CHAPITRE XV
LA PSYCHOLOGIE CHEZ LES ÉVOLLÏION.MSTES
L'école de l'évolution suit, en matière psychologique, les errements des deux systèmes qui la devancèrent dans l'ordre historique des idées. Mais tandis que le criticisme se rattache visihlement à l'idéalisme, et la philosophie positive au matérialisme, la philosophie évolutionniste semhle vouloir renouer les ti'aditions du sensualisme.
La conception de la psychologie par l'école évolutionniste prend d'ailleurs, entre les conceptions du criticisme et du positivisme, une place intermédiaire, analogue à celle occupée par le sensualisme entre les deux doctrines extrêmes qu'il essaye de concilier. Elle ne confisque pas, à l'exemple du criticisme, le domaine psychologique tout entier au profit de la philosophie, et elle ne le traite pas, comme le positivisme, en simple annexe de la biologie. Herbert Spencer, le chef de l'école, accorde à la psychologie, dans la série scientifique, un rang égal à celui qu'y tiennent la biologie et
la sociologie. II rinleicale enire ces deux sciences. En revanche, il ne veut reconnaître à ces trois divisions du savoir que la valeur de « sciences de produils », de sciences concrètes strictement subordonnées aux sciences pliysico-cliimiques.
Néanmoins, raffirmalion de celte dépendance n'empéclie pas Técoleévolutionniste de considérer la psychologie comme une science unique en son genre et, en fait, comme la première et la plus importante parmi toutes. M. Spencer explique que, seul, l'élément psychique nous est donné de façon immédiate, tandis que l'élément physique n'est que présupposé, p<mr ainsi dire, « le physique» se laissant toujours ramener, en un certain sens, au « psychique ».
Nous touchons ici à la racine même d'une des principales illusions de notre esprit. Après avoir fait la fortune des systèmes sensualistes et enrichi le crilicisme d'une nouvelle antinomie irréductible (l'opposition ou l'antithèse du physique et du psychique), cette erreur réapparaît brusquement aujourd'hui, sous sa forme primitive, dans la philosophie de l'évolution. Quelques mots à ce sujet ne seront dune pas déplacés dans le présent chapitre.
Tout phénomène se résout en fait psychique. Rien de plus évident tant qu'il s'agit de connaissance, et rien que de connaissance, c'est-à-dire de faits qui, par définition, appartiennent soit à l'ordre biologique seul, soit à l'ordre c(unbiné des phénomènes vitaux et des phénomènes sociaux. Les connaissances extraordinairement simples, telles que les axiomes mathématiques, se laissent, par suite, facilement réduire à un fait psy-
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chique également très simple '. Mais cette réductibilité nous autorise-t-elle à voir, dans la psychologie, la base de toute connaissance et le fondement de la philosophie? Je ne le pense pas, et j'en donne pour raison que toute connaissance est un fait psychique. Il y a là un cercle vicieux qui revient à dire qu'un phénomène est ce même phénomène.
La division des faits naturels en géométriques, physiques, chimiques, etc., ne représente véritablement qu'un expédient de l'esprit humain : c'est conventionnellement que n(>us ne traitons pas toutes les catégories de phénomènes dans une science unique. Et c'est conventionnellement encore que nous attribuons à la psychologie des limites restreintes. La science, l'art, l'industrie elle-même sont certainement une objectivation artificielle, ime projection dans le monde extérieur du sujet pensant, sentant, agissant. Ramener tout au sujet en philosophie — et on ne le pourrait réellement que là — équivaudrait à détruire cet artifice si utile, à se rejeter du monde dans le « moi » et à revenir à son point de départ, travail extraordinairement critique, il est vrai, mais suffisamment stérile aussi.
Si tout se lie intimement à tout, tout peut se réduire à un fait quelconque ou s'en déduire, et, pour l'homme, ses états de conscience sont« le fait donné » primordial. Mais justement par une convention qui est en môme temps la plus grande des inventions, au lieu de ce fait imique, l'homme envisage les phénomènes divers qui
1. Voir à ce sujet la tentative de Helmholtz, dans Philosophische Aufsiitze, août 18<Sl (article Zâiilen und Messen) et quelques intéressants mémoires d'un jeune savant français, M. Charles Henry.
lantol pn»diiisent ce fait et tantôt sont produits par lui. Cette .substitution s'appelle science, art, m industrie. Une psychologie scientifique (dans trois de ses branches : la théorie de la connaissance, la théorie de Tart, et la théorie de Taclion) examinera cet important problème sous toutes ses faces. Et, précisément afin que la solution du problème appartienne au même genre que les démonstrations quotidiennes des autres sciences, la psychologie devra être objectivée à S(m tour, ou projetée dans le monde extérieur. Mais cela ne se pourra que si on la fusionne avec la biologie, ou avec la biologie et la sociologie, c'est-à-dire avec les phénomènes les plus voisins et qui, d'après l'intime liaison du tout au tout, doivent eontenir les phénomènes psychiques et les expliquer selon les règles conventionnelles de la science.
Le positivisme a instinctivement saisi le vrai sens du grand artifice qui créa la science, cette extériorisation de l'esprit humain grâce à laquelle il put sortir de luimême, pour aller subjug.ier et dominer la nature. En cela encore il lut semblable au matérialisme qui s'imprégna toujours plus de Tesprit scientifique qu'aucune autre doctrine. Voilà pourquoi au sacrifice initial qui d(mna naissance aux sciences ^\v\ monde extérieur, le positivisme a ajouté un autre sacrifice, presque aussi grandiose et aussi utile : il a rayé la psychologie du cadre des sciences abstraites, il l'a incorporée à la biologie seule, ou à la biologie et à la sociologie (suivant les deux écoles psychologiques). Mais, en présentant aussitôt, comm(^ le fondement de toute science, la mathématique qui est de la logique pure, c'est-à-dire encore de la psychologie, il a bien marqué le côté artificiel de
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cette double abdication; il a fait toutes les réserves nécessaires et compatibles avec l'évolution progressive des sciences. Le défaut de connaissances psychologiques se fait vivement sentir aujourd'hui. Il retarde l'avènement de la philosophie et entrave jusqu'au libre développement des sciences particulières qu'obsèdent souvent des préoccupations relatives à l'étude de l'esprit. Mais si Ton veut procéder selon une méthode expérimentale et ne pas saper par la base l'édifice artificiel de la science, c'est à la biologie et à la sociologie qu'il faut s'adresser pour découvrir les lois psychiques.
Trois espèces de connexions ou de rapports emplissent le monde : les connexions entre les choses, les connexions (organiques et hyperorganiques) entre nos représentations des choses ou nos pensées, et les connexions entre ces deux sortes de connexions. Les premières, étudiées par les sciences du nKmde extérieur, constituent ce qu'on appelle « la connaissance de la nature »; et les deux dernières forment l'objet de la psychologie dans ses deux branches, la théorie de l'esprit humain, qui nous révèle « l'organisme qui connaît », et la théorie de la connaissance qui, comme l'indique son nom, est une recherche sur la nature de la connaissance humaine, complément obligé de la recherche sur la nature de l'esprit humain. L'un de ces termes implique l'autre, comme la structure implique la fonction, et les imperfections de l'un entraînent et supposent les imperfections de l'autre.
Or, la théorie de l'esprit humain rentre évidemment dans le vaste champ de la connaissance de la nature, les représentations des choses étant encore des phéno-
mènes naturels. Mais cela suffit pour faire justice des prétentions élevées par la théorie de la connaissance et soutenues avec force par Spencer et quelques cvolutioiuiistes. Ces prétentions ne s'étendent à rien moins qu'à vouloir faire de cette dernière espèce de savoir la C0(»rdinalion suprême des deux premières, rôle que la philosophie du passé adrihua toujours, en effet, sous le nom de mélaphysiqiie, à la théorie des rapports entre nos pensées et les choses pensées. Mais, une fois que les connexions qui existent entre nos idées des choses seront comprises parmi les connexions qui existent enlre les choses elles-mêmes, comme une variété parmi d'autres variétés nombreuses, les rapports entre cette variété particulière et toutes les autres devront également être compris parmi les rapports entre les connexions des choses entre elles. La théorie de la connaissance comme l'entendait la métaphysique et comnie l'entend encore M. Spencer, ne se présentera plus alors sous l'apparence d'une coordination suprême de la science subjective avec la science objective, mais deviendra, tout au plus, un chapitre d'une science objective particulière. On reconnaîtra la nature verbale de l'opposition entre la science subjective ou '( théorie <le ce qui connaît » et la science objective ou « théorie <le ce qui est connu ». La première de ces études se transformera nécessairement et prendra l'aspect de la seconde, à mesure que nous nous familiariserons avec les lois ouïes conditions delà connaissance.
La psychologie de l'école évolutionniste ne nous a point rapprochés de ce but. Venue après la croisade de l'école positiviste en faveur de la psychophysique, elle
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semble, au contraire, nous avoir égarés dans des sentiers à coté. Elle appartient au genre « métaphysique », à la variété << sensualisme ». On peut en juger par ce fait caractéristique, que sa psychologie en demeure à la simple opposition de deux procédés mentaux : l'analyse, une décomposition ou différenciation des impressions sensibles, et la synthèse, une liaison, une coordination ou intégration des sensations éparses. Et à ce propos on peut même se demander si toute la philosophie première de M. Spencer ne serait pas, en réalité, une sorte de psychologie appliquée à la nature extérieure, et introduite subrepticement dans la série complète des sciences. Peut-être le double mouvement rythmique qui va de la différenciation à l'intégration et vice versa, n'est-il la loi suprême des choses que parce qu'il exprime en même temps une des lois fondamentales de notre intelligence. Nous analysons et nous synthétisons constamment nos sensations et nos représentations des choses; et, par contre, les choses elles-mêmes nous apparaissent comme éternellement engagées dans un processus de différenciation et d'intégration.
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