LA piiiLOsoi'iiii; kn fhanck
S(''(](i('iil, mit' coiisliliitidii (|ui scrail hniinc pour tous les peuples, en réalité, n'est boimo pom- ainiin. Puis ii'a-l-i'Ue pas été délibérée, discutée par luie assenii)lée ? Mauvais moyen pour faire œuvre qui vive : chacun a voulu placer son mol, son idée ; elle est faite, celte constitution, de pièces rapportées, (pTon juxtapose tant bien que mal ; elle n'a [)as celle unité qui est la marque de l'organisation et de la vie. Enfin, et c'est Ici le pire défaut pour Joseph de Maistre, elle est écrite ! Ou peut la lire ; on voudra donc rinlerpréler, on «•rgolera sui- les termes, comme s'il s'agissait d un texte scolaslique ; cbacun proposera son sens, qui sera toujours un moyen de léluder. D'ailleurs le fait môme de l'écrire prouve qu'on n'avait pas confiance en elle, qu'on ne la croyait pas gravée profondément dans les esprits, puisqu'on l'a mise sur du pa|)ier. Les clioses doul tout le monde est bien persuadé uont pas besoin de s'écrire : quelqu'un demandait au \vr siècle à voir la charte où se trouvait mentionnée la loi salique ; un jiu'isconsulte répondit fortbi<'n(preIle était écrite « »''s cœurs des Français •>. Et, de fait, consultez vers 1813 riiis|(»ir.' (It's dcruièrt's années, c'esl-à-dire la politique expérinit-ntalf, " (pii est la meilleure » : combien de ces conslilulions, ainsi fabriipiées aitiliciellement, se sont succédé sans pouvoir se maintenir !
C'est que les luis, pour éli'e stables, doivent avoii- un fondement solide dans les mœurs, les coutumes, les traditions des hommes ; elles doivent, pour avoir quelque vigueui-, enfoncer leurs racines dans tout le passé de la nation. Leur foi-inalinu leule rsl Id'iivre des siècles, et lors même (ju'un législateur, qui est loujours un personnage divin, comme >I(tïse, a paru les a|)porler toutes laites, les préceptes qu'il donnait se trouvaient loujf)urs parfaitement conformes aux besoins et au caractère de son peuple. Considérons, par exemple, la constitution d'Angleterre, c'est-à-dire, selon
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Joseph de Maistre qui se sépare ici de Bonald, « le plus bel équilibre de forces politiques qu'on ait jamais vu dans le monde ». Est-ce une invention à piioii. le cbef-dduivrc de quelques constituants qui se sont dit un jour : créons trois pouvoirs, balançons-les de telle manière, etc. ? Nullement ; mais elle est le produit naturel de circonstances en nombre infini. On voudrait les comptertoutesquonn'v réussii-ait pas. Et Joseph de Maistre, avec son imagination méridionale, suppose aussitôt des combinaisons multiples d'éléments divers, « par myriades de millions ». Ce n'est pas lui qui tentera, comme Montesquieu, de ramener à quelques rouages siuq:)les, peut-être même à un ressort unique, une pareille machine : il aime mieux la croire encore plus compliquée qu'elle n'est, afin de défier tous les efl'orts de la raison pour la comprendre, jusqu'à ce que celle-ci, de guerre lasse, y renonce et s"étonne en silence comme devant le miracle d'une sagesse surnaturelle. Ainsi se mêlent toujours deux choses dans ce singulier esprit : un sentiment très juste du réel, de ce qui fait le tempérament et le caractère de chaque nation en particuher, de la tradition historique, nouvelle cause de solidarité, qui doit rattacher le présent au passé, toutes choses dont ne se souciait guère le xviir siècle ; mais avec cela un besoin d'obscurité aussi vif chez lui que l'était chez d'autres le besoin de lumière, parce que l'obscur est tout de suite pour Maistre le signe du mystérieux et du divin.
Est-ce à dire que cette constitution anglaise, que Josepli de Maistre admire tant, doive être importée de toutes pièces en France ? Non, certes ; bonne pour l'Angleterre, elle ne l'est pas pour un autre pays. Aussi s"indigne-t-il, en 1814, que la France aille *< gueuser une constitution à l'étranger», comme si elle n'avait rien chez elle. En outre la charte de Louis XVIII lui paraît entachée du même vice que les constitutions de 89, de 91 et de 93 : elle a le tort d'être écrite. Par bonheur, on
ii LA l'IlII.dSol'im; I.V FltANC.K
n'.i pas loiil (li( dans la ('liaili', ol noire (MiIlHi'' lui pardonne ce (inelle oonlicnl cxprcssiMncnl, en lavcnr de rc(|u"elle sup- |(Ose sans le dire. Kllc suppose, selon lui, le droit In-rédilaire des iJonrlions à la couronne de Ti-ance, leur souveraineté reconnue de louf^uc dale, ne ponvani siiilcrronipre cl subsistai! I toujoms, lors nuMnc qu'elle est enipi^cliée dans son exercice, comme pendant l'exil de Louis XVIII, véritablement antérieure et supérieure h tout, même à la (îharte, puisque celle-ci n'est (luim don gracieux, oclioyée par la volonté royale, qui seule est imprescriptible et inaliénable. Voilà ce que Josepb de Maistre lit tout d'abord entre les lignes de la cliaite, cl cela lui paraît sous-entendu, mais tellement naturel et l'ondamentaK (pTil vaut mieux ne l'avoir dit : le dire en ellet suppose (|u'on peut y contredire. Voilà quel est W caractère du pouvoir royal en France : son origine se perd dans la nuit des temps, et les siècles l'ont peu à peu consacré; |)ar sa durée et sa continuité, il est devenu véritablement un ouvrage d(> la nature, et, par le mystère qui entoure sa naissance, une œuvre particulière de Dieu.
L'ordre i)rovidenlicl n'éclate pas seulement, aux yeu.\. de Jose|)h de Maistre, dans la constitution intérieure de chaque Ktat, mais aussi dans les l'apports des États entre; eux ; et il a sur les questions internationales les mêmes vues que sur ce (pii concerne en particulier chaque peuple. Au congrès de Vienne, en IKIi, la Piiisse et la Russie se seraient volontiers entendues poiii- rpie celle-ci gardât la Posnanie en laissant l'autre s'emparer de la Saxe, dnul le \ieux roi avait pris ])arti jxtur Napoléon. .Mais Talleyrand réussit à enq)écher celte spoliation : il inscrivit dans le préai)d)ule du traité que les souverains ne feraient rien (pii fût contraire au droit public de ri'urope. .< P()ur(|uoi cela.' disaient les minisires prussiens; ce|;i v;i sans dire? — Kcrivez toujours, répondit-il; si cela va
bien sans le dire, cela ira encore mieux en le disant. » C'est aussi l'avis de Maistre, favorable cette fois aux écritures; il repousse toute distinction entre grands et petits souverains : la souveraineté n'est ni grande ni petite, elle est ce qu'elle est. Elle n'est amenalile devant aucun tribunal, du moins aucun tribunal de rois ou de princes séculiers. Sacrée également en tous, elle doit l'être aussi pour tous. Déjà en 1793, lorsque la France était menacée par une coalition qui ne parlait de rien moins que de la démembrer, de la supprimer du rang des puissances, Maistre émigré se déclare cependant pour le Comité de Salut public, ce qui le fait traiter à Lausanne de jaco- 1)in. Mais d'abord l'idée de détruire ou seulement de morceler une grande nation lui paraît aussi absurde que celle d ôter une planète du système planétaire. Et puis quel vide laisserait la France en disparaissant, et quelle perturbation ce serait dans le monde politique ! Une telle rupture d'équilibre aurait pour conséquence « deux et peut-être trois siècles de massacres, le triompbe des maximes du plus odieux macbiavélisme, l'abrutissement irrévocable de l'espèce humaine ». Donald avait dit déjà que la France a en Europe le dépôt et la garde des vérités de l'ordre social; Maistre ajoute qu'il y a comme une force prosélitique chez les Français, dans leur caractère et surtout dans leur langue: « La nation entière n'est qu'une vaste propagande. » Et si la civilisation devait perdre tellement à la mort de la France, ce serait aussi une perte iiréparable pour la religion.
Le catholicisme, en effet, a besoin de la France ; mais la France n"a pas moins besoin du catholicisme, et avec elle toutes les nations de l'Europe. Cette souveraineté absolue que i\Laistre revendique pour les Bourbons et en général l)our tous les souverains, il n'est pas sans inquiétude cependant sur la manière dont ils l'exerceront. Il se rend compte du besoin de liberté qui est naturel aux peuples d'Europe ;
"<> I.A l'IllI.iKnl'llli; IN rHANCl':
il II' lioiivi' jiisfo o\ raisoiiii.ihlc dans de ccrlaiiics liinilcs, <'l craiiil i|iril lit' se lioiiNr |)('ii salisfail il'iiii i;ou\ t'i'iiciiii'iil (|in' lien ne (•(iiilidlt' t'I ii'ciilrave. L'idrc ne lui \i('iil pas loiilrfois d'asstirci' parloiil des garanlifS coiilrt' les nl)iis |tai- iiiio (■onslilnlioii a la maiiiric des Anglais. Il fiiroiiiiail les avaiilajfos, et va iikiih' jiis(|ii"à conseiller aux soiivelains de s'en faire coinnie une n-i^li' de cnnscience pour ru\ iulerieurenienl; mais il ne veut |)as (pi'ils y soient soumis du dehors, et comme contraints et forcés par des engagements pris avec leui's peuples. « Pounpioi dimc? se fait-il dii'e; puis- (jue eel ('jal de choses est si hou, assurez-le par une loi! — Oh ! ceci est une autre affaire, et je n'en suis plus. Il y a une infinité de choses, vraies et justes, qui ne doivent pas être diles et encore moins écriles. » Si l'on accoj'de au peui)le (piek|iies droils. il m nclann'ra toujours davantage, juscpià Cl' «piil III' laissi" plus rien siihsisler des jjrérogalives souveraines, et (|uil ait accaparé tout le pouvoir. Ce moyen écarlé, h savoir une constitution écrite, ([ue reste-t-il donc pour proléger les peuples contre les rois? Car une telle protection est ' nécessaire; lorsipie la loi iTesl (pir la volonh' du souveiain, elle menace trop de devenir tyrannique. Leipiel vaut ipieux alors : (pielle soit violée dans un jour d'émeute, ou qu'on soil dispensé lé-giiimementdy ohéir? Violation iiii(pieou dispense légitime, tel est le dilemme. Maistre cherche donc au-dessus des |)euples, au-dessus des rois eux-mêmes, une auloiili' ([iii juge entre eux et rap|)elle les uns et les autres ii leurs devoirs. A|)rès avoir |)rononcé' dans son Etude de la souveraineté^ en 170i-î»r), f(ue « celle-ci est absolue de sa nature, et que la liiniirr. ce>,l la dfliiiirt' >, il fii \irnt à se poser en IHI7 ce nouveau j)rohlème, (|ui est, dit-il, « le problème européen » : " Comment peut-on restreindre le pouvoir souverain sans le détruire".' » Sa solution se trouve dans le livre l)u Pape.
JOSEPH 1»K MAISTIti; ""^
4. Du Papk. — Rétablir la souveraineté du pape paraît à Joseph de Maislre aussi nécessaire, après la Révolution et l'Empire, que de remettre sur son trône le roi de France. La papauté, comme la royauté, a contre elle la philosophie du xvm'' siècle, qui pensait être la raison même. Mais les efforts de celle-ci eurent un succès contraire à ce qu'on attendait. On croyait supprimer la religion catholique en lui ôtant ses appuis extérieurs, qui seuls, en apparence, la soutenaient : tout lui manqua bientôt, richesse du clergé, influence politique qu'il avait dans l'État, cérémonies, coutumes, traditions, et le catholicisme n'en suhsistait pas moins, conservé pieusement dans le cœur des fidèles, se cachant, puisqu'il le fallait, mais prêt à se montrer de nouveau, purifié par l'épreuve, rajeuni et prêt à reprendre une vie nouvelle. On s'en aperçut en 1802. D'autre part on avait aussi voulu porter atteinte à l'autorité du pape; ce fut, selon Joseph de Maistre, pendant un siècle et demi le grand crime du gallicanisme. Il fait peu de différence à cet égard entre la déclaration de Bossuet et des évéques de Louis XIV en 1682, la constitution civile du clergé en 1790 et le concordat de Napoléon en 1802 ; ce sont autant d'efforts pour rompre l'unité de l'ÉgUse, pour séparer de Rome la portion la plus nohle du clergé catholique, tout le clergé français. On n'ose aller jusqu'au bout, on s'arrête à des demi-mesures ; mais on est sur la voie qui mène au schisme ou même au protestantisme. Et quel a été le succès de ces tentatives sacrilèges? Pie VII, en 1801, n'est plus en apparence qu'une « misérable marionnette » aux mains de Bonaparte. Les Anglais du moins affectent de le croire, et ils ne sont pas rassurés, comme si, sur un ordre du premier consul, le pape allait soulever les catholiques d'Irlande contre le gouvernement de l'Angleterre. Mais le pape résiste, et, plus lard, le puissant empereur peut bien l'outrager, le chasser, l'emprisonner : il ne lui arrache point une parole contraire à sa
"^ LA PiiiLosopiiiK KN fha.ncl:
roiiscionro ol ;iii dtoit do l'Éj^'liso. Lo clergé de France a moins do IVriiiolo. Drjà sous Louis \IV on l'avait vu hardi à loxcès coiifro lo i)apo soulouicnl, mais obsoquieux et sorvilc onvors le roi, si bien (|im', selon le mol de Fénelon, les prôl'Midu.'s lihorlés gallicanes sont jx-ul-étro des libertés à Home, mais à Paris ce sont des servitudes. Sous Napoléon, on vil encore trop do dignitaires ecclésiastiques subir, sans garder toujours une dignité convenable, riiumiliation d'obéir ■mv onlivs diiii niinisliv, cl solliciter ses faveurs: sortes de VKUimes, dit Maistre, comme s'il s'agissait dun supplice nouveau, « exposées aux antichambres ». La religion catholique so Ironvoraitdonc altérée et faussée dans sa nature même, si ses piètres, SOS évéques, son pape, perdaient leur indépendance; elle (|ui reste dans le système de Maistre l'unique sauvegarde des peuples contre les rois, elle deviendrait, au contraire, entre les mains des rois, un instrument de despotisme contre les peuples. Il faut donc l'aiïianchir entièrement du pouvoir civil, reconnaître que les eflbrts pour la ruiner ou l'entamer comme gouvernement sont funestes à la liberté, et allribuer au pape comme à tous les rois, et encore plus qu'aux rois, toute l'autorité d'un souverain.
La souveraineté aKsoliic du p;,p,. ontraîne son infaillibilité, et Maistre la revciidifiu.'. en cllVt. pour des raisons purement pliilosoplii.|ues ou plutôt politiques. Il se souvient qu'il a été magistral, et (|uau-(lossus des tribunaux inférieurs, desquels on peut tmijoiM-s appeler, se trouve un (ribunal suprême qui juge sans app.d. Ce (ribunal est donc infaillible, ou du moins il est répnlé infaillible : et cola est nécessaire pour hiniiner les dillén-nds: il y a un point où il faut sarréter. Mais ce dernier tribunal, qui juge et n'est pas jugé, prononce au nom de la puissance souveraine. Toute souveraineté est infaillible, en effet, de sa nalure, parce qu'elle est absolue. Si donc on est forcé déjà de supposer linfaillibilité dans le gouvernement des
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sociétés civiles, où elle n'est pas, à plus forte raison dans la société religieuse, où Dieu a promis quelle serait. A considérer les choses humainement, cette fiction, car c'en est une, qui paraît indispeusahle dans l'ordre judiciaire, ne l'est pas moins dans l'ordre i)()liti(ine. Mais qui prononcera ici la sentence suprême? Comme les rois sont déjà des représentants de Dieu, on ne peut s'adresser qu'à d'autres hommes qui le représentent mieux encore, les évêques assemblés en concile. Mais il est impossible qu'un concile universel siège en permanence; il ne se réunit qu'à de longs intervalles, et pendant ce temps qui donc exercera la souveraineté? Elle ne peut être intermittente : s'interrompre pour elle, c'est cesser d'exister. Or elle doit toujours vivre, toujours travailler, toujours agir. L'infaillibilité sera donc conférée au pape pour des raisons d'intéi'ét général, raisons tout humaines, sans préjudice des motifs surnaturels et divins, que Maistre est loin de nier. Mais il lui plaît d'établir juridiquement d'abord la nécessité d'un souverain infaillible, qui sera le pape, pour prononcer entre les peuples et les rois, et il va jusqu'à émettre ce paradoxe : « Si j'étais athée, je déclarerais le pape infaillible par édit public, pour l'établissement de la paix sociale. »
La justice et la liberté auraient ainsi un défenseur, qui interviendrait dans chaque État et aussi lorsque différents États ne sont pas d'accord entre eux. Un pacifique arbitrage, une justice de paix internationale, ne peut-elle arrêter à temps entre deux nations une querelle qui sans cela les mènerait à la guerre ? Un souverain tyrannise ses sujets : à ce mal n'y a-t-il d'autre remède que la révolte, suivie de l'anarchie? Et un arbitre suprême n'est-il pas à souhaiter, qui examine le ditTérend, et rappelle au souverain les droits de son peuple et ses propres devoirs, au peuple également ses devoirs et les droits de son souverain? Autrement, qui jugera les rois? Leur peuple ? il sera donc à la fois juge et partie! Les autres rois?
iiuMiie p.irtialilt^ dans un antre sens, II faut donc une autorit<* siipri-ieure (jui s'itnpnsi* aux peuples et aux rois, autorité spiriluflle fpii s'exerce dans les choses teuipoielles, et qui eu face de la violence et de la loice pioclaïue le droit. Comniuni- ([uaut aux rois ([uelipie clinse de sou autorité uïorale et religieuse, ivcevaut d'eux en retour l'appui matériel qui lui est nécessaire pour faire respecter et exécuter ses arrêts, le pape devient le chef de ce que Maistre appelle indilTéremnienl la uiou.urhie ou la républi(|ue européenne, c'est-à-dire clii(''tienne, la plus belle cliose du monde, selon lui : elle a vécu au moyen âge, mais elle peut revivre encore, et en alleudaiit elle est toujours helle de sa beauté morte, comme la forme humaine, sans mouvement et sans vie, garde néanmoins la noblesse de ses traits et la majesté de ses contours.
o. (loNCLi sioN. — Tel est le gouvernement de i'Kglise et des Ktats et de tout l'univers, que rêve Joseph de Maistre. L'ordre universel est garanti par l)iou, potu-vu qu'on écoute son vicaire qui est le pape. Selon les philosophes, les représentants du peuple pourraient seuls oppos(;r une barrière efficace au pouvoir royal ; mais Joseph de Maistre a plus de confiance dans la représentation vivante et agissante de Dieu lui-même. Le souverain poiilite lui |)ai\iît autorisé pour parier haut et ferme aux rois, et lem- tenir le langage qui convient. C'est du ciel (jue doivent venir les remontrances et au besoin les déchéances, et non pas de la terre ; celle-ci tout au plus fera parfois euleudre ses doléances. C'est dans le ciel aussi ([iw se trouve le mol de toutes les énigmes que nous offre ce monde. Voilà le système théocrali<jueet Ihéologique tout ensemble de Joseph de Maistre ; voilà les lumières que lui fournit sa conscience de catholique romain, et ou voit qu'elles ressemblent peu à celles des prétendus « illmninés >>. Aussi sont-ils ceux à qui il eu veut le plus de tous ses adversaires. Enthousiastes
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autant que lui, et plus que lui mystiques, ils font, comme lui, le beau rêve d'une humanité rendue meilleure par le sentiment religieux, mais sans culte réglementé du dehors et sans ministres d'un tel culte, sans hiérarchie ni autorité ecclésiaslique, en un mot :3ans gouvernement des âmes. Ils se fient, ces généreux insensés, à la seule action immatérielle des idées sur les intelligences et aux libres élans des cœurs. Orgueilleuses chimères, attentats sacrilèges contre Dieu et contre ceux quil a lui-même institués ses représentants ici-bas: tel est à leur égard le langage de Maistre, de cet esprit positif, à la fois jurisconsulte, théologien, et par-dessus tout gouvernemental. Aussi, pour propager les doctrines et l'influence de Rome, il conseille à la France en 1814, comme à la Russie déjà en 1810-1811, « de rétablir les ordres enseignants et de christianiser l'éducation ». Le meilleur agent pour cela est le jésuite, qui s'oppose à l'illuminé, dit-il, c'est-à-dire au philosophe ami de la raison et de la liberté, comme le quinquina s'oppose à la fièvre et à un poison son antidote. « L'ennemi capital, naturel, irréconciliable de l'illuminé, c'est le jésuite. Ils se sentent, ils se découvrent, comme le chien et le loup. Partout où on les laissera faire, il faudra que l'un dévore fautre. »
Joseph de Maistre, cependant, qui s'imagine terrasser la i-aison (existe-t-elle, la raison en général, pourrait-on lui demander, comme il demandait si l'homme en général existe '?), ne porte réellement atteinte qu'à la raison du xviii" siècle. Il la convainc d'erreur dans ce qu'elle a de particulier à ce siècle, et il le fait à force de traits spirituels comme Montesquieu, de sarcasmes comme Voltaire, et même de sophismes comme Rousseau; ajoutez à cela sa pétulance de Savoyard, son impertinence de gentilhomme et parfois aussi la leste désinvolture des heaux-esprits de son temps. On invoquait sans cesse la nature et la raison : Maistre montrera
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donc ce (|ni tsl vraiiiit'iil iiatiiicl, vl (jiii, h prrinirro vue, ni' parait pas toujours raisouuahlc Kieu ne lui semble pu<^M*il comme de fal)ri(|iier arliliciellement des constitutions et des lois, sans solidili-, sans hase profonde et duiable ((''lait-ce donc cependant une œuvre si fragile 0. <'t il rappelle, en ohservateiu" sttucieux des faits et en historien ami de la rt^alil('', tout ce (pie les choses humaines ont de complexe et d'obsciu', c'est-à-dire, selon hii, de surnalurel et de divin. Le xvni" siècle sim|)liliait les choses à l'excès, et, dans son désir de voir clair, il avait choisi des |)oinls de vue vrai?nent trop étroits, d'où Joseph de Muistrc n"a point de peine i\ le déloger; mais, au lieu de laisser la raison en chercher d'autres plus étendus, il la croit désormais réduite à l'impuissance, comme si c'était là son dernier effort, et il voudrait lui faire avouer que seule la religion (?st capable de résoudre tout problème, et que notre intérêt comme notre devoir est de nous en remetire à elle. Les théories philosophiques du wm" siècle sont trop boj'nées et ne se doutent pas combien elles le sont ; mais Joseph de Maistre se presse trop pour cela de condamner loutc philosophie. La doctrine (lu'il nous offre en échange n'est certes pas non plus sans étroitesse, malgré la liaiHeur du point de vue; nouveau jirophète, il se jjerd dans les nuages, comme Moïse au sommet du Sinaï; et là, il voit peutêtre Dieu, mais il ne voit plus le monde, ni les hommes, ni ce (pii leur convient, l't les lois (ju'il propose sont d'ini sublime \isionnaire. nui! iiionlre avec insistance le côté obscur des choses, c'est bien ; mais il épaissit encore cette obscurité, afin de lui donui'r rap|)ar(Mice dun mystère. Le xvni' siècle croyait sans dont*! trop vile avoir atteint le fond des questions, et sa j)hilosnphie, on la souvent répété, est comme ces petits l'uisseaux (pii sont si clairs parce qu'ils n'ont pas de profondeur. Mais Joseph de Maistre trouble l'eau à plaisir, pour nous cmpèrber d'en apercevoir le fond, et nous faire croire qu'il y
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a là un gouffre où s'abîiuoiailà coup sûr noire raison. Ou l)ien oncore les choses humaines sont comme ces grands fleuves qui linissent parfois en minces filets d'eau : le xvni" siècle ne les a vus que dans cet état et s'est fait un jeu de les franchir dune gambade ; Joseph de Maistre n'eut qu'à remonter un pou le courant pour trouver bientôt des eaux larges et profondes; mais, s'arrétant là, il vient nous dire gravement (ainsi l'antique Egypte s'imaginait l'histoire de son Nil) que la source inconnue du fleuve n'est pas sur la terre, et qu'il descend directement du ciel.
CUMMTI'.K III
Lamennais (1) (1782-1854)
1. Sp.s contradictions apparentes (p. 84). — 2. Incii/férenre relif/ieiise ; la cause, te remette (p. 8S). — 3. Affaires de Rome (p. «J4). — 4. Parûtes d'un cr'Mjunl (p. yj).
1. Si;s coNTHADicTioNS AT'PARENTES. — Lanioiiii.'iis loisso un nom fameux surtout à cause du contraste entre la fin de sa vie et son Age niùr. Le Ti f«^vrier 1854, ce vieillard de près de soixante-douze ans, qui avait été jadis l'abbé de Lamennais, mtMM't (Ml refusant de recevoir le curé de sa paroisse, et, dit-on, l'archevêque de I*aris Ini-môme. Sur sa volonté expresse, on porte son corj)s directement au cimetière, sans laisser par l'é-glise, et sans qu'un prêtre l'accompagne; et on rciitcne au milieu des pauvres, dans la fosse commune, sans que le lieu de sa tombe soit marqué d'une cioix. Ses amis dos dorniéres années en sont presque aussi scandalisés (pie le commun des fidèles. DéjA, en 1848, député à l'Assemblée nationale, où il siège tout en haut de la Montagne, Lamenii.iis cliorpic plus (riiiic l'ois s(>s collègues par son atlectalion d'impiété; il devrait au iiutins, dit-on, respecter en lui l'ancit'u jirélrc Mais il montre alors contre le catholicisme le
(I) Sainte-lteuve, l\ev. des Deux Mondes, 1" février 1832; art. du Constitutionnel, 7 et 14 sepl. 1808 iSouveaur Lundis, XI, 347) ; L<;rminier, Rev. des Jtpur Mandes, 15 sepl. 183J ; l'ahhi'- naiil.iiii, Hi'ponse d'un ctirélien aux l'nruti's d'un croyant, 1834; K. Ili-iiaii, Hrr. ttes Iteux Mondes, l.'i aoill 18.'i7; F'aiil Jaiiet, itiid., ft-vrifr <•! mars 1 889, ou la l'IiHosopliiefte Lamennais, 1 vol., 1800 ; E. Spuller, Lauiennais, Etude d'/iialoire politique et religieuse, l vol., 1892.
nn^nie acharnement que jadis contre la philosophie ; la foi des catholiques est maintenant lohjet de ses sarcasmes comme l'était d'abord la raison des philosophes. C'est toujours la mémo insolence de ton, le môme style injurieux, seulement à ladresse des rois et du pape, leur complice, et non plus des grands esprits qui honorent l'humanité. Ses Paroles d'un croyant en 1834 étonnent les contemporains : la conversion subite de Lamennais à une cause qu'il a jusqu'alors combattue déconcerte le public; et ceux-là même qui en tirent profit se trouvent un peu gênés de ce concours inattendu. Le passé de cet homme devenu un apostat pour les uns, et pour les autres au moins un transfuge, protestait trop violemment contre son attitude nouvelle.
Cependant ses anciens amis ne cessent de croire jusqu'à la fin à un retour possible, et même après une si triste rriortils ne veulent pas désespérer de son salut. Ils songent qu'après tout, jusqu'en 1834, l'Église n'a pas eu de défenseur plus hardi, plus sincère, et même, en apparence, plus soumis. A deux reprises, le 30 août 1832 et le 11 décembre 1833, c'està-dire à la veille de sa révolte, n'a-t-il pas souscrit à la condamnation prononcée contre ses doctrines par le pape Grégoire XVI dans l'encyclique du 15 août 1832 ? Et auparavant, quelle brillante campagne il avait menée avec Lacordaire et Montalembert, et d'autres encore, dans le journal V Avenir ! Leur devise était « Dieu et liberté ■> ; et, du mois d'août 1830 au mois de novembre 1831, ces hommes, dont plusieurs sont prêtres, revendiquent, en efifet, toutes les libertés, ne reculant même pas devant cette conséquence que repoussent les politiques d'alors, la séparation de l'Église et de l'Etat, afin que l'Église soit libre. Comment oublier aussi que pendant cinq à six ans. dans sa solitude bretonne de la Chesnaie, près de Dinan, Lamennais attire et retient autour (le lui tout un groupe d'élite, plus tard l'illustration de la lit-
Ch. Adam. 6
H»! LA l'IlILOSnpIlIi; K.N l'RANCK
léralure n'li<;iense on de r(^|)iscop;it 1 Kiiliii Lamennais no s«'sl-il pas révéU' en 1817 le; plus p^i-and apolop^isle de l'Kglisc en France depuis Bossuel ? Et tant dûmes, converties par son Essai sur l'uidi/f'rrence en matihe de religion^ ne peuvent croire que celui à qui elles devront d'ôlre sauvées aitencoui ii pour lui la damnation.
Pourtant Lamennais, dans ses Paroles d'un eroyant, ne fait peut-(>lre que prendre enfin conscience d'aspirations vagues jusque-là, mais (jui se Irouvent réellement en lui. L'homme de 18;i4 ù IHoi préexiste, en dépit des apparences, dans celui de IHKJ à ISIM, et la première partie de sa vie, de ns-i à IHIO, l'annonce déjà. Son enfance et sa jeunesse sont aujourdliui connues, et ceux; ([ui en ont été témoins avaient tout lieu, ce semble, d'être inquiets pour l'avenir. En 1814, il songe sérieusement à un ouvrage ^wvY Esprit du Christianisme, \)m\v compléter sans doute le Génie du Christianis)ne de ChiiUiimhrinnd : au lieu de chercher ce que la littérature doit à la religion cliniirniie, Lamennais se propose de montrer plut(U ce rpie lui doivent les doctrines politiques et sociales, etc'est commencer d'une façon qui peut faire de lui assurément un théocraie, mais aussi eu fin décompte et de préférence un partisan de l;i di'mocratie. Et que d'agitations déjA, que de fluctuations dans cette vie orageuse! Il n'est ordonné prêtre que le Omars 1810, lors(pi'il a tout|)rôs de trente-quatre ans, et il n'est enln'" d'abord au séminaire qu'en 180ÎJ. i»endant plus de six années il hésite donc sur sa vocation ecclésiastique, que des directeurs inq)rudenls par excès de zèle ont tort de juger sérieuse et (b'fitiitive. Avant cela, il relarjle le moment de sa première connmmion, jusqu'en 180i, c'est-à-dire jusqu'à vingt-deux ans: et loiscpiaux environs de la don/ième année, qui est làge ordinaire, un prêire veut l'y préparer en lui expliqu.inl le catéchisme, l'enlanl montre ime telle incrédulité que le prêtre ne lui en |)arie |)|iis. De bonne heure. l'U elTel, chez nn
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de ses oncles, on lui laisse toute liberté pour ses lectures dans une vaste bibliothèque, remplie des philosophes du xvni" siècle. Rousseau surtout le passionne. Mais il est sans doute submergé par cette marée montante de livres, ou bien il laisse errer son esprit à travers tant d'idées, comme à Saint-Malo le long de la côte bretonne son regard erre surFOcéan. Plus tard les montagnes lui font une impression toute difFérente : leurs masses énormes lui paraissent rapetisser toutes choses, et principalement rhomme. Mais sur la vaste étendue des eaux son àme se répand en liberté; et, de même que la poitrine aspire sur laplageles senteurs marines à pleins poumons, sa pensée se dilate à la vue de l'infini : ainsi à huit ans, dans un mouvement d'orgueil insensé, dira-t-il lui-môme, il croit un jour « sentirDieu ». En outre, celte nature rêveuse a du caractère breton toute l'opiniâtreté. Il aurait mis, disait-il, un chêne dans ses armes, si on l'avait fait cardinal, parce qu'un chêne peut bien rompre, mais ne plie pas; et plus tard encore il revenait volontiers à cette comparaison d'un chêne ne pliant pas, quon avait dû briser. Cette inflexibilité se joignait chez lui à une âpre tristesse : on connaît maintenant « sa disposition à une mélancolie aride et sombre », « sa vie désolée avec un horizon menaçant sous de noires et pesantes nuées ». A peine a-t-il connu sa mère, morte lorsqu'il n'avait que cinq ans, et plus lard il se plaint que sa vie n'ait pas eu de printemps. Pourtant il avait un besoin de tendresse qui éclate avec une naïveté touchante dans quelques-unes de ses paraboles, d'un accent digne de l'Évangile. Ame étonnante par sa mobilité à la fois et sa sincérité, qui l'une et l'autre tirent son malheur : car, le pape ayant refusé de marcher avec lui, il ne voulut pas, à son tour, d'un rôle subalterne, môme au prix de la pourpre ;il refusa de mettre son génie au service, non plus d'une cause, mais d'un homme qui selon lui la compromettait, et passa dans l'autre camp où, bien qu'on
SH I. \ l'IlIl.oSMi'iiii; i:n KlJANCb:
(Mit r.-iir (l.ibord 'le lui r.iii'i' IV'li'. il (li'iiiciira seul. Ame de poùlo, a-l-oii dil, loiit (Mitit'rc aux st'iiliiiK'iits de l'heure présenle, se laissant emporter au souflle de ses passions ; àuie légère, ([iii lit di' lui •< un artiste supérieur, mais un philosophe incdioci(^ l'I un politi(iue insensé ».
Out' dira-t-ou, ci'pondanl, si rcxaiui'ii impartial de ses livres nous le nionli'e, en dépit des contradictions, mené toute sa vie par la ()lus rigoureuse logi(iue, tellement que, ses princij)es admis, il devait, sous peine d'inconséquence, aboutir aux conclu^ious (|ui ont iri'ilé certains hommes d'État encore plus (ju'elli's n'eiri'ayaient les amis de l'Église. Guizot n"a-t-il pas déclaré gravement (jue Lamennais était tombé parmi les malfaiteurs intellectuels de noire temps? Ce n'est pas de gaîté de comm", cependant, (jnii pi'il eiilin sou paiMi ou 1831. ri il ne trouva point d'allégresse dans sa vengeance, si tant e^l qu'il ait voulu se venger de Rome. Il aurait pu, comme il l'écrivait au leiub-main de son ordination, « s'endormir au pied du poteau ou \'t)i\ venait de river sa chaîne ». Mais il se sentait n»'- pour laclion et pour la lutte; c'était un volcan où la lave bouillonne et veut toujours faire éruption. N'avait-il pas osé adresser à Dieu, sans trembler, dès 1809, ce souhait téméraire : « Je ne veux (pie votre croix, mon Dieu, je^ ne veu\ (|ue voire croix. - Il ne lui ipie ti-o[)exaiu:é : Lamennais, prêtre maigri' lui, crut enlendio à ses oreilles dans un transport dballiicinalion mysli(|ue, le jour de sa première messe, CCS mena(;antes parobîs : - .le t'appelle à porter ma croix, lien que ma croi.x ; ne l'oublie pas. »
"2. Indu'fkhknck H!:LiGn:usE : la causk, lk lucMÈitE. — Le mal du siècle, dil Laiiiennais en 1817, n'est même plus l'incrédulit('', c'est rindilh-rence en matière de religion. L'athéisme lui paraît moins grave : c'est encore un combat contre Dieu, on ci'oit (b^iic au moins que l'idée de Dieu est réelle dans l(?s
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esprits et mérite qu'on s'occupe d'elle ; l'athée en cela se trouve plus près du déiste et du croyant que le sceptique ou rindillérenl. Croyant et athée ont tous deux comme une idée five; ils sont hantés, diia celui-ci, |)ar le même fantôme; seulement l'un l'embrasse comme une réalité et s'en déclare le défenseur, l'autre en est l'adversaire. Mais l'indifTérenl prendrait plutôt en pitié leurs efforts à tous deux ; il se sent, quant à lui, incapable de les imiter, et il s'en félicite. N'est-il pas plus avancé qu'eux, et parvenu au terme où ils tendent? Le déiste, en elîet, est un philosophe qui cherche Dieu dans sa propre raison, après l'avoir cherché vainement dans l'Écriture Sainte. On est d'abord hérétique, bientôt déiste, puis athée, et on huit par devenir indifférent. Telle est la marche naturelle et nécessaire des esprits qui s'enfoncent de plus en plus dans l'erreur. Maintenant les voilà tombés au deinier degré; demeureront-ils dans ce doute, qui serait un véritable suicide intellectuel et moral, un refus de vivre, car pour vivre il faut croire ? ou bien vont-ils se reprendre à la vie, et pour cela revenir aux croyances religieuses, à la foi ? On est bien près de la vérité, lorsqu'on se trouve ainsi à l'extrémité de l'erreur. Bonald répétait avec Bossuet que le déisme n'est qu'un athéisme déguisé, ajoutant pour son compte que le déiste est un philosophe qui n'a pas eu le temps de devenir athée. Lamennais constate une nouvelle aggravation du mal. L'âme maintenant n'a plus la force ni de nier ni d'affirmer; elle est lasse de toutes ces disputes pour ou contre Dieu, elle se repose, elle s'assoupit, ou plutôt elle se meurt, la pauvre âme humaine, dans une stupide et brutale indifférence.
Lamennais ne se contentepas de noter dans l'ordre tous les symptômes du mal : on est successivement hérétique, déiste, athée, indifférent. Il en indique la cause, qui est toujours la ménie, du commencement jusqu'à la fin : à savoir une. con-
î'<» I.A l'Illl.USol'IIII. IN I IIANCr.
li.iiici' iiiscnsiM' dans l'iiif.iillil»ilil<' df la raison. Celle-ci se iToit capahlt' de Iroiivei' Difii elle-iiir-iiie ; elle comiueiice donc |)ar reji'ler les Iiiniit'res «'l laMloi'ilc de TEf^lise. Si elle consiiltf cncnn- (|iii'l(im' temps ri.ciiliiir. poui" \ clM'iclicr Dieu, c'est là un reste de superstition (|ue bientôt aussi elle rejette ; pounpioi. en eflet. ce texte entre elle et Dieu'.' Pourquoi ne clierclierait-elle |)as Dieu toute seule, sans livre? Elle le trctuverail aussi bien, et riién''li(pie ne larde pas à devenir (b'-isle. Celui-ci se démontre à lui-même et se prouve que Dieu existe. Mais bientAl des raisonnements nouveaux, non moins rigoureux, ce semble, ((ue les premiers, lui font conclure que Dieu n'existe pas ; et pounpioi l'homme qui s'adresse à sa raison ne l'écouterait-il |)as maintenant ([u'elle nie, connue il faisait tout à l'heure lorsqu'elle afiirmail? Mais ces ul'lirmalions et négations successives, paifois même simultanées, troublent resi)rit humain. Se voyant à la fois auteur du \ rai et du faux, il est épou\anl('' de son (l'uvj-e. ipii lui parail un monsire, il maudit sa triste fécondité, et. |ilut('>t «pie d'élaborer de nouveaux sophismes. il se condamne et se ri'signe à une stériliti' volontaire. La confiance de la raison en elle-même se change en une deliance excessive. Pour avoir trop cru d'abord en elle, niaiiili-Maiil elle n'y croit |)liis du tout, liamennais, comme il le dit, va droit à la raison souveraine, la saisit, la tire rudement de son trône, et la jette par terre: qu'elle cède la place à la loil .Mnsi faisait déjà Pascal : il piend à parti la raison, et l'humilie, et la |)r()slerne devant Dieu. <]ui seid donne la foi. Mais ces deux défenseurs de la religion, Pascal et Lamennais, n'entendent pas dans le méine sens ni la foi, ni la raison. Pascal en veut surtout à la laison <|iii dogmatise et ne craint pas de |)référer ses dogmes à la foi. Cette superbe raison l'irrite, et il voudrait la réduire à demander grâce : il se sert pour cela contre elle des armes de Montaigne, le pyrrhonisme ou scepticisme, et il oppose uniquement à toutes ses démonstrations
])ivtendues un perpétuel : que sais-je? Les déistes lui paraissent plus dangereux pour la religion chrétienne que les athées, qu'il confond avec les sceptiques. Ceux-ci se laissent plus aiséinenl ramener dans le droit chemin, puisqu'ils reconnaissent qu'ils marchent à l'aventure, comme des égarés; mais les déistes suivent tranquillement leur voie, qu'ils croient honne, et ne demandent pas qu'on leur en indique une autre. Le sceptique est comme un aveugle qui se sait aveugle et qui en soufï're : il s'abandonne volontiers à qui promet de lui rendre la vue. Mais comment décider à une semblable opération un aveugle qui croirait voir? Jai de bons yeux, dira-t-il, et je vois aussi clair que vous ; je n'ai donc pas besoin que vous me guérissiez. C'est pourquoi Pascal voudrait hâter celte transformation nécessaire du rationaliste en sceptique, afin que la raison vaincue s'en remette à la foi, c'est-à-dire au mystère et au miracle, la foi étant un don de Dieu qui est envoyé à l'âme d'une façon surnaturelle. Mais Lamennais ne prend pas ce parti désespéré. La raison qu'il condamne est seulement celle des philosophes, et non pas toute la raison humaine. Ce n'est que la raison de tel ou tel homme, la raison de Descartes ou de Malebranche, de Locke ou de Condillac, toujours une raison personnelle ou individuelle, qui ne peut manquer derrer ; mais que conclure de ses erreurs, sinon qu'elle a eu tort de se séparer de son guide naturel, c'est-à-dire non pas encore immédiatement de Dieu, mais la raison en généi'al ou la raison du genre humain? Contre la raison d'un seul, Lamennais, grâce à une distinction que ne faisait point Pascal, invoque la raison de tous ; et celle-ci lui paraît infaillible, si l'autre ne l'est pas. Qu'ont fait les philosophes, même les plus grands, sinon de s'enfermer comme Descartes dans son poêle en tôte à tête avec lui-même, sans se préoccuper, l'orgueilleux, de ce que les hommes ont pu dire avant lui ; ou de se mettre, comme Malebranche le méditatif, en présence de Dieu, pour
1)2 I. \ niii.itSMi'iiii; i:\ kha.ncr
;i\()ir tit' <'('S l'iilrctioiis iiiysliciufs. où le Vt'ilif, ([u'il croil t'iilcndre, iiosl (juc It-clio de su propre pL-nséc? .Moiili'S(|iiieu cuiiipos*' ^.oii oiivrii<,'e ;iu fond de la province, dans l'isolfineiil de la caiiipagne, au milieu de ses livres; et Rousseau, aliti (It'lic plus sùrt'Uieut seul de sou avis, aiïecle toujours de lui donner uu air de paradoxe. Kl ({u'onl-ils vu delà sorte? I liouiine au luilurel? ou plul(U uu homme contre nature? Kl qu"(Mit-ils laissé après eux, ces philosophes qui iuterro- }i;eai<'nl Ifin- raison coinuif un oracle? des raisonnements singuliers (ju'ou uavail jamais entendus, et qui étonneul <■! déconcerleiil. chacun a\anl sa manière de prouver Dieu, (jui n est ni celle de tous, ni celle duu autre philosophe, ou bien sa manière de le nier. Cette distinction de Lamennais entre la raison il'uu seul cl |;i raison de lous. enli'e le sens pi-o|)n' ou privé et le sens conwuuu, le conduit également à une douhlf signilicatiou du mot foi. La raison qu'il oppose aux raisonneuu'uts d»'s philosophes n'est aulri' chose pour lui (jue la foi COU) uni ui- du i^i'ii rc h OUI. liu t'ii dt' écriai Ms principes. Mais c'est , une loi ualuielle donnée libéralement à tous les hommes; ce n'est plus une faveur accordée' surnaliu'cllemenl par la grûce divine à quelques élus. Lamennais détourne ainsi le mot foi de son sens chrétien et mystique, comme avait fait Kant déjà, et encore plus, ce semble, (jue Kaul lui-même. La croyance ipie celui-ci substituait à la science, en ce (jui regarde It.'s plus hautes vérités, est uu choix réfléchi et voulu, uu libre choix, uu choix éminemment moral ; pour Lamennais, c'est une croyance iusiiuctive, spontanée, naturelle; c'est l'hoFume a\aul les artifices du raisonnement, et dans sa simplicité fi.itive. Pascal avait h;Ue de se dégagei'de la nature convaincue par lui d eireiu' et de corruption ; et, s'attachant à Dieu seul, il se retourne contre la nature et la raison. Lamennais, au contraire, s attache de plus en plus fortement à la raison et a la nature liuuiaine, et c'est en cela qu'il est
philosophe, bien ((ii'il paraisse théologien. Il vent ramener la philosophie an sens comnuin qui est la foi de tous. On était las anssi de tant de divagations des penseurs, on leur demandait de se tenir plus près de la foule et du commun des hommes, leurs semblables; et peut-être le défaut d'originalité qu'on reproche parfois aux philosophes de celte période, à un JoulTroy par exemple, vient-il de cette préoccupation qu'ils ont tous de ne rien dire qui ne puisse être approuvé des autres hommes, et de mettre tout leur honneur à comprendre et à interpréter ce que ceux-ci croient confusément. Qu'on ne s'imagine pas d'ailleurs réfuter Lamennais par les objections ordinaires : comment se fait-il que la vérité et la certitude puissent appartenir à tous, si personne d'abord ne les possède en propre ? Ce qui manque aux parties d'un tout manquera de môme à ce tout ; une chose que ne contient en aucune manière chaque unité d'un nombre, ce nombre ne la contiendra pas davantage, et mille zéros de certitude additionnés donneront toujours comme certitude zéro. — Mais c'est mal prendre la pensée de Lamennais. Tl n'approuverait pas cette façon arithmétique de compter les individus pour former avec leur somme le genre humain. L'humanité est une forme supérieure de la vie; on ne doit pas chercher, pour la comprendre, des comparaisons tirées de choses abstraites comme les nombres. Qu'on regarde plus près de l'homme, dans les êtres vivants ; ils ne se laissent pas ainsi décomposer, puis recomposer, sans perdre ce qui fait principalement leur nature, c'est-à-dire la vie elle-même. C'est un abus de l'analyse que de considérer les individus humains comme des atomes inanimés, qu'on essaie vainement ensuite de rapprocher les uns des autres et de faire tenir ensemble ; mieux vaut la synthèse, qui maintient d'abord l'unité de l'ensemble, et réussit de la sorte à sauver la vie et de l'ensemble et des parties. Si les individualités humaines sont
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en olVi't roiiimi' des hranclu's prises isoli'Mnenl et séparées (In Ironc. dlfs ne reçoivrnt i)lns de sève, elles se dcssèchonl et nienrenl, et ces inorceanx di' bois mort ne referont i)as, réunis, l'arbro qui vivait. Mais considérez à la fois l'arbre tout t'iilii'r, tronc, racines et brancln.'S, et suilout ne coupez pas celles-ci du tronc: alors la sève circule jusque dans les moindres rameaux, qui vivent, parce qu'ils tiennent àlarbre. Ainsi les individus n'existent pas d'abord et ensuite le genre liuiii.'iiii : mais les hommes ne sont hommes que parce qu'ils pailicipent à l'humanité, et c'est l'humanité qui fournil à chacun deux le fondement de sa certitude et comme la source toujours vive de sa croyance et de sa foi. Telle est la doctrine, toute phitonicienne au fond, exposée par Lamennais dès le second volume de son Essai sur l'indi/frrence.en 18iO, bien avant 1^' Avenir de 1830 et les Paroles dun croyant de 1834. C'est la doctrine de rinfaillibilité de la laison, non point la raison particulière, individuelle, mais «générale, universelle, la raison, non pas d'un homme, mais de l'humanilé. Suivons-en maintenant l'application aux choses philosophi<iues et religieuses d'abord, i)uis polili<|ues et même sociales, c'est-à-dire successivement à l'Eglise et à l'État.
3. .\i F.URKS DE ROMi:. — A (jiii Lamennais demandera-l-il la vérité en philosophie et en religion? Au genre humain tout entier? ou seulement à cette portion du genre humain qu'on appello rKgljsp calholique, et (jni n'est qu'une petite société dans la L'iandey Klle saulorisr, il est vrai, de la pai'ole du C-hrist; mais ce n'est là (|u'iine forme pai'ticulière de la foi, tandis r|ue l'humanilé a |)onr elle celte foi générale, plus |)rofonde ri |)lus vaste, fpii est la raison. Lanlique problème de l'opposition et de la conciliation de la raison et de la foi se pose de nouveau, dans les termes qui convenaientau xix'siècle. Jus<}ue-là on avait considéré seulement l'homme individuel,
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et en lui deux facultés on puissances ([non mettait aux prises, la toi et la raison. Lamennais laisse là lliomme, et se transporte au dehors dans l'humanité : il compare les monuments (le la foi chrétienne et ceux de la raison humaine à travers les âges; il interroge l'histoire universelle, et non plus seulement les consciences particulières. Déjà Bonald avait prononcé le nom d'éclectisme chrétien, en s'autorisant de Clément d'Alexandrie, qui faisait un choix de tout ce que Platon et Aristote, les Stoïciens et les Épicuriens même, avaient pu dire de vrai, entendez par là de conforme au christianisme ; et Bonald appelait la philosophie des païens les plus éclairés « le crépuscule (c'est-à-dire l'aube) de la religion chrétienne prête à se lever sur le monde ». Joseph de Maistre était également frappé de l'analogie des dogmes et des usages catholiques avec les croyances, les traditions et les pratiques de tout l'univers; et TertnUien, ajoutait-il, en disant que « l'homme est naturellement chrétien », a dit certainement beaucoup plus qu'il ne croyait dire. Lamennais insiste sur ces ressemblances, mais dans un tout autre esprit; il renverse, les orthodoxes diraient même quil pervertit, l'ordre des termes dans la comparaison. Ce n'est point parce que telle théorie ou m.axime des philosophes se trouve par avance conforme à l'enseignement du christianisme qu'il la juge vraie; mais le christianisme lui-même n'est vrai que pour avoir élevé à une plus haute perfection des vérités déjà ébauchées un peu partout dans les croyances du genre humain. Tout son mérite tient à ce qu'il est comme l'éclosion de germes qui fermentaient déjà dans la raison et la nature de l'homme. Le centre de la vérité est ainsi déplacé : il se trouve non plus dans l'ÉgUse, mais dans cette société qui mérite plus que l'Église d'être appelée catholique ou universelle, c'est-à-dire l'humanité entière. Au lieu de chercher dans les doctrines tout humaines de l'antiquité profane une conllrmation seulement des vérités divines que Jésus -Christ
oc» LA PIIILOSOI'IIIK EN FIIANCK
jiiirait .-ipporlrcs au inondo, Lainciinais trouve à celles-ci dans les (loclrim-s du pap^anisinruii juviniri- cl inébranlable fnndenit-nl. Daiiitt's coinnuMK-aifiit par |)r()uv(M' le clirisliaiiisnic en lui-iiifiiii'. sauf a (Icinandcr l'iisiiilc au\ écrits des |)liil()soplies iiMt' soitt'dt' conlrt'-t'iniMnc ; mais, |)(tiir l.aiiiciinais, ce «pTon regarde seulement comme une conlie-épreuve est, au contraire, toute la |)reuve. et la |)lus solide. Le livre i)ar excellence n'est plus la Bible du peuple juif, toute seule, mais la collecli(iu (le Cl- ipiil y a de meilleur dans les livres de tous les peuples ; c'est la Bible de Ibumanilé. La raison individuelle sei'l à prépareretà exposer une doctrine (|ui tire lîe plus baut son origine : la raison universelle établit cette doctrine même. L'Kglise n'est |)lus alors comme ce lustre immense, dont parle Josrpb de Maislre, suspendu à la voiUe du ciel poui" éclairer la teric; mais on peut dire (pie sur la terre ujéme la vérité couve d'abord comme un feu caclié, puis se i)ropage et éclate tout à coup connue une flamme claire et brillante. Ou bien l'ucore l'I-glise llolle ail milieu du geni'e biim.iiii (pii la déj)asse de tous côli's en étendue. Elle est comme un vaisseau sur ce vaste océan ; mais on a tort de croire que les étoiles du ciel le soutienneiil et guident sa route : c'est un courant soiis-maiiii (|iii le dirige, ce sont les Ilots seuls (pii le |)()i-|eiit. Lamennais j)ense assurer les fondements de l'Église; en n''alit('' il creuse au-dessous (b^ cette toiii' ïiiysli(jue un abîme (m'i elle menace de s'effondrer. Le péril est dénoue»'; bautenieiil |)ar Lacfu'daire dans son Examen (h- In plnlosopliip do M. <lr Lii)nrniiiii>i. en JH.T»; mais (ui le (■om|)rend à Rome beaucoup plus tt'il, et le pape Grégoire XVI, dans son encyclique du l.'i août 1K;{2, comlamne la doctrine. Si la raison du genre biimain est infaillible, en effet, pourquoi fermer la bouche aii\ lioiiimes (pii s'en disent les interprètes? Ou'on les laisse |iarler librement : la liberté de toutes les oi)inions est de droit selon un tel j)rincipe. Mais, (|uand on songe (juen matière poli-
tique cette liberté n'était niêine pas admise, et que Lamennais à Paris fut condaumé à un an de prison pour une brochure, on ne s'étonnera pas de trouver la même intolérance à Rome en matière religieuse. Rome pouvait-elle admettre la liberté (le penser, c'est-à-dire reconnaître à l'erreur le droit de se produire en public comme la vérité? C'eût été faire descendre celle-ci du piédestal qu'elle occupe par privilège, la confondre un moment dans la foule des opinions fausses, la traiter comme fausse elle-même, et celles-ci un moment comme vraies, jusqu'après un impartial examen. Le pape ne pouvait s'y résoudre. Puis il sentait bien que, si c'est l'humanité qui a reçu par une révélation primitive et universelle le dépôt du vrai, ce n'est donc plus l'Église ; et, si c'est l'humanité encore qui est l'interprète du vrai, ce u'est plus ni l'Église ni surtout le chef de l'Église. Pape et évéques n'ont plus de communication exclusive et directe avec Dieu : mais entre eux et Dieu Lamennais interpose l'humanité, à qui Dieu parierait d'abord. La voix du genre humain est la voix de Dieu même; là se trouve une infaillibilité plus certaine que dans la petite fraction du genre humain qui est l'Église : l'humanité détrône la papauté. Lamennais fait toujours le même raisonnement. S'il ne croit plus à l'Église séparée du genre humain, et sisolant pour se recueillir et pour recevoir d'en haut l'inspiration du Saint-Esprit, c'est que l'Église alors s'écoute elle-même, lorsqu'elle simagine entendre Dieu; et elle se trompe, comme se trompaient les philosophes en n'écoutant que leur raison particulière. Lamennais rêve une Église qui se tiendrait en communion constante avec tous les peuples, qui exprimerait et résumerait en elle leurs aspirations, qui deviendrait la conscience et la voLx de l'humanité ; et c'est une telle Église, et non pas l'autre, qui serait infaillible.
« Dieu et liberté », dit-il en 1830 ; mais ce mot de Dieu lui paraît bientôt équivoque. Quel Dieu, en effet? Celui des catho-
1)8 i.A iMiiLosoi'uiK i:n ritANci-:
liciues seult'iut'iil .' ou celui de tout luiiivers? Li- Dieu (|iii dicte inystérieiiseineiit à quelques-uns, ou intMïio à un seul, ses volontés? ou celui (|ui fait coimaître sa loi naturellement ù tous '? Le :2 mai IH'.ili, Lamennais écrivait à Moiilalemhert : <• Je voudrais changer noire langage sur un point et. substituer le mot de Chi'istianismc à celui de CnthoUcisme. » La religion catholi(]ue lui paraissant désormais trop étroite pour tous les esprits et tous les cœurs, il veut l'élargir, et bientôt le christianisme lui-même, ou la doctrine de Jésus-Christ seulement, ne lui suflira plus, a moins diine libre interprétation (|ui l'agrandisse encore à l'inlini. Dès le iil janvier 1833, il propose à ses compagnons de lutte de rentrer en campagne, en se présentant simplement comme les hommes dr la libcrlr et de r/ifunanilr, et, l'année suivante, Lacordaire, se séparant de lui. Jette ce cri dalarint; : «J'avertis lÉgliso qu'une guerre se prépare et se fait déjà contre elle au nom de l'iunnanité. »> El ce n'est pas à Lamennais seulement (juil songe, mais à tout ce groupe de saint-simoniens si remuants et si ardents de 1830 à 1832: le livre Dr rilmnaiiUr est bien d'un des leurs, Pierre Leroux, qui le publie en 18iO, presque en même temps que Lamennais donne un ouvrage commencé à la Chênaie sous le titre d' l'Jsr/iiisse dr l'hilosopliir ialhoUque^ et devenu simplement Kiiquiaae d' une Pliiloaophip. Enfin lui qui se délectait vers 182.") à une traduction et à un commentaire de 17;/?/tiilion dr JrsNs-C/trisl, fait paraître, en 1845, un travail scmhlable sur les Evdnf/Urs. Le premier de ces deux livres de piété n'exprime plus à ses yeux, écrit-il à un ami fidèle, M. ^lirion. le 11 février I84(), » que le christianisme du moyen ;^ge; il ne s'occupe que de l'individu, point de la société; il tend i\ séparer les hommes des hommes par une sorte d r-^'oïsnie spirituel tpii fait que ('hacun, dans la solitude et la quiétude, ne s'occupe que de soi, de ce qu'il appelle son salut, s'éloignant de toute rie l;ilf. lave. L'Évangile, au contraire,
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pousse à Taction, à tout ce qui rapproche les hommes et les dispose à concourir à une œuvre commune, qui n'est autre que la transformation de la société, ou, selon le lano;age évangélique, rétablissement du royaume de Dieu ».
4. Paroles d'un croyant. — La hiérarchie politique trouve encore moins grâce devant Lamennais que la hiérarchie ecclésiastique, et, de fait, il l'abandonne la première. « C'en est fait à jamais des Bourbons, dit-il en 1827, et je voudrais que c'en fût fait demain: quodfacis, fac citiiis. » Il se réjouit du coup mortel que la Révolution de 1830 porte à la royauté légitime, et, sollicité de lui venir en aide, il répond, comme s'il sagissait d'un cadavre: «Laissez donc, cela sent déjà: /«m fœtet. » Quant à la monarchie de Louis-Philippe, elle ne lui inspire que mépris et dégoût pour la façon dont elle gouverne la France au dedans et au dehors. Elle se venge par une année de prison, en 1841, de la brochure le Pays et le gouvernement oii, en 1840, il déversait le trop-plein de sa bile. Lamennais est maintenant républicain : dès 1837, dans le Livre du peuple, il réclame le sulTrage universel, et mêlera toujours aux questions politiques les questions sociales. Toutefois il ne sacrifie pas aux deux principes d'égalité et de fraternité « la liberté, qui est aussi une loi de la nature humaine et le premier élément du progrès », comme il le rappelle fort à propos à l'auteur du Voyage en Icarie, Cabet le communiste. Il ne renonce pas non plus pour la société démocratique à une chose dont elle avait plus que jamais besoin, la religion dans ce qu'elle a d'essentiel, c'est-à-dire une puissante foi religieuse dans le progrès de la justice et de la charité parmi les hommes.
Dans le monde politique et social, il croit trouver un nouvel exemple de la justesse de ses idées : dunepart des rois, ou des grands et des puissants, de l^iV^B»)o5^i^s et des faibles, en
IIK> LA l'IllI.nSOI'lIIi; K.\ IHANf.K
un mol !•■ |)t'ii|»lt' ; d'iiiH' p.irl dfs riches, de 1 .iiiliv des pauvres; (•■fsl-à-dirc ici le pelil iioiiilii-e, e( l;i, piii" cuiilie, la mullilude, 1.1 foule; ici le raisoiiiieineiil e-foïsle et pervers de quelquesuns ou nu^med'uii seul, et là. eu revanche, la raison infaillihie et ^(''uéreuse de tous. I.;i-dt'ssiis i.MiniMinais s'einpoi'te, et sa colt're ne connaît pas de hornes. Le pouvoir l'oyal, privé du seul fondement le<,àlime qui puisse exister au monde, mais (ju'il n'aura jamais, le lihre consentement des peuples, lui p,ir;n*l une in\enlion de l'enfer; c'est Sal.in lui-nn''me (|ni l'a ('tahli et (|ni le maiiilieni ; c'esl un ifste du mal (|tii a si lonj;lem|)s rava<,'e toute la terre, mais (jui peu à peu recule devant li's progrès du hien. L'homme, disait-on jadis, est un loup pour I homme; non pas, reprend Lamennais, mais les rois sont, [lour ces troupeaux (pion appelle les peuples, véritablement des loups, et plus féroces encore. On raille, en 1834, ses tahleaux poussés au noir, où il montre ce sinistre banquet de rois altérés du sanp; de lein-s j)euples, et qui se passent à la roiule une coupe (lif;;ne d'un le| breuvat^e, le ci'àne dini homme. L'abbé Bautain évo<pie en plaisantant Croquemilaine et Harbe-lUeiie, Petit Poucet et l'ofijre, fantômes, dit-il, bons poiu" ellrayer les enfanis. Hélas! Lamennais, en traçant ces lij;nps. avait la vision sanglante de la malheureuse Pologne écrasée en IH.'U et 183-2 sous des hordes de Cosaques. « Tout ce «jue j'en apprends cha(|ue jour, écrit-il encore le Ornai 1833, jne rendrait fou de doulem' et de rage, si la foi ne me soutenait. " Kt en même temps (piil lance ses anathémes contre les oppresseurs, il envoie aux opiirimés un liyniiH' où reviennent a la lin de cliaipn» slroj)he ces paroles de consolalion r-t <res|»erance : ■. hors, o ma Pologne, dors en paix dans ce «pi ils appellent ta tond)e ; moi, ji' sais que c'esl ton berceau. •> On s'est aussi scand.alisé de ces rois (pii nielleni le pied Mir le cruciOx. e| achètent, en piodiguant l'or et le |)onvoir, la couq)licilt'- des prêtres; mais on oublie (\iw le pape.
peu jaloux du rôle (Inrhitre el di' pacificateur quambilionuait pour lui Josepii de Maistre, avail désavoué les évéques polouais, et, une fois de plus, s'était rangé du côté du plus fort.
Les revendications de Lamennais ne s'arrêtent pas là. Aux riches qui laissent le peuple mourir de faim, il rappelle que tous les hommes doivent s"enlr"aimer, elleur demande amèrement ce qu'ils feraient de pis contre leurs frères, s'ils les haïssaient. Va-t-il pour cela prèchej" la ruine de la propriété ? Non, certes; car il sait, et il le dit hautement, que ^< quiconque ne possède rien ne peut arriver à posséder que parce que d'autres possèdent déjci, puisque ceux-là seuls peuvent lui donner quelciue chose en échange de son ti'avail. » Que réclame-t-il donc ? Peu de chose, presque rien : la liberté. ■ Chacun, dit-il. a droit de conserver ce qu'il a, sans (|uoi personne ne posséderait rien. » Mais aussi « chacun a (h-oit d'acquérir par son travail ce qu'il na pas, sans (]uoi la pauvreté serait éternelle... Affranchissez donc vos bras, affranchissez votre travail. » Mais c'est là peut-être un appel à la violence et à la révolte ? Non ; car il sait encore, et il le dit. que « la cause la plus sainte se change en une cause iuq)ie. exécrable, quand on emploie le crime pour la soutenir. » Les moyens qu'il préconise sont paciûques, et on peut s'étonner aujourd'hui qu'en 183-4 ils aient soulevé chez quelques-uns tant de réprobation et de feinte terreur: il demande que les hommes du peuple puissent s'unir pour traiter de leurs intérêts, pour défendre leurs droits, pour obtenir quelque soulagement à leurs maux. *< Les oiseaux du ciel, dit-il, elles insectes mêmes s'assemblent pour faire en commun ce qu'aucun d'eux ne pourrait faire seul. » Et il s'indigne que des hommes osent dire, par exemple, à d'autres hommes : •■ Vous êtes incapables de juger si vous pouvez, vous et votre famille, subsister avec le salaire qu'on vous
Ch. Adam. 7
l'I- I.A l'IllI.itxil'IIIK I:N IllANCIi
doiiin' pour \olfi' Iciv.iil ; d l'on vous dt-fciidra, sous des ix'iiit's sévrros. de vous coucfrlcr (Miscmbl»' pour oblcnlr iiiic augini'iil.iliou de ce salaire, afin fjue vous puissiez vivre, Vous, vos femmes et vos eulanls. • Euliii, si on prend ce n^ciu-rn pilit' el (pTon snurji' de ses chimères, qu'atlend-il donc ci'pcndanl de r.ivcnir? Il \ aura loujours des pain l'cs parmi les liommi'S, r<''pétail-on, cl c<' nesl que trop vrai peult'Iit' : niais Lamennais ajoute avec confiance : « II y aura de joiu' en jour moins de pauvres ». Comme Saint-Simon, Leroux, el bien d'aiilii's, il n"\ i- I aMudioraljoii du sort du peuple el le règne de 1 équité, " qui. par un libre échange de services, sous l'égale protection de la loi, assure à tous la paix, la sécurité personnelle et, ce qui ne doit jamais maïKpier à aucun, le |iain <piolidien, lalimenl du corps et celui de Tes- |)ril. non moins nécessaire à l'homme ». « Dans une ruche, chaque abeille a droit à la i)ortion de miel nécessaire à sa subsistance, et si, parmi les hommes, il en est qui mancjuent de ce nécessaire, c'est que la justice et la charité ont disparu
d'au milieu <i'eu\. »
Sont-ce là des motions incendiaires, et justifient-elles les clameurs indignées (jui accueillirent de tous côtés les Paroles d' un rriii/tint ? On trouve, sans doute, dans ces psaumes de Lamennais certains veisels malsonnants sur I arnu-e el sa fonelioM dans la soci(''l(' nKKlene'. Mais est-ce sa faute à lui si |)arloul en ce temps-là les despotes ne faisaient servir leurs tivMq)es (ju'à la r(''j)ression barbare, impitoyable, du lufdndrc^ mouvement national ou populaire, du soulèvement le plus légitime, el (pTriix-uM'-mes lr(q) souvent oui provoqu»'-'? Est-ce sa faute si Ion pouvait dire alors à la tribune même de la Chambre des dépult'S ((ue les rois maintenant ont leur 93, eneoi'e plus abominable «pie celui des révolutionnaires? el si liui voyait déjà mises en |)rali(pie ces maximes que répétera encore, en IH!M, un enq)eri'ur allemand aux jeunes i-eci"ues
de sa garde : Vous aurez peut-être, vous, enfants du peuple, à lever le bras contre le peuple, « à ('égorger vos frères, à enchaîner vos pères et oublier jusqu'aux entrailles qui vous ont portés ». Si quelqu'un vous dit alors : « Pensez à l'atrocité de ce qu'on vous ordonne », vous répondrez : « Nous ne pensons point, nous obéissons. » Et si l'on vous dit: « N'y a-t-il plus en vous aucun amour pour vos pères, vos mères, vos frères et vos sœurs ? » Vous répondrez : « Nous n'aimons point, nous obéissons. » Faut-il faire un crime à Lamennais d'avoir osé croire que Tarniée a une autre mission que de défendre le pouvoir, môme injuste, contre ceux qui souffrent de la servitude, et la richesse souvent inique conli'e des misérables à qui tout est refusé? Il réserve ses bénédictions d'apôtre au soldat, défenseur de l'indépendance des nations contre leiu's conquérants et de la liberté des peuples contre quiconque les tyrannise, du droit enfin partout où il est méconnu et opprimé : alors, dit-il, « que tes armes soient bénies, sept fois bénies, jeune soldat ! »
Mais on affecte surtout, en 1834, de se scandaliser du ton de Lamennais dans ce petit ouvrage, imité des livres saints. L'un y voit une parodie sacrilège de l'Évangile, "et l'autre, le Contrat social mis en paraboles. C'est une gageure à qui fera le plus joli mot sur ce pastiche de génie : « Un club sous un clocher », dit l'un, prenant à Lamennais sou mot sur le saintsimonisme, ou « 93 faisant ses pàques », ou « le bonnet rouge planté sur une croix. » La bourgeoisie lettrée se venge ainsi en 1834 de cette première apparition du socialisme chrétien . Et cela parce que Lamennais, à l'appui de ses nouvelles croyances, non pas tout à fait socialistes (il répudie le terme comme trop souvent attentatoire à la liberté), mais simplement sociales, invoque la parole du Christ. Déjà, en 1829, il osait dire du libéralisme, dont on se faisait une arme contre les catholiques : « Catholicisez-le », à l'exemple des libéraux
10'» i.A l'iiii.usni'im-; kn fhanck
lit' lli'ltïiiint' t'I iriil.iiKlc l'Iiis l;ii-(l, ■•ill.iiil [iliis loin, il (iii';i : <• ('ilirisli;mis('z-le », |)iii.S(|iii' li- cher de la callioliiMU'', \o. pape, se rt'fiisail à caimiiisrr |,i lihfih'. Maiiilt'iiant il rhrisliaiiiso (le iiK^iiic, pour un pi'ii il ili\ inisfi'ail. If .socialisme, ou, pnisipn- ci'llr r\pi-('ssion lui di'plail. la docliini' i\\\ progrès social. Si la parole «lii (.liiisl. m clTel, esl nnc parole de liheilt', d'cj^alité el .siiiioiil de l'ralfi iiilé, (|iii donc en est le plus lidtdc inlerpirle? Un roi, et derrii-ic Ini le pape, roi liiinn^nic. el doidilrmcnl inlt-ressé an niainli<n du |)onvoir ahsidn ? on le |)en|)l(', ipii dmiandi' avec l;inl de jnslicc (|iie sa condition soil tnliii aintdiorée ? Ml, si lu voi\ du Cliiisl est la voix de l>ii'u. on ne sélonnera i)as (}ue la voi.v du peuple, cesl-à-dire di' lonl le genre Iminaiii, voix inCaillible et divine, pai- const''(pn'nl, soil aussi la ini^nie <jue la voix du Cliiisl. " Qui est-ce qui se pressait anloni- du Cdirist i)onr cideiidre sa parole? Le peu|)le. — Qui esl-ce (pii le suivait dans la nn»nlai^ne et les lieux <lései"ls pour écouter ses enseignenienls? L»' peuple. — Hni fli-ndait ses vôtenienls et jetait devanl lui It's palnn-s fii cri.inl llosannali. lors de son cnln'e a .li'nisaleni .' Li' peu|)l('. Kl qui donc, au contraire, la toujours dt'lfslé, caloninit'. cnlin juj^é, condamné et mis à mort, en ameutant contre lui, à torce d'astuce et d'hypocrisi<?, le pi'uplr Mii'nK' ? Les scribes cl les pharisiens.
• On m accuse tra\(»ir changé : dit un jour Lamennais, peu avant sa inoi'l. Je me suis conlinui'. \(iilà loiit. » Sous le dt'mocralc de la lin (ui rdronvc. m elfet, le Ihéocrate de ISIT a !s;{(i. ('.'est toujours le régne de hieii ([uil ;ip[)elle de tous ses vo'iix sur In terre, lue seule chose a changé pour lui, ou plutôt s'est déplacée: liiistrument ou l'organe des volontés divines. (]e n'est plus un seul homme, à savoir le |ia|»e. mais tous les liommes. Ce n'est plus un individu, mais tout le genre humain, touie 1 liunianité. Il se repi'ésenlerail \«»l<Milieis riii^loire connue l;i tragédie piimitive des Grecs,
oOi le principal rôle appartient, non pas à tel ou tel personnage, mais au chœur, c'est-à-dire à la foule, à la multitude, interprète de ce qu'il y a de fatal et de divin à la fois dans les choses humaines. Au xvui'' siècle encore, on a dit que ([uelqu'un a plus d'esprit que Voltaire lui-même: c'est tout le monde. ]Non seulement plus d'esprit, dirait Lam(;nnais, mais plus de cœur. Le peuple, en elfet, a plus de I)onlè et de générosité, plus de génie pour le bien; c'est là un dogme pour noire philosophe, qui reste toujours théologien. Lf peuple, ou plutôt l'humanité, est la plus haute expression et personnification de Dieu. La démocratie apparaît ainsi comme une conséquence du panthéisme en politique. Car Lamennais finalement est panthéiste : il voit Dieu partout, et dans la nature et surtout dans l'homme, ou plutôt dans cet ensemble dhommes dont la vie commune est encore si imparfaite, c'est-à-dire la société humaine. Écoutez, dans les Paroles d'un croyant, comme il invoque « le Père, le Fils, l'Esprit, (l'un mot Celui qui est, océan de force, océan de lumière, océan de vie; et ces trois océans, se pénétrant l'un l'autre sans se confondre, ne forment qu'un même océan, qu'une même unité, indivisible, absolue, éternelle... Dans les profondeurs de cet infini océan d'être nage et flotte et se dilate la création. Elle s'épanouit comme une fleur qui jette ses racines dans les eaux, et qui étend ses longs filets et ses corolles à la surface. » Cette idée, que nous sommes ainsi tout enveloppés, baignés et imprégnés de divin, a fait la forci> de Lamennais et lui a donné une confiance invincible dans la démocratie. Un tel optimisme, cependant, fera bientôt place dans certains esprits au pessimisme le plus désenchanté. La création en effet, et surtout cette meilleure partie d'elle-même qui est l'humanité, ne paraît-elle pas toujours prête à sombrer dans cet abîme, d'où elle émerge d'hier et où elle se soutient avec tant de peine contre vents et marées. Bientôt
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(les s.ivaiils. (|iii so disent i)l)ilos()|)li('S, l:i iiinnlrciotil (|iii n'iissit mal à s'allV.incliir dos iataliU-s du moïKlc |)li\ sifiuc, et ([iii retombe ù cluuiiu; instant sons leur jon<i; de fer. La nalui'c ponr enx est le tlu'*€Ure de Inltes sans fin et sans bnt, d'où résulte |)(uir les espèces vivantes une adapiation li'lle ([(lelli' à leur milieu, et ponr la société humaine nu proférés toujours précaire, parce «pie ce nest pas l'intelligence seule (pii le pn'-pare. le dliij;e et l'assure. 1/liuinauité alors paraît trop à la merci de foires aveugles et hriilales: elle est prés de DitMi, selon les uns. les autres diront près de la naliu-e, car c'est souvent tout un, ou plutôt ce sont comme les deux faces, bienfaisante et malfaisante, d'un seul et môme princi|)e : Lamennais n'a voulu voir que la première, et de là ses espérances ; mais d'autres, par contre, s'autorisaiit de harwin et de Spencer, ne verront bientôt dans la nalui'e qu'un sphinx aveugle et muet, im monstre impénétrable, toujours prêt à dévorer le peu de bit-n qu'il a laissé un moment, comme par mégarde, se produire en s'écbappant de ses griffes.