‹ La philosophie en FranceChapitre 10 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Joseph de Maistre (1

1. Son œuvre (p. 57). — 2. Gouvernement temporel de la Providence (p. 61). — 3. De la Souveraineté (p. 71). — 4. Du pape (p. 77). — 3. Conclusion (p. 80).

1. Son œuvre. — Ni le vicomte de Bonald ni le comte Joseph de Maistre n'auraient peut-être écrit sans la Révolution française. Avant 1793, ils i:'ont encore rien publié, et déjà cependant l'un et l'autre approchent de la quarantaine' qui est la maturité de Tàge. C'est donc la Révolution qui fait de tous deux des écrivains; les événements de 1789 et de 1793 révoltent leur foi monarchique et leur croyance religieuse : le reste de leur vie est employé à combattre sans relâche pour elles, et le meilleur moyen de les défendre leur paraît être d'attaquer eux-mêmes l'ennemi. Ils se déclarent contre la philosophie du xvm^ siècle, dans laquelle ils voient autre chose que desidées pures etdes théories : les ruines trop réelles qui s'entassent de tous côtés, le sang- qui coule à Ilots, n'est-ce pas assez pour compromettre à leurs yeux des vérités

(1) Rodolplie (le Maistre, Notice bior/7'aplnque de Joseph de Maistre. I8ul ;

— Sainte-Beuve, art. du Constitutionnel, 2 juin I80I (Causeries du lundi. IV, 192) ;— A. Baudrillart. Puhlicistes modernes, 1862, pp. 129-175); — A. de Margerie, le Comte Joseph de Maistre, 1 vol., 1882 ; — E. Faguet, Rev. des Deux Mondes, 15 déc 1888; — S. Rocheblave, Ret'?<e Bleue, 26 nov. et 3 déc. 1892;

— Uevou, Nouvelle Revue, 1 et 13 déc. 1892 ; Fr. Pà\.\\han, Joseph de Maistre et su philosophie, 1 vol., 1893;— M. de Lesrure, le Comte Joseph de Maistre et sa famille, 1 vol., 1893 : — Fr. Descostes, Joseph de Maistre avant la Révolution (1753-1793), 2 vol.. 1893.

oS i.A i'iiii.oS(»fiiii: i;.\ ruANf.K

qui Inir scinlilrnt la cause de loiil le mal .' Kl Ifur vue des

tliosi's ou ilL'iin'iirc l'aussOc iiTciiit'iliahlciiiciil.

Ils ont à |))Mi pi-i's It'S iiiiMm.'S j)iiiici|)L's, coiiiiiiL' .Jost'itli lie Maislic If ii'iiiar(|U(' dans imu Icllre à Donald ; mais, tandis (|iii' ci'liii-ri CM l'ail lapidii-alion a la (xdilicjuc si-idcnirnl, Joseph de >laisli(' li's appli(]uo snrlonl à la religion. El nid ne se trouve mieux placé |)cut-èti'p, grAce aux diverses circonslani'es de sa vie, poiu' bien voir sous toutes ses faces la ipiesliun reli,i;ieuse. H a|)|)aitieid pai- sa naissance à la n(ddesse cl à la magistrature ; pendant Nin^l ans, il esl niend)re d'une haute corn' de justice (jue ses préjugés gallicans rendent |)eu laxorahle à Uome ; il connaît donc le gallicanisme, qu'il doit plus tard maltraiter si Tort en la personne de IJossnet lui-mènn'. Celte première partie de sa vie se passe a C.hamht'ry, en terr<' savoisienne: mais la h-mgue française l'a comme naturalisé français, lui et Ions les siens, »< en |)t''nelranl, dil-il, juscpie dans la moelle de nos os »; et, en ISI7, lorstpie |)araissent les Pcnsres de Donald, il en lune l)eau<:oup le méi'ite littéraire : « Je vous y ai trouvé excessivement Trançais, lui t'cril-il ; on vous en hlàmera, mais je vous |)ardonne : je le suis bien, moi qui ne le suis pas. » Kn \~U-1, il esl contraint de fuir la Savoie devant l'invasion liancaiM'". il passe alors près de (|Malre ans, de 17î>.'{ à JT'.i", à Lausanne, pays protestant. La il voit de près leprotestanlisnie. et le |)hilosophisme aussi, en la personne de M™'' de Slael, une léle tout à lail pervei-tie, dira-t-il, mais le cœiu' est resté bon: ime l'emme a «pii il n'a nianqin'', selon lui. rpit.' d'iMre catlnt|i(pie, pour i-lre ■ hmt a fail adni'able • . Il enirelient avec elle et avi'C sa fannlle des lelations de paix et damilié, ce qui ne les empêche |)as, « n'ayant étudié ensend)le ni en théologie ni en |)oliti(jue, de domier parfois en Suisse des scènes à mourir de l'ire. •< Que n"a-t-il ('ci'it ce (ju'il aimai! plus lard à appeler ses « suinies helvétiques "!

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Il accompagne quelque temps son roi en Snrdaigne, puis va le représenter quatorze ans, de 1803 à 1817, aupn^'s de l'empereur de Russie, à Sainl-PtHersbourg. Il n'emnit'ne avec lui que son fils, dont il voulait assurer l'avenir; mais i)ien souvent sa pensée s'échappe vers le Piémont, où sont restées ses deux filles avec leui" mère; il règle de loin leurs occupations, dirige leur conduite, et elles sont exquises, ces lettres « écrites à des enfants orphelins par un père vivant ». Puis tous les enchantements des nuits d'été sur la Neva ne lui font i)as oublier les montagnes de son pays : il reproche un jour, en riant, à son frère Xavier, qui faisait un peu de peinture, de n'avoir pas mis dans un paysage des Alpes « des chèvres et (les sapins, deux choses, dit-il, que j'aime par-dessus tout » Du moins, à Saint-Pétersbourg il peut étudier la rehgion du clergé grec, et même une doctrine philosophique, Filluminisnie, qui était fort à la mode dans la haute société russe. Cependant il déclare à Bonald que, sans ^tre l'un à l'égard de l'autre ni disciple ni maître, lun n'a rien écrit que l'autre n'ait pensé; mais c'est un compliment, que celui-ci n'accepte pas sans faire des deux côtés quelques réserves. En fait, Bonald et Maistre ont mené contre le xvin'' siècle et contre la Révolution deux attaques parallèles, indépendantes l'une de l'autre, et suivant deux tactiques assez différentes.

Joseph de Maistre ne prend connaissance des ouvrages de M. de Bonald, pubhés en 1802, que dix ans plus tard, et il ne lui en parle qu'en 1814. Or sa première publication à lui, les Lettres d'un royaliste savoisien, date de Lausanne, en mai 1793. Les trois années suivantes, de 1794 à 1797, il écrit à Lausanne encore une Étude sur la souveraineté, qui reste inédite jusqu'en 1870. Mais il fait paraître dès 1797 ses Co?isidérations sur la France : trois éditions sont enlevées la même année, et on en donne une quatrième l'année sui- Yanle, bien que la grande explosion de l'œuvre ne se fasse

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(|ii<' viii<;l .-IMS j)liis tard, do l'.iviMi do rauloiir, après la rentrôe di' Louis WIll à l*aiis. Fiidii il acio'vo (r»''crire an mois de mai 1H(»'.», a Saiiil-P(''lorsi)oiii|^. Sdii Kssf/i sia' le pt'inri/)C ijrnri'dtvnr rA'.s' cijn^litnliiui:< poUru/urs, mais ne le fait im|)rimi'r (|ii au uiois iV' juilli'i |si '». eu Savoie d abord, puis on l'^vinci'.

Doptiis de lonj^uos aiUK'fS copciidanl. il modito un ouvrajjo |)iin'mi'nl pliilosoi)liiqno, (jui atu'a pour titre Soirées de Stiinl-Prtcrsbotin/ : il en j)aili' dans nn(,' Irllrc du i;{ mai 1S()(). et raconte « cpiil y a longtemps déjà qu'il roule dans sa ttMo coi'tains dialogues sur la Providence » ; la date ;'i Kupielle il rapporte ces dialogues ou entreliens, lorsqu'il les écrit, est lo uujis de juillet IHOI); on IHiO, senlaiil (pie la mort est proche, il voudrait avoir le leiu|)s dachover et de piihliei' cet ouvrage iU' prt'dilcction. « Vous y verrez peu de chose |)out-étro, écrit-il, mais, au moins, tout ce que je sais. » Les Soirt''Pfi ne paraissent qu'au lendemain de sa mort, on fH21. Il ne publie j)as n(Ui |»lus de son vivant un Ksxni sur l<i philosop/iir de liacon, composé aussi à Saint-Pétersbourg et tout entier- achevé dès ISi;i : cet essai n'est imprimé qu'en

Ku un'uie leuips .losi^pli (le Maistro entretient avec le coiiite (le lilacas, aul.uil dire avec Louis XVIH, exilé en Angleterre, une coii-espiiudamîo (pii n'est point sortie de la cassette royale, sauf la dormère lettre, encore inédite, duiJ2 mai 1814. On y retrouverait sans doute les principales idées qu'il expose bieul(»t dans ses deux livres: ÏUi pape et lu- l'Iù/list' </ti//iciiiii'. Il nu't à ces doux livres la dernière main en 1817, aussit(jl son retour on Piémont, les donne à lire on manusci-it ;i ([ueUpies personnes, notamment M. d(» Monald ; puis, après un peu d'hésitation, il les |>uhlie l'iiu el l'aulre à (|uel(]uos mois d'iuler\alle, en 18^0. Le soc(ui(l n'esl (jtie la cinquième j)arlie du pi"eiuier ; l'autour lui-nu' nie la d<''lach(''e poiu' former uu

opuscule à part. Le premier a deux éditions en 1820 ; la deuxième préface est datée du 1" juillet. La préface de l'Église gallicane^ qui vient ensuite, est dii mois d'août. Enfin Joseph de Maistre meurt le 20 février 1821, âgé de soixante-sept ans.

Telle est l'œuvre de cet écrivain, sans compter toute la correspondance et plusieurs opuscules inédits, qu'on publie à plusieurs reprises, en 1831, en 1838, en 1870 : le tout est enfin réuni dans une édition en quatorze volumes, qui paraît à Lyon de 1884 à 1887. L'œuvre entière comprend trois sortes d'écrits : d'abord sur le gouvernement des États, puis sur le gouvernement de l'Église, enfin sur ce que lui-même appelait « le gouvernement temporel de la Providence » (c'est le soustitre des Soirées de Salnl-Péiershourg). La pensée de Joseph de Maistre peut se résumer d'un mot : restauration. Mais ce n'est pas seulement la i-estauration du pouvoir royal : le roi ne vient qu'en troisième lieu, et sa restauration, pour être solide, en suppose deux autres : celle du pape et celle de Dieu. Dieu d'abord, qui gouverne le monde ; puis, comme ministres de Dieu, pour réaliser et faire éclater aux yeux de tous son gouvernement, qui n'est visible qu'à quelques esprits, les rois avec le pape au-dessus d'eux : telle est la hiérarchie que rêve Joseph de Maistre; tel est, en quelques traits, tout son système.

2. Gouvernement temporel de la Providence. — Le problème que Maistre se pose tout d'abord est le problème du mal, qui fait encore le désespoir de tant de penseurs. C'était de son temps plus que jamais un problème d'actualité. A quel moment, en effet, de l'histoire moderne le mal avait-il sévi davantage? Et cela lorsqu'on s'était cru à la veille de le voir disparaître pour toujours ! En réponse à l'optimisme du xvni^ siècle, et comme un sanglant démenti de ses doctrines

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si liiiinainos, le Irininphc de la haibario avait ('lonin'' pr(^s d'un (|iiarl (le sit»('l(» UniW rEmo|)o clNiliséc. Ce lut d'abord lu Hévo- IiiUdii. ft siirloiit la Tcnvur avec ses ('•cliafaiids, auxquels s'ajoiil<''i('iila Ifiivi fusillades, iioNadcs, mitiaillades, cl laiil de massacres odieux. Cependant les pliilosoplics avaient réclamé el pit'dit comme une chose raisonnable, cpii devait se réaliser à bref dt'lai, raboljlion de la peine de uioi'l. Ce fui'ent aussi les <i:uerres de la UepublKiiie el surtout de IKmpin» c'est-à-dire une viuiîlaine daiMK'es de tuerie ilans loule l'Kurope devenue un vaste cham|) de bataille : triste couronnenemenl d'un siècle philosophiriue (jui avait fait avec l'abbé de Saint-Pierre le l'éve si raisonnable de la paix universelle. La raison avait donc cruellement trompé ceux qui s'étaient liés à ses promesses, et les philosophes eux-mêmes pouvaient douler d'elle et s'indigner de ses décevants mensonges. Mais les chrétiens nétaient-ils pas tentés égale-ment de mettre en doute la Providence? A quoi pense ce Dieu bon, de lais.ser t.inl de viclimes innocentes périr sous les coups de (piebfues forcenés? Il a donc détourné sa face de ce monde, il a livré le juste à ses ennemis, il a ti-ahi les siens. Se trouvera-t-il maintenant un homme assez hardi pour le justilier?

.losepli de Maistre entreprend cette justilicalion. Il ne s'ailanle pas an\ arguments d'ordre scientifique et même moral (pie les philosophes ont di'jà présentés avant lui. Malebranche, par exenijjle, alléguait les lois étaldies dans la nature par hieu lui-même, et que Dieu, en conséquence, n'ira pas renverseï'. poin- retarder un |)eii la inori d'une créature humaine. Si les colonnes <|ui supportent celle terrasse s'écroulaient, hieu serait donc obligé, dit Maislre, parce que nous sommes la trois hommes de bien, de retenir, poui' nous sauver la vie, la terrasse en l'air, contre loiiles les lois de la pesanteur? Et parce (jue ce nuage menace de lavager par la grêle le champ dun homme de bien. Dieu arrêtera donc et détournera le

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nuage, changeant pour cela et la dirertion des vents et la température de Tair, et bouleversant de proche en proche toute la nature? Et si, phis tard, Ihomme de bien tombe dans le péché, Dieu l'ei'a donc pourrir i)ai' un nouveau miracle la récolte déjà miraculeusement rentrée dans ses greniers? On reconnaît là les arguments chers à Malebranciie et à Leibniz. Voici maintenant qui fait songer à Kant. Que demande à Dieu notre sagesse mécontente? qu'il punisse toujours et immédiatement le crime, et qu'il récompense de môme la vertu? Mais la vertu payée ainsi sur l'heure perdrait le caractère d^absolu désintéressement qui fait quelle est la vertu. Quant au vice, (jui donc oserait encore le commettre, si le châtiment était aussi sûr et aussi prompt que lorsqu'on plonge la main dans de l'eau bouillante ou qu'on l'appuie trop fort sur le tranchant d'un couperet? Vice et vertu ne sont possibles, avec leur caractère moral, que si Dieu en remet à une date incei-taine la punition ou la récompense. Maistre rappelle en peu de mots ces arguments d'autrui : il a hâte d'arriver à sa propre argumentation.

Le pire de tous les maux dont puisse se plaindre l'humanité, c'est la souffrance et la mort, mais décidées froidement et infligées à des hommes par un autre homme, sans que de sa part il y ait cependant méchanceté. La guerre encore n'est pas autre chose, en effet, et Nicole la définissait déjà une condamnation à mort prononcée par le souverain d'un peuple contre lin peuple ennemi. Rien ne choque davantage la raison : aussi la raison juge la guerre absurde, et en annonce toujours le prochain abolissement. Mais Joseph de Maistre ne pense pas que ce soit si aisé. Il montre, en effet, la guerre qui règne partout, entre les hommes et dans la nature. Chaque espèce végétale ne vit qu'en étouffant d'autres espèces, pour se mettre à l'aise et se propager sans être étouffée par elles. Chaque espèce animale ne vit qu'en dévorant des végétaux, pour être souvent

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(U^vorée p|le-in(^ino pardi's .iiiiinaux caniivoros. Au-dessus de tontes ces espaces vivantes, riiouinie enfin s'ing(^nie à les délinii-e : il tnc pour se noiii-rii-, il tiif |)()nr se vOfir et se parer, il lue |Minr se défeiniie ri |)()in- alliKjuer. il lue pour slnslniii'e et potir s'aiMiiseï', il lue cnlin pour liiei'. Kl on n a pas besoin d'une espère sn|)t'rienre (pii le lin? à son loiir : llioinme se charge lui-niOnie de tuer Ihonime, et la guerre n'est que la continuation de cette lutte sans tr(?ve jjour l'existence que Maistre signale entre tous les êtres qui vivriii. A ne considérer que les hommes, la guerre paraît monstrueuse, en effet ; mais portez vos regards au delà de l'humanité sur toutes les espèces vivantes, descendez de degré en degré jusqu'aux plus humbles, et vous les venez toujouisde même sentre-détruire. C'est sans doute une condition générale de la vie, une condition naturelle, par conséquent, une véritable loi de ce monde. Un natin-aliste s'arrêterait là, satisfait de sa découverte; et combien depuis Darwin se complaisent à nous offrir le spectacle de cette universelle destruction, à la([uelle n'écli.ippe même pas l'humanité : c'est la lutte pour la vie, nous dit-on, et elle est cause du maintien et du développement de toutes les espèces vivantes. Mais Joseph de Maistre, qui n'a jamais étt' un iialiir.diste, va plus loin : il raisonne à la fois en philosophe du xvui* siècle et en catholique. C'est aussi un homme sensible et qui s'afflige autant qu'un autre des horreurs de la guerre : en 1K07, le cœur lui saigne à la i)ensée de son fils engagé volontairement dans l'armée russe, et qui fait la canij)agne de Kriediand et d'Kvlau. Mais il constate que la guerre n'est pas seulement un lait isolé, exceptionnel : c'est une loi, c'est-à-dire quebpie chose de général et de nécessaire. Voilà qui est incompréhensilde à la raison : la guerre est bien la cliosf (lu monde la plus absurde, et cependani la guerre existe ; cllt! s'élève commi' une pierre d'achoppement devant la raison, et la défie. Joseph de Maistre exagère plutôt cette

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absurdité, ce désordre, qui pourtant est dans l'ordre, alin de pousser à bout la raison et de la forcer à déclarer qu elle n'y peut rien comprendre. Triomphant de cet aveu, il croit l'accabler d'un mot; ceci passe, en effet, la raison : donc c'est un mystère. La guerre n'est plus seulement dans Tordre de la nature, elle est surtout dans l'ordre môme de Dieu; la guerre est divine. Joseph de Maistre excelle dans l'art d'envelopper ainsi ce qui est naturel et nécessaire de tant d'obscurité mystérieuse, qu'en un tour de main il le fait paraître inexplicable à la raison et surnaturel. C'est un merveilleux prestidigitateur. La peine de mort est présentée par lui d'une façon toute semblable. On avait tant raisoimé contre elle, depuis Beccaria, au nom de l'humanité : et jamais ensuite ne s'étaient dressés autant d'échafauds, et jamais ils n'avaient été aussi souvent ensanglantés. Quel embarras encore pour cette pauvre raison ! Elle ne comprend pas que des hommes fassent ainsi périr d'autres hommes, et que ce soit dans l'intérêt de la société; elle ne comprend pas davantage que pour cette sinistre besogne on trouve toujours un être humain tout prêt, et non pas un, mais dix, mais cent, qui sollicitent l'emploi de bourreau. Maistre se demande quel motif les détermine à cela; il avoue que lui non plus ne peut le comprendre. Mais ne nous y trompons pas : il serait bien fâché s'il comprenait, et il est trop heureux d'avoir à signaler dans la société humaine une nouvelle monstruosité, aussi générale, aussi nécessaire que l'autre, de sorte qu'elle aussi sans doute est dans l'ordre de la nature et de Dieu. Et, faisant ressortir ces difficultés prétendues, il exulte, il se frotte les mains, il ne se tient pas de joie : on dirait Méphisto au service d'une cause sainte. Peutêtre, il est vrai, avait-on parlé trop légèrement de ces grandes calamités sociales, la guerre et la peine de mort, comme si des mots suffisaient pour les guérir et les faire disparaître. Mais Joseph de Maistre à son tour se plaît trop à en sonder

('»(» i.A l'iiii.iisoniii; i.N KHVNr.r,

l.i iiroldiKli'iir, fl a dcclaicr (locloialciiitMil cos plaies iialiircllt's et nécessaires: 1 liiiiiianilc in' |)oiiiiail vivir sans cela. On prévoit alors la conclusion (piil en lire: ces plaies sont divines, ce sont les niarcpios ineffaçables d'un châtiment inflii;»'' aux hommes par Dieu, ('/est peu de dire que ces maux: S(»nl(lans la na4in'(' iiiiiuainc; la raison ne s'accomniodciail guère dune telle explication, car elle serait forcée alors de rt'connailre ([u'ils sont incnrahles. La raison se trouble donc et se perd dans ses conjectures; elle en vient à douter qu'une puissance raisonnable piéside aux destinées de ce monde, et, de désespoir, elle avoue qu'il y a la un mystère qui la dépasse.

Même effet de grossissement et de renversement voulu dans les images que Maisire nous offre de la Révolution française, c'est-à-dii'e de la cause d'nne aussi effroyable recrudescenre de ces deux calamités, la mort par la main du boin-reau el la mort pai" la main du soldat. La Révolution est dès le premier jour à ses yeux, non pas comme pour tant d'émigrés, une émeute passagère, un événement sans conséqiienci' ni |>ort(''e, mais une épofjue dans Ibisloire de rKmopc et du monde, el le commencement dune ère nmivelle. Il It; dit à ([ni veut l'entendre, et son besoin de voir du miracidenv parlont aide sinuMJièrement ici sa faculté de divinalion. l'Iiis ce bonlevei-senieiit |)olilique et social lui paraît considérali!"'. plus il \ vdil Iceinrr, non pas des liommes, mais df IHeii. - La Révolulion mène les hommes plus que les honnnes ne la mènent. Les s<'élérals même qui paraissent la conduire n'y entrent que comme de simples instruments. » Hii les (lirai! pousses par une force encoi'e j)|iis puissanle que la force populaire, à savoir la force divine. Quehiue «bosede divin, en effet, onde salani([ne,— il ne sait lequel des deux, — en ton! cas quelqin' chose de surnaturel caractéiise pour lui la lit'V(»lulion. • Voltaire, disait Condorcet, a fait ce

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que nous voyons. » A quoi Bouakl ajoulail: « La Régence a fait Voltaire, el la Réforme a fail la Régence, et de plus anciennes erreurs ont fait la Réforme. » Mais, selon Maislre, le véritable auteur de la Révolution est quelqu'un de plus puissant que Voltaire, c'est tout le monde, et, mieux encore, c'est Dieu. Le doigt de Dieu lui apparaît marqué partout ostensiblement.

Fort de cette vision apocalytique, il a réponse à tout. On pleurait sur tant de victimes innocentes. Mais sont-elles innocentes entièrement? « Je ne sais point ce que c'est que la vie d'un coquin, disait ce terrible railleur, je ne l'ai jamais été ; mais celle d'un bonnéte bomme est abominable. » L'injustice incontestable d'un arrêt de mort ne fait donc pas toujours l'innocence du condamné : celui-ci se trouve puni très justement pour d'autres crimes dont il est bel et bien coupable. D'ailleurs, et c'est le principal argument du philosophe, l'innocence pas plus que la culpabilité ne tient à la personne seule. C'est la philosophie du xvm« siècle qui, rompant la chaîne des générations successives, les détache les unes des autres, et dans chacune d'elles isole encore chaque homme de ses contemporains et ne veut voir que l'individu ainsi séparé de tout, et qui ne doit rendre compte que de ses actes propres : telle est la personne humaine aux yeux de la raison. Mais la raison ici est-elle bien raisonnable? Est-ce que chacun, au contraire, ne se rattache pas à tous, et dans le présent et dans le passé ? Aucune faute alors n'est rigoureusement personnelle, mais toutes sont plus ou moins communes ; chacun en a commis sa part : que chacun souffre donc sa part de punition! « Tous les Français, sans doute, n'ont pas voulu la mort de Louis XVI ; mais l'immense majorité du peuple a voulu, pendant plus de deux ans, toutes les folies, toutes les injustices, tous les attentats qui amenèrent la catastrophe du 21 janvier. )^ Qu'on n'aille donc pas se plaindre ensuite des malheurs publics qui sont survenus 1 La

i'tH LA i»iiii.(is(»niiK i;n fkanck

i.iisoii .1 l)t';iii |)rnU'slpr ni l'.ivtMii' de cliafiiio individu, (|iii n'en peut iii.ds. A la raison .Maislie oppose la nahni', cl i' invoque, connnc un lait, la solidarité de tous les hommes entre eux. L'honneur se transmet hien dans les familles par iK-rilaf^e : |)our(|iioi pas aussi rinlamie ? <- Vous êtes lier de ce (pi(» voire aïeul a f'ii' hn'' en l',^\ple au|)rès de saint Louis : confessez (jne, si \olre ancêtre a\ait livré saint Louis aux Sarra/ins, cette infamie par la ménuj raison vous serait commune. » Cette conséquence vous révolte : mais prenez garde que vous êtes ici juj];e et partie. « Il ny a sur le déshonneur héréditaire d'autre incrédule cpie celui (|ni en souffrirait. »

La réversihilité du mal est donc un dogme religieux assez conforme à la nature. Il a d'ailleurs sa contre-partie dans la réversibilité du bien. A ce compte, quand même toutes les vicliiues (|(^ |;i Terreur u'aiiraieiil j)as été coupables, quand même ((uelques-unes seraient innocentes, tout est encore pom- le mieux cependant, et Dieu se trouve justilié. Qui donc, en elîet, riM'lame et se plaint ? Ce ne sont pas ces victimes innocentes, et seules, remarquez-le, elles en auraient le droit : mais elles accepicnt lenr mort comme une expiation pour les crimes d'aulrui, comme un sacrifice d'autant plus méiiloire et plus efficace qu'elles se trouvent elles-jnémes jjlus exemples de péclié. Qui donc protestera? Le coupable? Non. puis(iii'ii est le premier à bénéficier de cette m(ul dont il affecte de se scandaliser; puisque, grâce à elle, il peut être sauvé ; qu'il accepte druic son salut à ce j)rix, et qu'il se taise! Joseph de Maistre rappelle une jeune fille de dixhuit ans, (jn'il a vue à Saint-Pétersbourg: c'était un ange de pié'té, et elle avait le visage dévoré par ini cancer. Dieu lui devait bien quelque chose, ce semble, pour lavoii' fait souffrir ainsi sans raison : " Je lui demande, disait-elle, pour mes bienfaiteurs la grA<-e de l'aimer comme je l'aime. » Et ceux qui allaient la voir ainsi « livrée au cancei' », comme étaient

jadis exposées aux l)ôtes dans les cirques païens les vierges chrétiennes Blandine, Agathe, Perpétue, revenaient de là touchés, remués, tout pénétrés de bons sentiments. « Qui sait, dit encore Joseph de Maistre, s'il n'y a pas eu dans le cœur de Louis XVI, ou dans celui de M'""" Elisabeth, sa céleste sœur, tel mouveinent, telle acceptalion capa])les de sauver la France? » Et au lendemain du 13 février 1820, interprétant de la même façon l'assassinat du duc de Berry, il voit déjà par là le trône de Louis XVIII consolidé, assuré ; ce crime est pour lui « l'épouvantable assurance de la Restauration française ».

La réversibilité du bien comme du mal est un terme religieux qui, poiu' Joseph de Maistre, a l'avantage de nous jeter en plein surnaturel. L'esprit et le cœur se trouvent alors également dans l'obscurité. Car, avec de pareils excès de charité, que devient la justice 1 Et pourquoi accumuler, comme à plaisir, tant de mystères? Ne pourrait-on s'en tenir au terme philosophique et scientifique de solidarité, que luimême emploie çà et là ? On est amené ainsi à une vue plus large et plus vraie de la nature humaine : tous les individus sont rapprochés par elle et unis comme un seul homme. On ne demande pas mieux que de suivre Joseph de Maistre jusque-là. Mais il prétend aller plus loin , et d'un bond s'élancer jusqu'à Dieu, entendez toujours le Dieu du christianisme. Or son optimisme chrétien ne va pas sans quelques difficultés; nos yeux, qui croyaient voir encore, se troublent, et les nuages qu'il amoncelle comme un nouveau Moïse sur le Sinaï ne sont pas suffisamment déchirés par les éclairs divins dont il les sillonne à plaisir.

il n'est pas seul cependant à faire de ces songes sublimes : un certain public, en Russie et ailleurs, les fait comme lui. Un besoin de choses religieuses, que le siècle précédent ne connaissait guère, commence à travailler de nouveau les

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allies, et OU stMlemnnde comiiHMil il sera salisHiil. Il ne pi-iil ['(Hre, st'loM Joseph de M.iislrc, (jiie de deux façons: « on Mien une n'li,i,à()n nonvelle va se former, on le catliolicisine sera • rajeuni de (jnelcjne manière extraordinaire. » Cette religion nouvelle, il la eonnatl hien, et on a pu môme le soiipronner davoir en pour elle ([uelque tendresse: c'est rilluminisme. LniniOine, cependant, pour prévenir toute méprise, énumère les variétés de docli'ines que ce lei'me désigne. Ce sont d'abord certaines associations criminelles qui ont pour but d'éteindre en Europe le christianisme et la souveraineté. Puis ce sont les mystiques et i)iélistes, disciples de Saint-Martin, le pltiiosophe incoft)H(, (|ui voyaitaussi dans la Révolution une œuvre surnaturelle ; ceux-là se délectent à lire M""" Guyon et Fénelon, sainte Thérèse et saint François de Sales ; bonnes et pieuses âmes, tout entières à leur dévotion, et qui croient avoir des communications avec Dieu, elles entretiennent dans le monde un certain goût de religiosité, et donnent aussi l'exemple d'une libre interprétation de l'Écriture. Enfin la troisième forme de l'illuminisme, la plus répandue et la plus dangereuse, c'est le |)hilosophisme moderne, gi'ellé en Allemagne sur le protestantisme ; ceux qui le professent et le pratiquent sont des esprits éclairés, disent-ils, d'une noui^elle lumière, qui dissipe les ténèbres des préjugés anciens, don leur nom d'illuminés ; mais cette illumination prétendue leur vient d'eux-mérnes, de leur raison, et non pas de Dieu; ou s'ils prétendent s'élever jnsfpi'à Dieu, c'est directement sans intermédiaire ni médiateur, sans Jésus-Christ. En vain donc un tel illnrninisme prend le nom de christianisme Iranscendantal ; en vain |)ar le culte inléiienr dont il se contente, par la religion de l'enthousiasme qu'il prêche, et h laquelle imus avons vu M'"' de Staèl eMlii'remfiit gagnée, il |)r(''lend satisfaire à tontes les as|)iratioiis religieuses : Joseph de .Maistre ne reconnaît point là son Église. Chose signilicative, en IBlo,

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au cono^rès de Vienne, trois souverains donnent dans ce mysticisme : mais lun est schismatique, l'emperem- de Riissif ; un autre est hérétique, le roi de Prusse ; et le troisième seulement, l'empereur d'Autriche, est catholique. Or c'est au catholicisme pur que s'attache Joseph de Maistre ; et il reproche à l'illuminisme d'être précisément hostile à toute hiérarchie et à toute autorité, de suppi'imer prêtres, évéques et pape, c'est-à-dire cette organisation si forte qui fait de lÉglise catholique une puissance capable de gouvernement spirituel, et, au besoin même, temporel. C'est là, en effet, ce que rêve, comme l'unique salut de la société, cet esprit de race latine, de tempérament romain : il ne veut d"abord rétablir la souveraineté de Dieu que pour légitimer en droit ce qu'il voudrait restaurer partout en fait, le pouvoir des rois, et, audessus d'eux, le pouvoir du pape.

3. De la souveraineté. — Emporté par la tourmente révolutionnaire, l'antique pouvoh- des rois de France a, semblet-il, disparu sans retour, et on désespérait de le voir rétablir. Joseph de Maistre cependant n'eut jamais le moindre doute à cet égard. La royauté française a contre elle la philosophie du xvin*- siècle, c'est-à-dire la raison (une certaine forme de la raison) ; mais elle a pour elle la tradition, plus forte que la raison et non moins naturelle à l'homme ; or tout ce qui est dans la nature est aussi dans l'ordre de Dieu. Que valent, en efïel. pour remplacer l'autorité royale, tous les artifices de la raison raisonnante ? Qu'est-ce donc que celle-ci a imaginé ? Une constitution, dont le moindre défaut est d'être faite, non pas pour le peuple français seulement, mais pour toute l'humanité. A-ton jamais vu quelque part, demande Joseph de Maistre, l'homme en général ? On rencontre bien des Français, des Anglais, des Allemands, des Russes, mais non pas cet être imaginaire qui s'appelle l'homme sans plus. Par con-

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