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breuses. Ilàtons-nous d'ajouter qu'elles honorent hautement le penseur qui n'a pas craint d'y tomber; elles prouvent sa bonne foi absolue autant et plus encore peut-être que sa pénétration. Elles ont d'ailleurs été la graine féconde qui ne tarda pas à germer dans l'esprit des disciples du grand philosophe; à cet égard, comme à tant d'autres, un sentiment de pieuse reconnaissance nous liera toujours à celui qui fut notre premier guide et notre meilleur maître.
Comme au principal obstacle de sa route, Comte se heurta à l'écueil de tous les systèmes modernes, à ce legs encombrant des époques théologiques : la théorie de l'Inconnaissable. En voici un exemple, pris au hasard dans son Cours entre cent autres. Selon lui, l'illusion qui caractérisa tout le moyen âge et une partie de la nouvelle période, « la croyance à la compatibilité nécessaire des vérités de la science avec les explications de la théologie », ne put disparaître avant que l'esprit scientifique eût fait ressortir « le contraste entre la rationalité des procédés appliqués au but le plus abordable et la témérité des tentatives destinées à dévoiler les plus impénétrables mystères ». Or, en réahté, cette illusion se dissipa précisément à mesure que les faits scientifiques donnaient naissance à des généralités expliquant d'une façon plus complète que ne pouvait le faire l'ancienne théologie, la nature intime des phénomènes et le mode essentiel de leur production. Les explications théologiques paraissent donc, en un certain sens, moins téméraires que les théories métaphysiques et surtout que les hypothèses scientifiques, dont la simplicité audacieuse a constam-
LA SERIE INTELLECTUELLE
ment frappé les esprits. Sans craindre un démenti de Thistoire, on peut dire que l'esprit humain s'est toujours mis, à la longue, du côté où la plus grande force s'alliait à la plus grande hardiesse.
Le second obstacle qui fit dévier la vigoureuse logique de Comte et permit bientôt au positivisme de dégénérer en une manière de métaphysique, fut la thèse de l'identité finale de la science et de la philosophie. Comte s'efforce de nous la montrer sous les couleurs d'une jeune et puissante vérité.
On n'apprécia jamais à sa juste valeur l'influence de cette idée erronée sur l'ensemble et les différents éléments de la doctrine positive. Avec le maître luimême, on inclinait à y voir la grande nouveauté apportée au monde par le positivisme. Les uns la saluèrent comme la découverte la plus fertile du siècle. Les autres n'y aperçurent qu'un rêve irréalisable, une aspiration impossible à satisfaire. Mais personne ne s'avisa d'y reconnaître la très antique illusion, le vieux sophisme qui avait présidé aux destinées diverses de la métaphysique et qui fit même, en une certaine mesure, la fortune de la théologie.
Nous ne reviendrons pas ici sur un sujet traité à fond dans une autre partie de ce livre. Mais nous nous arrêterons quelques instants au tableau de la marche de la civilisation que le philosophe nous peint à grands traits dans son célèbre Cours, Nous essayerons de faire comprendre que les principaux défauts de cette esquisse synoptique sont autant de conséquences nécessaires de la confusion commise par Comte à l'égard des deux premiers termes de la série intellectuelle.
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LA SÉRIE INTELLECTUELLE
La théorie tle Comte forme, dans ses lignes essentielles, le contre-pied absolu de noire schéma, ébauché quelques pages plus haut.
Comle érige en loi suprême de toute hiérarchie naturelle (ici purement logique) le principe de la complexité croissante et de la généralité décroissante de nos conceptions *. Par conséquent, il applique ce principe à la classification des sciences, à la distribution intérieure de chaque partie de la philosophie inorganique, à la coordination taxinomique de la série animale, enfin à la statique des sociétés et à l'ordre des évolutions sociales élémentaires.
Cet ordre seul nous importe ici. Les éléments variés et incohérents, en apparence, d'une civilisation donnée doivent, selon Comte, se ranger suivant une série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques ou philosophiques. Sa série offre donc, comme la nôtre, quatre termes : industrie, art, science et philosophie; et ces termes, sauf les deux derniers, qui sont intervertis, s'enchaînent dans la même succession. Mais alors intervient le principe de complexité croissante et de généralité décroissante qui, pour Comte, est la grande loi non seulement de toute
1. Conilc dit « des phénomènes ou des choses •, mais il ne peut manifestement s'agir, dans Tespèco, (|ue de nos représentations des choses, au sens le plus strict du mot.
hiérarchie ou classification, mais encore de toute évolution et, par suite, de toute causalité.
Dès lors, la série se dédouble : au sens ascendant, de l'industrie à la philosophie, il y a accroissement continu de généralité et d'abstraction dans les conceptions qui correspondent à chaque genre de travail mental; et au sens descendant, de la philosophie à l'industrie, il y a décroissance de généralité, et accroissement de complexité, dans les travaux intellectuels correspondant aux termes successifs de la série.
En outre, toujours d'après Comte, il y aurait encore lieu d'appliquer à la série intellectuelle une distinction empruntée à la science sociale, — pratique ou théorique, il est malaisé de le dire. Comte confondant sans cesse la politique et la sociologie pure. C'est la distinction entre la vie active et la vie spéculative, entre l'ordre temporel et l'ordre spirituel. Des quatre termes de la série, l'industrie appartient seule à l'ordre temporel qui exprime l'action de l'homme sur la nature. Les trois autres sont de Tordre spirituel. Parvenu là, le chef de l'école positive fait un aveu intéressant à recueillir : à l'en croire, en etfet, il suffit de décomposer l'ordre spirituel en deux autres, selon que l'effort spéculatif prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique. La philosophie se trouve ainsi totalement fondue dans la science, et on arrive à partager, dans le sens ascendant, la hiérarchie positive en trois ordres fondamentaux : l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et l'ordre scientifique ou philosophique. Comle explique de la manière suivante la réduction qu'il opère dans l'ordre spirituel : « A l'égard
(lu plus abstrait des nouveaux éléments sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique ou de philosopliiciue, qui à mon gré sont équivalentes, et dont la diversité tend à disparaître à mesure que la science devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique. L'avenir réduira l'ensemble de la hiérarchie sociale à la triple série que je viens d'esquisser. » — « Cependant, ajoute-t-il en guise de correctif, cette tendance n'étant pas jusqu'ici prépondérante, notre analyse ne serait ni assez exacte, ni assez précise, si nous n'y distinguions pas l'ordre scientifique de Tordre philosophique que nous envisagerons comme un quatrième élément de la hiérarchie ascendante *. »
Mais laissons de côté la distinction entre l'ordre temporel et Tordre spirituel, qui offre une importance secondaire, et tenons-nous-en aux trois ou quatre éléments de toute civilisation qui, pour Comte, représentent des besoins universels, des aptitudes communes, et correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager chaque sujet : comme bon^ par rapport à Tutilité qu'il peut en retirer; comme beau^ relativement au sentiment de perfection idéale que sa contemplation lui suggère; enfin comme vrai^ eu égard à ses relations avec l'ensemble des choses, abstraction faite de toute application aux intérêts et aux émotions de Thumanité ^
Tels sont les éléments de la série qui doivent guider l'analyse rationnelle de Tévolulion sociale. Mais indi-