‹ La philosophie en FranceChapitre 9 sur 35 · M. 1)K BON ALI · texte numérisé non relu

M. 1)K BON ALI

suite efficace et salutaire, que s'il est iiulivisibleinent un, c'est-à-dire le pouvoir Ini-nii^nie.

Donc la souveraineté nest pas une œuvre humaine. Il reste, pour Bonald, qu'elle soit une œuvre divine. Le souverain visible en ce monde, empereur ou roi, n'est pas souverain ;m sens absolu du mot: il n'est que ministre, mais ministre de Dieu, qui seul est souverain. En même temps le roi est ministre ou serviteur du peuple, et cela bien plus sûrement que s'il ne tenait que du peuple même son autorité. La doctrine théocratique a tous les avantages de l'autre, et les confirme encore. Que demandent, en effet, les sujets, ou, si l'on veut, les citoyens d'un État? Un gouvernement qui s'occupe de leurs intérêts, et qui regarde cela comme son premier devoir. Mais quel devoir sera le mieux rempli, celui que d'autres bommes imposent à un bomme, ou celui qui lui est imposé par Dieu'? L'expérience serait peut-être contraire là-dessus à ce que suppose gratuitement Bonald ; et il calque un peu trop ici la société politique sur la société domestique. Dans la famille, en effet, la conscience du cbef, cest-àdire du père, suffit pour qu'il se dévoue tout entier au bonbeur des siens ; ceux-ci nont pas besoin d'exiger ce dévouement comme une chose qui leur est due, et 'à laquelle ils ont droit. Mais, dans un État, en vain le roi s'engage par serment, le jour de son sacre, de toujours veiller sur son peuple (c'est-à-dire, sans doute, selon la triple formule de Bonald, de faire « peu pour les plaisirs, assez pour les besoins, et [tout 'pour les vertus de ce peuple »), le fera-t-il aussi sûrement que s"il avait toujours en face de lui une autre puissance pour surveiller ses actes, et les lui dicter même, dans l'intérêt du peuple qu'elle représente? Le roi n'a dans le premier cas à répondre que devant Dieu de l'accomplissement de ses devoirs; dans le second il doit aussi rendre des comptes à ses sujets (pii, par la voix de leurs représentants, ont le droit de lui en deman-

Vrl i.A l'iiii.nsoi'iiiK i;n I RANCt:

dtT. Laqiu'llr des dciix j^aniiilies csl la iiieilleiire pour le peuple? La (pieslion n'eu est |)liis une aiijonnriiui ; Tcxpérieiier a pioiioiici', et roiiliaiieinrnl à la doctrine de Hoiiald. Tout au plus pourrait-il dire (pie If pouvoir absolu (piil rfcl.iMic pour !•• souverain n'est pas un poiivoii' despoti(fue. c'est-à-dire arhilraire, mais (pi'il se trouve réglé le mieux du monde suivant des lois imnuiables. relies de Dieu lui-nn'^nie, (•l tempéré d'ailleurs parles institutions de l'ancienne France^ ipi'ou rt'iait revivre; ces iiisliluli(ms scM'aienl alors le seul conlre|)oids réel, et ci condiliou de prendre de plus en plus un caractère moderne, c'est-à-dire démocralicpie. D'antre part, il pourrait dire aussi que le pire despote n'est pas toujours le souverain, qui doit au moins compter avecsa conscience et avec DJeii. mais l;i mullitude. cpii ne se sent responsable de rien envi'rs personne; mais la tâche des tenq)s nouveaux, et «pii n'est pas im|)0ssil)le, est précisément de faire de celte multitude un peu|)le conscient de son \rai biiu, c'est-à-dii'C de ses devoirs connue de ses droits.

Pour rétablir la doctrine anti<iue, Donald se contente encore de pousser à l'extrême les principes de ses adversaires. Ceuxci ne concioivent la souveraineté (|uc comme absolue. Or une telle souveraineté n a|)|)ailieMt cpi'a Dieu : s(Mde la cause première a sur toutes ses cn'aturi'S un pouvoii'el un di'oit sans limites, ici connue partout reparaissent trois termes : Dieui j^ouvernement et pi'U|)le; et non pas deux: le gouvernement et le peuple, c'est-à-dire ini homme ou des hommes, et encore dautics liouunes, ce (pii lait, en réalité, un seul et même terme. El le rapptut entre ces termes change suivant qu'ils sont deux ou trois : d'une part, c'est le peui)le qui se donne à lui-même lin gouvernement de son choix ou de son caprice, le ^Miinernement est lelTet de i;i volduie ou de la fantaisie populaire; d'autre part, le gf)uveiiiemciit est établi par Dieu, comme un elTetde sa sagesse et de sa bonté, et il ne doit être

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aussi qiruii inoyeu, ou uu instrument, ou un ministre, pour le salut du peuple. C'est là sa fin véritable, et il Tatteindra toujours s'il suit la loi de Dieu, tandis que tout pouvoir <{ui na d'autre origine que la multitude ou la foule peut devenir tyrannique, et la pire des tyrannies. Jurieu n'avait-il pas osé dire avec un cynisme que n'aura pas Rousseau lui-môme : « Le peuple est la seule autorité qui nait pas besoin d'avoir raison. » Donald répond par cette autre sentence de Bossuet (il avait toujours sur sa table, avec Montesquieu et Rousseau. Bossuet pour les réfuter) : « Dieu lui-même a besoin davoir raison » et, dans sa pensée, Dieu seul pouvait vraiment avoir raison.

4. Conclusion. — La pliilosopbie de Bonald se résume ainsi : parole humaine et aussi Société humaine, législation humaine, souveraineté humaine, tout cela n'était, au dire du xvm^ siècle, qu'invention de l'homme, artifice qui souvent contrariait la nature; Bonald, au contraire, prétend y faire voir des institutions naturelles ou plutôt divines, car la nature n'est quim ensemble de lois ; elle n'est pas elle-même législatrice, elle n"est pas créatrice: elle n'est que la création, qui vient de Dieu. Remarquons cependant que, si ce fut une erreur de croire, avec les philosophes du xvm'= siècle, que les institutions sociales étaient une œuvre tout artificielle de l'homme. Terreur a peut-être été heureuse; car ce que Ihomme a fait, il peut toujours le défaire, et on regarde comme la chose du monde la plus facile de renverser un édifice qui n'aurait aucun fondement dans la nature et de le reconstruire sur un plan meilleur. On naurait jamais osé sans cela entreprendre la moindre réforme; en effet, si tout est fondé en Dieu immuablement, cest une tentative impie autant que déraisonnable de rien changer à ce qui existe. Bonald voudrait, pour tout changement, que Ion rétablît le régime ancien, dont il

Ch. Adam. 4

;, 'i i,\ niii.usdi'iiii: i:n i liAM.K

si'r.iis.iil (r;iillriirs iiiic idi'-c (|iir iir cniiliniiri-.iilpas riiisloiiv; «•l, a (ii'l'aiil (!'' (•<■ ^^(Hivciiirinciil idi'al, il si' coiitcnlt'rail du pouvoir alts(du, lel (pie lavail orgaiiist- Napoh-on, mais roinis (Miliv !.•> mains i\c Louis WIII; siirlotil. point de compromis, p.iiMl dt' iiionarcliie |)arl('nn'nlair(' ou «■onsliUilionnclle : ce serait >• allVrmir la H(''Voluli.)n sur les bases de la légitimité ».

Toulelois on peut dire (pu- Honakl fut amené à ses doc- Irines « rétrogradantes » |)ar les [)rélenlions mêmes de ses adversaires, et en acceptant la lutte sur le terrain où tous se plaçaient. Ces philosophes ne visaient à rien moins qu'a lahsolu : ils arcuMiiilairnl les épithètes dans les préambules i\r leurs constitutions et df leurs codes, pour en bien marquer le caractère déllnitif; ils travaillaient pour les siècles, et leiu* n'uvi-.' de\ait toujours durer. Absolutiste, Bonald Test comme eux. et encore plus, et surtout mieux, pense-t-il. On." Ion cherche la cause du langage et de la société, la cause de la législation et du gouvernement : si Ton veut la cause véritable, ce n'est pas en l'honnne (pi'on la trouvera ; il faut remonter jusipi'à Dieu. Le tnrt des philosophes était de romi)re avec I>ieu et de prétendre conserver en faveur de la raison

I aine MU altrilMil divin, linfaillibilité. C'était prépai'ernn

retour olVensif de la théologie, qui s'empare de cette déclaration, et mmitrt! (pie, pour eu faire autre chose qu'un mol vide d.' sens, pour la jusiitier, il faut invoquer la révélation de Dieu,

On |)ouvait cependant échapper de deux manières à l'argumentalion de Honald. La première était de soutenir, non plus ipie la parole de hieu. dite nue fois pour toutes, est la raison niènu', mais (pu- la raison, (pii s'ingénie m imus et atteint les veril.'s une à une. est Dieu lui-même sans cesse en travail ou |)lutoi (pii s(!JoiU' dans le monde, Dieu sans révélation extérieure et surnaturelle; et c'est la soluticm qui sera bienl(H proposée par le panthéisme comme un moyen sur d'écliajjper

M. Di: nO.NALI) O.'j

à la théologie et aussi à la lliéocratie chrétienne. Mais lu panthéisme ne fit que plus lard ouvertement son apparition dans la philosophie française, et Bonald, à la fois philosophe et chrétien, se serait cru sans doute en sûreté contre lui, grâce au dogme de la création et à celui du médiateur entre Dieu et l'homme : il lui faut trois termes bien distincts, et non pas deux qui se réduisent toujours à un, soit Thomme seul, soit Dieu identifié avec tous les hommes.

L'autre échappatoire eût été de ne plus prétendre à la vérité absolue ni dans les lois ni dans les théories politiques ou religieuses, mais de rechercher ce qui peut le mieux convenir aux hommes dans l'état actuel de leurs idées, de leurs croyances et de leurs mœurs. Mais le xvni*^ siècle ne voulait l)as borner sa vue au présent et ne subvenir qu'à des besoins dun jour ; rien ne lui était plus étranger que cette conception des sociétés humaines qui sont dans un perpétuel changement, comme il devait bientôt en faire l'expérience à ses dépens; mais en attendant il rêve la fixité : la perfectibilité même ne lui suffit pas, il veut la perfection. « Les esprits supérieurs, dira Bonald, sont naturellement portés vers l'absolu. » Les esprits véritablement forts, comme les forts caractères, ne sauraient se reposer dans des demi-vérités, autant dire dans le doute, qui leur cause un insupportable malaise. Luimême compare ceux qui, dans le gouvernement des affaires humaines, se dirigent non par des principes, mais d'après des faits historiques, à des navigateurs qui ne prendraient avec eux ni compas ni boussole, mais seulement des relations de voyages et des journaux de marins. Et il ne peut souffrir Montesquieu qui parle quelquefois d'essayer les constitutions : une constitution cà l'essai, c'est-à-dire la chose la plus durable qui doit être au monde, devenant provisoire, transitoire, lui paraît une monstruosité dans la nature. Et il raille aussi Solon qui déclarait modestement avoir donné aux Athéniens, non

i>^t LA PIlILOSni'iilK kn IHANCK

|»;is les lois les iiioilltMiros, im;u.s celles (jiiils poinjiient siipliHitcr le mit'iix. nircsl-cf (luiiiu' Irgislalion (relative a un sirrle et à lin pays, boiinr anjoindlitii, mais (jiii no l'était pas liirr fl ni' II' si'ra plus demain? La supériorité de la philosophie moral»! ou plutôt sociale sur les sciences naturelles ou <■ matérielles », comme Bonald les appelle de préférence, est i|irifi 1rs théories imporli-nl jx'u à la vie des hommes; elles peinent changer et changent en effet avec le progrès des découviM'Ies; la vérité se fait lenleinenl, péniblement, elle a le temps devant elh^ pour cela, tandis que la société humaine iM'pouiiail ;illeii(|iT ainsi : elle a besoin de lois qui la consti- I lient dès le premier jour, et ce serait |)0ur elle un danger de mort (jiie de les remettre à tout moment en question. La vraie philosophie n'est donc pas, comme on l'a trop longtemps l'épété, ùt p/nlusop/iip fit lanalwe, c'est la philosophie de la société; et. si je mot de Descartes, y<? doute, est une devise convenable aux savants, qui n'ont affaire qu'à des vérités toujours i)lus ou moins hypothétitiues, la devise du philosophe qui s'occupe de la sociélt- doit être, au conlraire," non pas je suis, rpii marque une science tout humaine, où Dieu n'a |)oiiil de p.iil, mais le mot de la religion, également nécessaire a la morale et à la i)olili(]ue,y^' crois.

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