Voir Ancienne et Nouvelle philosophie, p. 230 et suiv
« la lutte pour la conception de la plus haute réalité ». Elle ne se concentre pas non plus, comme chez llamilton, en ce point unique : le problème de l'extériorité de la conscience. Pour lui, elle est une vaste application du principe de l'alternative qui force l'esprit à constamment osciller entre la thèse et l'antithèse, dans une série d'antinomies — pour employer le terme consacré — toutes également insolubles et venant se ranger sous les six rubriques suivantes : 1" la chose, l'idée; 2' l'infini, le fini; ,V l'évolution, la création; /i" la liberté, la nécessité; ô'' le bonheur, le devoir; Q" l'évidence, la croyance.
Mais, concept de la plus haute réalité, problème de l'extériorité de la conscience, contradictions irritantes auxquelles l'esprit s'opiniàtre depuis des siècles, — nous ne franchissons pas les bornes de la psychologie, nous ne sortons même pas du domaine de la théorie de la connaissance. Rien de plus naturel, dans de telles conditions, que ce trait commun. Il caractérise les théories psychologiques et il consiste en ce que, toutes, elles nient, à pioprement parler, Vévolution de la philosophie, du moins au sens qu'attachent à ce mot les biologistes et les sociologistes. Cette négation peut choquer le sentiment scientifique moderne, elle n'est cependant que la conclusion inévitable des principes acceptés par la plupart des criticistes.
Certes, si les progrès de la théorie de la connaissance résument, ou à peu près, les progrès de la philosophie, celle-ci n'a pu que demeurer stationnaire dans tout le cours de son histoire.
Au reste, M. Renouvier se voit finalement forcé
DE ROBERTY. — Phil. du siècle. 12
d'adiueltre deux séries parallèles de conceptions, Tune composée d'alfirmalions ou de thèses et l'autre de négations ou d'antithèses, qui sont autant de termes conditionnés les uns par les autres. La première s'étend aux systèmes qui prennent position pour la matière contre l'idée, le fini contre l'infini, l'évolution contre la création, la nécessité contre la liherté, le bonheur contre le devoir, l'évidence contre la croyance; et la seconde renferme les philosophies (jui se prononcent pour les thèses contraires. M. Renouvier aboutit ainsi à la reconnaissance t'ormelle de nos deux types fondamentaux : le matérialisme et Tidéalisme. 11 omet le type intermédiaire, le biologisme ou sensualisme; mais c'est là, comme nous l'avons montré en une autre occasion, le défaut ordinaire des classifications purement psychologiques. Indépendante de la critique sensualiste, la théorie sociologique peut seule expliquer la métaphysique tout entière; tandis que la théorie psychologique est le résultat, la conclusion obligée de cette critique qui, naturellement, ne peut se retourner contre elle-même; elle n'atteint, par suite , que les deux formes extrêmes de la métaphysique.
En retour, on trouve chez M. Uenouvier une appréciation très juste des courants divers qui, entraînant la pensée des philosophes, les forcent à opter, dans la double série des thèses et des antithèses, pour des termes manifestement incompatibles. Les considérations qu'il développe à ce sujet viennent à l'appui de nos vues sur la prépondérance des systèmes mixtes dans l'histoire de la métaphysique. Mais un troisième point de
contact entre les idées de M. Uenouvier et les nôtres nous paraît plus probant encore.
La loi suprême de l'évolution des idées philosophiques doit être cherchée dans les rapports qui unissent les diverses phases de ce mouvement à l'état sans cesse modifié de nos idées scientifiques. La science évolue lentement, et chacun de ses pas se marque par la soluti(Mi temporaire ou définitive d'un problème. Mais, à côté des questions déjà soumises aux procédés scientifiques, une large place appartient à celles qui se dérobent encore aux méthodes exactes et que, par suite, on estime insolubles. Ainsi, du moins, en décide le bon sens vulgaire qui impose, comme toujours, son opinion à la plus abstruse philosophie.
Une question est dite insoluble tant que les hypothèses auxquelles elle donne naissance restent invérifiables. Les problèmes philosophiques, (jui sont des questions particulières étendues à la totalité de l'être, rentrent tous dans ce cas. L'impossibilité de vérifier les hypothèses émises à leur sujet constitue une règle ne souiïrant aucune exception. Mais à mesure que les sciences spéciales s'enrichissent d'observations exactes et de faits précis, elles réclament à la philosophie leurs transfuges, les questions que la spéculation générale s'était indûment appropriées. Ce mouvement doit s'accentuer de plus en plus et s'accélérer. Il faut que la philosophie élimine de ses cadres tous les problèmes spéciaux, quelles que soient leur origine ou leur nature. Alors seulement se dissipera Tillusion maîtresse consistant à imaginer qu'une obscurité irrémédiable enveloppe certains points de la connaissance.
sans devenir nécessairement ponr cela le lot de tous les aulros. Et alors seidement on pourra rejeter Tliypothèse universelle, — tel un levier fanlaslique qui ne trouve nulle part son point d'appui.
M. Ilenouvier ne partage pas ces espérances, comme il ne partage pas les vues sur lesquelles elles se fondenl. Mais il s'accorde parfaitement avec nous sur un point dont l'importance n'échappera à personne. Il croit aussi que le savoir philosophique a toujours reposé sur une série de suppositions aussi générales qu'inconciliahles, et c'est également sur le rôle de rhypolhèse dans la structure intime des systèmes qu'il édifie leur classification rationnelle. Sa douhle série d'antinomies iusoluhles offre une série de suppositions universelles diarnétralemenl opposées et notoirement invérifiables.
Le critérium adopté par M. Henouvier nous semble défier toute contradiction. Mais on peut s'en servir en se plaçant à un point de vue exclusivement psychologique, et on peut en user en sociologiste.
Par le premier procédé, on attribue une importance exagérée à certaines questions que la psychologie actuelle se déclare impuissante à résoudre, mais qui n'en demeurent pas moins des problèmes manifestement psychologiques; c'est le cas de M. Renouvier. Il ne s'agit, pour lui, que de l'opposition logique, de la non-identité présumée de certains concepts généraux et abstraits; il ne considère pas les faits concrets qui correspondent à ces abstractions, et il n'étudie pas leurs rapports de coexistence et de succession.
Bien dilTérent est le procédé ou le point de vue
sociologique. Il rattache l'évolution des idées philosophiques à l'ensemble de l'évolution des idées scientifiques, et il considère l'hypothèse invérifiable comme le signe certain qui indique la non-maturité du savoir correspondant. Partout où il rencontre une antinomie, un problème insoluble, le sociologiste soupçonne la présence, non pas d'un obstacle insurmontable ou d'un abîme sans fond, mais simplemtmt d'un terrain vierge ou d'une jachère de la science, si l'on peut s'exprimer
ainsi.
En somme donc, la méthode de M. Renouvier et de tous les criticistes pèche surtout par là, qu'elle nous conduit à voir une condition statique, un fait d'équilibre dans ce qui, en réalité, est une condition dynamique, un fait d'évolution. Les contradictions générales au milieu desquelles se débat notre esprit sont des phénomènes de croissance qui n'ont^rien d'absolu. On prévoit d'ailleurs facilement que la translation de oes antinomies, du domaine de la philosophie dans cehii de la nouvelle science psychologique, devra entraîner à sa suite un changement profond dans le sens que nous attachons à ces termes prétendus incompatibles. Par malheur, dans les essais de spécialisation déjà tentés, on s'est étrangement abusé sur la voie à suivre; on demandait, par exemple, aux sciences physico-chimiques et biologiques la solution de problèmes qui appartiennent à la sociologie ou à la psychologie concrète, et vice rersa. On a trop souvent oublié aussi qu'une seule méthode conduit au général et à l'universel, et qu'elle consiste à observer le particulier : non pas superficiellement et en gros, comme lej firent
les sciences sur lesquelles l'ancienne philosophie s'appuyait, mais minutieusement et en détail, comme le feront les sciences plus avancées qui prépaieront la philosophie future. (Jue Ton s'applique sérieusement à chercher, dans la science sociale, la loi de l'évolution interne présidant aux destinées des hautes spéculalions; que, d'autre part, les sciences se perfectionnent assez pour faire surgir la série des philosophies spéciales correspondantes, — et Tinutilité de la métaphysique au sens le plus large du mot deviendra une vérité évidente, un truisme ([ue personne ne prendra la peine de discuter.