‹ La philosophie du siècle [microform]; criticisme--positivisme--évolutionismeChapitre 51 sur 69 · DE LA PSYCHOLOGIE. — LA PSYCHOLOGIE CHEZ LES CRITICISTES · texte numérisé non relu

DE LA PSYCHOLOGIE. — LA PSYCHOLOGIE CHEZ LES CRITICISTES

La philosophie s'essaya toujours à combler les lacunes de la science. L'inconnu attirait et fascinait l'esprit du philosophe, Tinconnu cosmique et surtout l'inconnu psychique, les questions morales, les problèmes humains par excellence.

Cela est vrai de l'époque lointaine où la philosophie se présentait comme une sorte de physique très générale et très vague, sans bornes précises, confondant le monde inorganique avec la nature vivante et étendant ses hypothèses à l'ensemble indistinct des phénomènes. Et cela est vrai encore des époques postérieures, alors que révolution lente des sciences, sans altérer la nature intime des recherches philosophiques, leur imprima, à plusieurs reprises, une nouvelle direction et changea peu à peu l'aspect de la philosophie.

Chaque grand progrès, chaque pas en avant de la science contraignit à un amoindrissement le cercle

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des investigations philosophiques. Ainsi, lorsque furent établies les limites de la physique, la philosophie se porta spontanément du coté des problèmes mystérieux de la vie. De même l'entrée en scène de la biologie détermina un mouvement de renaissance très appréciable des hautes études psychologiques. La théorie du monde se renferma dans les limites étroites de la théorie de la connaissance. Enfin aujourd'hui, et c'est là un des traits les plus apparents de la philosophie au xix^ siècle, l'inconnu psychique et l'inconnu social qui lui est connexe semblent, à leur tour, vouloir échapper aux spéculations du philosophe. La psychologie tend visiblement, elle aussi, à devenir une science exacte.

Mais la réalisation de ce but demeure lointaine, et les beaux jours de la métaphysique ne sont pas près d'être comptés. La philosophie reste encore maîtresse de la majeure partie des faits que les savants spéciaux lui disputent avec plus de zèle que de véritable succès. Les grands systèmes contemporains continuent à introduire dans la recherche psychologique leurs points de vue et leurs méthodes de prédilection. Chacun d'eux façonne cette science naissante à sa propre image. Autant de doctrines dominantes, autant de conceptions de la psychologie.

On constate, à la vérité, entre ces conceptions un air de famille indéniable. Elles répudient avec une égale énergie les vues traditionnelles mais démodées de l'ancien et naïf dualisme, et elles se rangent avec un égal empressement sous la bannière delà méthode somatique. Mais cela n'empêche pas la psychologie, et plus particulièrement la théorie de la connaissance, de répéter,

avec des variantes et des formules nouvelles, le savoir insuffisant des vieilles écoles. Rien de plus instructif, à cet égard, que de relire, à la lumière des écrits récents, certains philosophes glorifiés avec une confiance d'autant plus grande qu'on consulte plus rarement leurs ouvrages. Les mêmes thèses sont défendues, souvent à l'aide des mêmes arguments, par Aristote, Platon, Socrate et Démocrite, par Descartes, Spinoza et Leihnitz, par Locke, Hume, Reid et Kant, par Comte et Mill, par Ilamilton, Spencer, Bain, Wundt et Huxley. Mais cette unanimité ne porte pas la marque de la vérité : tout au plus est elle le signe auquel se reconnaissent la survivance de certaines idées et l'hérédité de certaines tendances de notre esprit.

Le criticisme soutient volontiers que la psychologie forme une science abstraite fondamentale. Mais, par une contradiction qui semble lui échapper et sur laquelle nous avons déjà attiré l'attention, il travestit en même temps les données et les lois psychiques les moins contestables en données immédiates et en formules générales de la philosophie. Le criticisme est absolument typique sous ce rapport. La transmutation métaphysique de la psychologie en philosophie se produit chez lui d'ime façon à peu près complète. Il ne laisse rien ou presque rien à la science spéciale.

, En tant que psychologues cependant, les criticistes

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occupent une des plus mauvaises positions qu'on puisse imaginer. Elle leur fut imposée par Kant et sa Critique de la raison pure, cette sinj^Mjlière physiologie cérébrale qui est à la véritable physiologie du cerveau ce que les écrits d'un Raymond Lulle ou d'un Paracelse sont à la physique ou à la chimie modernes. Kant se fourvoya grossièrement dans la question de l'origine de certaines idées très abstraites qui, selon lui, constituent les conditions primordiales de tout savoir, car elles surgissent en dehors de Texpérience externe et fonctionnent ensuite comme des lois ou des normes de notre intelligence. Il ne vit pas que c'était là une hypothèse particulière, à établir solidement sur des faits particuliers; et il n'a pas connu les faits particuliers qui l'infirment, tout en expliquant ce (ju'elle présente de spécieux. Il n'aperçut pas le rôle de l'hérédité, cette mémoire de l'espèce, ni celui de certaines autres influences purement physiologiques, sous Faction desquelles l'expérience inconsciente et lentement accumulée entre en jeu pour produire l'illusion de l'innéité. Il ne comprit pas non plus que l'expérience, offrant un aspect particulier de la conscience, obéit, en définitive, aux mêmes lois, et qu'il existe un « seuil de l'expérience », comme il existe un « seuil de la conscience », un point qui semble un commencement au sujet illusionné, bien qu'en réalité il forme un centre autour duquel se déroulent des phénomènes identiques par essence. Et naturellement aussi, Kant ne conclut pas que les expériences situées au delà de ce zéro dans l'échelle expérimentale, c'est-à-dire les minima d'expérience échappant à l'évaluation ordinaire ou connais-

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sance moyenne, suffisent pour faire naître en nous les idées très générales, les « protoconcepts » qu'il appelait des (( catégories ».

Entraîné par son idéalisme métaphysique, Kant fut, dans cette question, presque inférieur à la nsvcholo^ie pourtant bien rudimentaire encore, de son époque. Il semble l'avoir vaguement senti lui-même. Il plaçait, en effet, l'emploi des idées a priori dans la sphère de l'expérience sensible. Il déclarait hautement que l'emploi (( transcendanlal » des idées est une pure impossibilité, une contradiction dans les termes *. « Ce qui montre clairement, dit-il, que toutes les catégories et tous les principes qui en sont formés sont dans le môme cas (c'est-à-dire que leur application à des objets ne peut être cherchée, en définitive, que dans l'expérience), c'est que nous ne pouvons définir une seule de ces catégories sans en revenir aux conditions de la sensibilité.... Otez en effet ces conditions, les catégories n'ont plus de sens, plus de rapport à aucun objet, et i n'y a plus d'exemples qui puissent nous rendre saisissable ce qui est proprement pensé dans ces concepts*. » N'est-ce pas là, de la part de Kant, une défaite et un aveu? Car une définition ne peut, en somme, qu'indiquer les éléments réels ou supposés d'un agrégat; par conséquent, si rien d'expérimental, nul élément sensoriel n'existait dans les catégories, leur définition qui ne recourt pas à ces éléments s'imposerait d'elle-même, au lieu d'être impossible. Guidé par cette notion fausse, mais inhérente à tout idéalisme, que l'idée entre

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