, le philosophe anglais laisse échapper, malgré lui, un aveu précieux. L'étude ou la connaissance exclusive, dit-il, des formes et des facteurs (phénomènes de (juantité et phénomènes physico-chimiques) ne rend pas l'esprit plus capable de s'occuper fructueusement des produits (phénomènes biologi(|ues, sociologiques et psychologiques), que ne peut le faire une simple préparation ou éducation littéraire. Une telle étude produit des défauts de jugement, des habitudes mentales aussi funestes que les habitudes et les défauts provoqués par la connaissance exclusive des phénomènes complexes.

Rien de plus justifié que cette condamnation de sa propre méthode par M. Spencer. Ce désaveu possède d'autant plus de force qu'il se réduit, en définitive, à une simple question de fait. Aucune comparaison ne peut s'établir entre l'état actuel des sciences du monde inor.Lranique et l'état actuel des sciences du monde organique. Il ajq)araîl par suite clairement (|ue l'étude de ces dernières ne put fournir aux spéculations philosophi(|ues de M. Spencer une aide tant soit peu égale à celle apportée par l'élude des premières.

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