‹ La philosophie en FranceChapitre 12 sur 35 · CHAPITRE IV Catholicisme libéral (i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Catholicisme libéral (i

1. Lacordaire et Montalemberl (p. 107). — 2. Lettr libéralisme en philosophie (p. 110). — 3. Leur libéralisme dan'i l'État (p. 118). — 4. Leur libéralisme dans l'Église (p. 126). — 3, Conclusion (p. 132).

1. Lacordaire et Montalembert. — Le vicomte de Bonaltl et le comte de Maistre, partisans de Taiitorité dans l'Église et dans l'État, se défient à l'excès de la liberté. En vertu d'un droit divin, suivant eux, le pouvoir spirituel doit être absolu, et de même le pouvoir temporel, sauf sa subordination nécessaire au pouvoir spirituel : au-dessus des peuples sont les rois, mais au-dessus des l'ois est le pape. Lamennais pense quelque temps de môme ; mais il est bientôt d'un tout autre avis : il rejette d'abord la souveraineté des rois dans f État, puis dans l'Église la souveraineté du pape, et devient partisan de la liberté absolue partout, dans l'Église comme dans lÉtat. Il a le fanatisme de la liberté, comme il a d'abord eu le fanatisme de l'autorité.

Entre ces deux doctrines extrêmes se trouvent des moyens termes qui paraissent les concilier. Tantôt on reconnaît le pouvoir absolu des rois, mais on conteste celui du pape ; la

(i) Sainte-Beuve, le P. Lacordaire, ou Quatre Moments religieux au XIX« siècle, art. du Constitutionnel, 23 et 30 mars 1863 (Nouveaux Lundis, IV, 392) ; — >!=■• de Ladoiie, M9'' Gerbel, sa vie, ses œuvres, et l'Ecolf menaisienne, ; vol., 1869; — TU. Foisset, Fie du R. P Lacorddre, 2 vol., 1870, et H. Boisai rd, Théophile Foisset (iSÙÙ-lSl-i), 1 vol., 1891 ; — >!=■• Ricard l'Ecole meniisienne, 4 vol , 1834, etc. [Limenn.iis ; derhrt, Salinis et liohrbucier ; Lacordaire ; Montalemberl) ; — G" de Falloux, Mémoires d'un royaliste, 2 vol., 1888.

litH i.A niii.d-iiniii; i;\ khanck

iiioiiarcliii' si'iiihli' lumn»' |)iMir l'I'.l.il, iii.iis pour ri^'^Misc on prôfùiT mit' arislocralic, plus ou moins indt-pomiaule, ccllo (les évi^(|U('s. ït'l est le gallicauisuie. l.e clergé do France s'incline, se prosterne au hesnin, à Versailles et à Paris, (levanl Louis \l V ou .\a|)oli-oii ; mais il se relève et redresse la léle à Konie devant le souverain ponlife. Ou bien, à l'inverse, on respecte l'autoi-itt'' ivli<:ieuse du pape ; mais en poliliipie on n'admet (jue la liberté. Tel est le catliolicisme Ulx-rai, assez dillicile à soutenir logiipiemeul. ('.ai- un vt-rilahle ami de la lij)erl)'- l'aime piutoul. non seidenient dans l'Ktat, mais dans IKglise aussi, et on sait la répuj^uance des calliolifjues libéraux, Montalen)bert en léte. à reconnaître avant 1S70 linfaillibilité du pape. ICautre part, si l'on accepte la dictature au sj)iriliiel, on nest pas t'-loigni' de l'accepter éfifalenient au tenij)orel, et c'est ce (jiu' l'ait Veuillot lors du coup d'État de IK.'il . Lacordaire, en revanche, déclare encoie h la jeunesse, tout à la lin de sa vie, en ISdl, (|uil espère bien moiu'ir « en reli<j;ieu\ |)r'uileul, et en lilK'-ral im|)euitent •. Le chrétien chez, lui, MU |)lul(H le catholi<|ue, est toujours pr(''ta s'humilier devant le Saint-Siège, à demander pardon de ses audaces de langage, à les rétracter même, au premier avertissement; mais le citoyen enti'ud (jeiinurer, pour le gouvernement de-son [)ays, lidèle jus(|u'au bout à la Jiiieité.

L'Eglise, dit Montalembert, a besoin de la liberté, et la liberté aussi a besoin de l'Kglise. La liberté, en elTet, ne va pas dans l'Ktat sans une certaine autorité ; or elle ne respectera cette autoiité (|ue gr;^ce à la religion ; celle-ci seulement peut lui donner la règle, la loi (pii lui est m'-cessaire pour la pit'server de ses |)ropres «'garements : la liberté ne reçoit de frein, — j'entendsun frein inoial, le seul «pi'ellepuisse accepter sans cesser d'ôlre elle-même, — «pied Un pouvoir moral aussi, comme est la ndigioii. .Monlaleinbett et Lacordaire ont donc à la fois le culte de la religion et celui de la liberté. Le premier

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a beau prononcer un jour à la Chambre haute, en 1844, ces paroles fameuses : « Nous sommes les fils des croisés; nous ne reculerons pas devant les fds de Voltaire. » Cette phrase n'est qu'à moitié vraie ; car Montalcmbei-t est aussi le fils du xviii" sii^cle par son amour des libertés publiques, ou, si l'on aime mieux, c'est un fils de l'Angleterre, à qui le xvm* siècle avait emprunté cet amour : né d'une mère anglaise, élevé lui-même à Londres, il ne s'oflfusque pas, comme Bonakl et Joseph de Maistre, de retrouver dans sa pairie une Constitution écrite semblable à celle de nos voisins, il ne se sent pas dépaysé dans une monarchie constitutionnelle. Lacordaire fait mieux encore : il avoue ingénument (|u"il est bien, tout d'abord, l'enfant de son siècle, « par son amour de la liberté comme par son ignorance de l'Évangile ». Il doit cet amour, non seulement au temps où il vit, mais à de fortes et brillantes études classiques au lycée de Dijon : là il s'éprend de l'antiquité, il admire ces âmes fières, âmes républicaines, dont Rome et Athènes lui offrent le modèle, et d'abord il n'aime qu'elles, ne soupçonnant même pas un autre genre d'héroïsme : « Les frises du Parthénon, dira-t-il plus tard, nous cachaient le dôme de Saint-Pierre. » Toute sa vie il conserve cet enthousiasme de sa première jeunesse, et, s'il y joint bientôt un zèle ardent pour la religion, cela enflamme encore sa passion pour la liberté. C'est ainsi que, prêtre et moine, il devient, comme l'appelle Ozanam dès 1838, « le Pierre PHermite » d'une double croisade qui n'en fait qu'une à ses yeux, et dont son frère d'armes, Montalembert, est comme le Godefroy de Bouillon. « L'Église libre dans l'État libre », telle sera la devise de ce dernier. Ils ont donc l'un et l'autre deux principes ; cela peut être mauvais au point de vue logique, mais, pourvu qu'ils évitent de les mettre en contlit, cela double leur force pour faction. Ils ne s'arrêtent pas d'ailleurs à la difficulté de les accorder: ils les croient

llll l.A IMin.n<OI-|IIK K.N FHANT.K

toujours (iMi-cord ri les st'iilriil ainsi en t'iix-im^mes. Leur liht'ralisnio es! toujours subordoiin»'- à TinlénH supérieur du citliolicisinr, coninie un moyen, déjà bon en lui-mémo, ù une (iii nii'ilit'urtî encore. C.'i'sl |)our eux non pas tant un système (luim t'Iat dcsprit, ou nuiMix un ('lat d'Ame, avant tout une riuestion de scntinnMil. Jus(|ii()n ce libéralisme toutefois peutil allei- en pbilosopbie daboi'd, puis lorsqu'il s'agit de l'Etat et de l'Kglise? C'est ce (pie nous allons maintenant examiner.

2. Lia II LiHKHALiSMK KN PHILOSOPHIE. — LacordaiiT reste deux ans et demi, de mai 18:R)à décembre 1832, le disciple ou plutôt le compa;j;ii(»ii deLamemiais. Ils rédi,i;ent ensemble le journal \'.[rr/iij\ du moisdauilt 18;jojus(ju'en novembre IH3I. Mais les dissentiments entre eux commencent sui- la roule iiH^me de lîoiiie, où ils von! tous trois avec Monlaleiiiberl. <■ pèlerins de l)ieu et de la liberté ». pour obtenir l'approbation et la con.sécration de leurs doctrines. Le désaveu du l)ape, pressenti dès les premières audiences, puis manifesti' clairement dans l'encyclique du l."> août 1832, achève de les di'sunir. Mais, non content de sa lupture personnelle, Lacordaire veut si? séparer publi([iiem<Mit de son ancien maître, et, lors(pie paiviissent, en avril 1834, les Paroles d'u/i crojjant, il publie dès le mois de mai l'un peu vile, au dire de ses meilleurs amis) des CnnsùIrrutiDiis sur Ir st/slènip philosophique fl de M. de h/r/if/uif/is. Elles sont réimprimées plus tard en 18.")! , et lui-même avertit qu'on y trouvera toutes les idées dévebq)pées ensuite dans ses conférences de Notre-Dame, « dont cet opuscule est comme le péristyle ».

Autant Lamennais méprise et foule aux pieds la raison parliciilière. individuelle, .-lutant il révère, il adore presque la raison j^<''ii(''rnle, universelle. Mais celle raison du genre liiimain. si supérieure à celle de tel ou tel homme, fût-il i>escartes ou Leibniz, où la consulter? Où fait-elle entendie

ses oracles, où tioiit-elle un langage clair et intelligible à tous? Elle ne se trouve que dans les croyances et les traditions des peuples, et combien confusément ! Elle a donc besoin que l'on traduise dans un discours suivi ce qu'elle n'a fait que balbutier en des paroles sublimes peut-être, mais incohérentes et obscures. Et qui lui servira d'interprète, sinon quelque grand esprit qui sera capable de la comprendre ? Nous voilà donc ramenés à la raison individuelle, pour expliquer la raison générale ; nous avons besoin d'un homme qui parle au nom de tous, et, malheureusement, c'est en son propre nom qu'il parlera. « Chacun, dit Lacordaire, errant dans ce cercle sans limites, se fait centre de l'humanité, salue ses propres pensées du nom d'universelles. Et, s'il veut, en effet, vérifier leur universalité, il se traîne toujours soi-même avec soi dans ses recherches ; il crie, et sa voix, frappant les espaces indéterminés qui l'entourent, ne lui rapporte que l'écho de sa propre intelligence. » Lamennais en appelle au sens commun, par haine et par défiance du sens privé. Mais on ne se passe pas ainsi du sens privé : le sens commun, sans lui, n'a plus ni expression ni forme arrêtée et précise; c'est un chaos, tout au plus une nébuleuse, qui n'a pas encore pris de consistance et qui attend, pour devenir un système bien en ordre, l'intervention de quelque intelligence souveraine. Nul ne le montre mieux que Lamennais lui-même par son exemple. Lorsqu'il paraît le plus répudier le sens propre, que fait-il autre chose que de se servir de son propre sens à lui, et non pas, comme il le croit, du sens commun? Lacordah'e veut dire surtout le sens commun de l'Église, qui n'est [peut-être pas celui du genre humain. En fait donc, — et c'est là une conséquence nécessaire de ses principes, — Lamennaisrétablit l'autorité de la raison humaine contre la foi, et la rétablit, quoi qu'il prétende, dans chaque homme en particulier. « Chaque homme reste libre, par une interprétation protestante, conclut Lacor-

Il-' LA l'IIII.OSni'IIIi; IN I HANCK

(l.iir»'. (\o toiinnT le ^imiit liiiiii.iiii cniilic IK^j^lise. (riiivoiiucr coiilrc r.-iiilorili' (le IK^Misc l'iiiitoi'itr inniilliblc du ^^ciii-e Imm.-iiii. » VA il .iijpcllc \e sysl^iiio de I-iiiicniiais - le plus v.'isto protostaiilisiiif qui cùi fiicore pnrii ■■ ; il poiiv.iil dire aussi «lue c'osf le |iliil(ts<)|ihisiiH' coiiHjleU lo pur i;ili()ii;ilisiiic. (|ui est assez conliaire, eu effet, à la religiou rallioliqiic.

Lacordairc est-il donc ennemi de In raison en pliilosopliii' ? Non, certes: et, |)ar exemple, il n'approuve i)oinl en is;{:i iMlibc llaiil.iiii i|iii a Slr.ishom-^n'nseigne, selon Kaiil. qui* le raisonnenh'iii idiil Sfiil fsl iniap;dde di' (ir-nionli'iT Dieu. l/<''V(V|iit' de Slrashour.i;, pins rationaliste la-dessns que ce prtMi'e philosophe, riuvite à aller enseigner son scepticisme ailleurs. Lacordaire aussi voit dans cette défiance excessive à réf,'ard (le |;i r;iis()ii iiii uK-piis exagéré |)onr la plus liante facnlir- de l';^me humaine, et comme une injure à Dieu, qui nous l'a donnée. Cependant la tAclie de la raison doit être soigneuseîuent définie; utile et bonne pour préparer d'abord les esprits à la foi. pour les (•(•nfirmcr ''iisiiilc dans la foi. (]u'i'lb' ne prédrude point établir tdlc-nn'me les foinlements de la foi ni t'dilicr ci'lle-ci dans Tàme. La foi [jerdrail ainsi son caractère smnalurel ; elle ne serait plus une faveur divine, libéralement accordée sans doute A (|ui la demande, mais qui doit toujours rester une grâce d't'M li.iiit. La philosophie |)enl bien pri'ci'der la ndigion eu lui frayant la voie; elle peut aussi lui servir d'escorte onde cortège. I;i suivre enfin pour lui faire honneur, et au besoin poiu' ladt'dcndre: mais la i-eligion est dune autre nature (jnelle el il une essence jtbis r(de\i''e; l.i religinu opère elle-nn'-nn' son o-nvre, et seule peut l'opc-rer digneimuil. (Vest donc [)ar un sacrilège ien\ersenient d(»s rAles cpie Ion s'en reiuetfrait à la philosophie du soin de prouver, de démontier la religion chrétienne ; c'est soutenii- à I aide des forces pinenienl hiimainesre (|ui dé|)asse l'homnie inlininienl. )''est b.'ilir a\ec l;i uature comme uniqu"- tond un é'ditice surnaturel. Ces

réserves faites, la philosophie se reli-oiivc libre de Irailer tout ce qui est de son domaine, et la religion est heureuse de favoriser et d'encourager ses efforts. Pourvu que les thèses essentielles demeurent établies par elle seule, elle permet au philosophes toutes les hypothèses qui n y contredisent pas ; elle y sourit avec indulgence, comme à un bel exercice, à un noble divertissement, à un simple jeu de l'esprit.

Cette doctrine qui concilie si bien, en apparence, la philosophie avec la religion, n'est autre que léclectisme chrétien ; dès 1818, Bonald avait prononcé le mot, que reprend Lacordaire eu 1834, et ils en trouvent la définition dans Saint- Clément d'Alexandrie : la reUgion apporte la vérité d'abord, puis chaque philosophe propose sa doctrine, dont on n'accepte que ce qui se trouve conforme à la religion. Et cet éclectisme chrétien n'est pas éloigné quelquefois de s'entendre avec l'éclectisme philosophique, de même que le catholicisme libéral rencontre un accueil bienveillant auprès du libérahsme sans épithète. Le journal le Globe mentionne avec plaisir, en 1830, la profession de foi du journal l' Avenir. 3Iontalembert se fait adresser régulièrement de Paris à Stockholm, où il passe Ihiver de 1828-29, les cours de Victor Cousin en Sorbonne. Le philosophe ne lui paraît ni catholique ni môme chrétien ; ses leçons ne sont pas exemptes d'erreurs, même capitales. N'importe : Montalembert ne veut voir en lui que le défenseur inspiré du spiritualisme et de la religion naturelle. « Sa cause, dit-il, est néanmoins celle du christianisme ; elle est la nôtre. » Plus tard, lorsqu'ils luttent l'un contre l'autre, en 1844, au sujet de la liberté de l'enseignement. Montalembert peut s'apercevoir qu'ils ne sont point si près de s'entendre. Mais plus tard encore, en 1853, Victor Cousin paraît faire, à son tour, de la philosophie un peu trop w la dame de compagnie » de la religion, ce qui est justement le vœu du catholicisme libéral. On ne sera donc pas étonné de voir, en 1858, au

J • i I.A l'IIII,U>nnill IN Ml.WCI.

iiiariaf;.' de M"'^ de .M(ml.il(jiiil)erl. M. do Moiitnleinbcrl , M. I.<'jronlaiir , M. Cousin, M. Villcmaiii , selon un mol i"'''l'fi<'ii\ (If houd.iM, '. .illi'i' .1 |;i noce (.'nscnihle », ni, en IHOo, Cousin joindre son sullraj^e à celui de Monlaleinl)erl pour faire élire Lacordaire à lAcadéniic franeaise. Il a\ait sans doute de l'estiuic |)our ini talent très réel et des convictions très sincères; puis il sentait que leui'S doctrines n'élaienl poiiil sans avoir l'une avec l'autre ([ueNjue afiinilè.

bailleurs, la raison vouliM-elle s'émanciper et s'oublier jusqu'à loiirnir elle-même les fondenienis d'une loi religieuse, el non pins une sim|)le préparaliou ou conlirmation, Lacorflaire a, pense-l-il, ini n)oyen sur de la ramenei- à son rôle sidiallerne. Il rappelle qu'il y a deux choses au moins qu'elle n'a jamais su faire : guérir l'àme humaine de ses soulfrances, et iMiir deux hommes de cette union d'amour qui est le lien de toute société. Les tourments du doute, dont soulTrent tani les âmes, la raison ne les calme pas, elle les enlretienl l)lutAt après en avoir été d'ahord la cause. Lacordaire les connaît pour les avoir un moment éprouvés; mais il a su vite y échapper, en se réfugiant dans la foi. Le doute n'a guère entamé (jue son es|)rit : l'/mn' même est demeurée intacte, c'est-à-dire religieuse en son fond, avide de certitude et de paiv, afin de porter toutes ses forces dans l'action. Un soir, l'cril-il le -m. mai 18-24 (\\ avait vingt-deux ans), j'ai lu l'évair gilf de saini .Malhicu. <•! J'.u plmré: «• Quand on pleure, ajoulet-il. ou croit hienlôl. -> Mot qui avait été dit dé-jà j)ar Clialeaidiriand, mot assez contiaire au christianisme d'autrefois. r|ui cimsistait à cnure dahoid, (juille à j)leui('r ensuite, et |)arc<' (pi'on cro\ait : la loi religieuse, en efl'el, faisait paraître rhrtMimf à lui-niinM- une ( it'atiMr hif n phis coupable el nnsé ral.lr ipi il ne se voyait avant la foi, et c'était là un digne sujet de larmes, mais de larmes viriles el qui lavent les péchés.

CATHOLICISMI-; LIBÈKAL llo

Maintenant, au contraire, de quoi pleure-t-on ? De se sentir mal à l'ànie, de ne pas se trouver heureux connue on le voudrait, et bien qu'on n'ait rien fait pour le mériter ; et ces larmes d'enfant font accepter comme une douceur, bien plus que comme un remède, la foi chrétienne qui s'offre au nudade et qui le berce et l'endort.

Lacordaire reproche en outre au raisonnement de diviser les esprits, et cela est immanquable, puisque de sa nature le raisonnement est individuel. Qu'est-ce donc qui peut réunir les esprits dans les sciences, par exemple, celles de la nature ou celles des sociétés humaines ? Les faits; l'observation et la constatation des faits. Eux seuls mettent fin à toute dispute : ils apportent la vérité, l'imposent aux esprits et font taire le raisonnement; eux seuls disent le dernier mot. Le raisonnement d'ailleurs est un produit de l'esprit, autant dire de l'orgueil humain, qui se complaît en lui-même : lorsqu'il se rend à l'expérience, au contraire, rhomme fait acte d'humilité ; il reçoit le vrai comme il lui vient de la nature, c'està-dire des mains de Dieu, et renonce à le tirer de son propre fond. Lacordaire abuse de ce qu'il y a toujours d'un peu énigmatique dans les faits qu'on est contraint d'accepter quand même : on n'y voit plus la clarté qu'on recherche et qu'on met dans des raisonnements, et cependant c'est encore la vérité. Or qu'est-ce que le christianisme, sinon un ensemble de faits, le plus troublant de tous ceux qui ont paru en ce monde? Et Lacordaire somme la raison de s'incliner devant ces faits, et devant leur cause, qui ne peut être que surnaturelle. Il invoque « l'évidence historique » du christianisme, qui est aussi une évidence de faits, les plus humbles à la fois et les plus grands de tous; il montre la vérité qui descend en quelque sorte plus bas que les hommes, afin que le plus petit d'entre eux n'eût qu'à se baisser pour la rencontrer, et l'histoire de ^< cet agenouillement de la vérité aux pietls de

lir» i.A Piin.iKoi'iiii': i:n riiANCF,

riioiiimt» » lui |);ir;iU poilcr :\\vr die sa prenvo. D'autros adiniraicnl la leli-^ion ('allioiicjiic, (.'oniino Clialoaubriand, à cause (lo sa beauté; l.acordair.' liii-uit^ino tout à l'heun' l'arccplait avec lecniinaissauci' (■(tiiinic It? seul rciurde cfCicact' aux soullVances de l'àiiie; ou. selon le uiol de Tabbé Ger])el, resl " une fjrande auuiAne faite a luie {grande misère »; iiiaiiiteiianl il l'admet siiilou! pour sou utilité sociale. « La société est nécessaire, écrit-il \r i:; uiais lH2i, donc la rolit^ion clirétienne est divine, car elle est le seul moyen d .uuener la société i\ sa |)ei'fectiou. - Il nai<,nunonlc pas à la façon des scolastiques : cette mélbodc pouvait servir au moyen tifi;e, où le raisonnement seul était en honneui'. Mais Lacordaire se pi(|ue de |tarler le lau^^age de son temps; et, puisque les trois siècles deinieis sont de plus en plus favorables à lexj)érience, il dira, sans jeu d(^ mots, que « l'expérience de la croix est la plus belle ri la plus concluante (jiii ail été laite ii'i-bas. » Puis, comme Bouald faisait céder <- laulorilé de l'évidence à l'évidencc de l'autorité », Lacordaire répète la foiinide et affirme en outre, avec saint Auo;uslin, que le cbristianisme a certainement pour lui « le comble de l'autorité ».

Telle est sa philoso|)bie, et de bonne foi il la cioil vrai-ment digne de ce nom, et distincte, (juoitpie non séparée de la religion. Lois de son retour au cbrislianisme (il n'avait pas à revenir de loin, n'ayant jamais été que déiste avec \n profrssio/i (lu rictiire s/ivoi/f/rdj, il éci'it en lonle sincérité, le 7 février 18:24: ■ .le de\iens cbiN-tien Ions les jouis, et je n'ai jamais été plus pliilosopbe. •> Kt dans la nntice dictée sur son lit de mort et ipii est comme son testauM'iil spirituel, il déclare qu'en lui, lors de sa conversion, <• tout l'Iiounne est demeuré : il n'y a d»- |)liis «pie I)ien •■. -■ Kn recbeirliant le sui'nalurt'l, dit-il encore à ses jeunes gens du collège de Sorèze, gaide/vousde pei'dre le naturel. .. Le caliiulicisme, en effet, n'a rien

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mulilé ni lue en lui, s'il ne s'agit que de sa sensibilité et de sa volonté; son àme s'en est trouvée plul('il dilatée et agrandie. Peut-on toutefois en dire autant de sa raison? Il le pense aussi, parce qu'elle s'est élevée à une hauteur d'où son horizon lui parait élargi infiniment. Sa raison cependant n'est libre que dans de certaines limites et sous certaines conditions. Il n'a pas assez confiance en elle pour lui permettre tout ; il réserve à part, soigneusement soustraites à son examen, les vérités de la foi. Lacordaire n'est donc pas entièrement libéral, puisqu'il n'admet qu'une demi-liberté; il n'est pas non plus ralionaliste entièrement, car il ne tolère qu'un demi-rationalisme. C'est que, s'il aime la liberté, il déleste l'anarchie des intelligences, qui est pour lui la désunion des âmes, c'est-à-dire un principe de guerre et de mort pour la société; et, afin de prévenir un si grand malheur, il sacrifie un peu la liberté à l'autorité. Il n'approuve qu'une liberté sage, bien disciplinée par la religion, et toute à son service. La raison, de même, ne doit pas prétendre supplanter la foi, mais seulement se mettre à la disposition de celle-ci, qui accepte son concours, pour s'en faire honneur devant les intelligences et ne point paraître rien condamner de l'homme. Elle ne l'accepte donc que comme allié, et à condition que tout le profit de l'alliance sera pour elle. On comprend que des rationalistes purs aient protesté lors des prédications retentissantes de Lacordaire : Bersot à Bordeaux en 1841-42, Ferrari à Strasbourg en 1846, et en 1842-43 Proudbon à Besançon. Jules Simon nous a conservé les propos plus acerbes de quelques jeunes gens, ses camarades, lors des premières conférences de Stanislas en 1834 : <> Ce n'est rien; de la pompe, quelques éclairs, un grand vide. » Comment aussi faire accepter à des esprits qui ont encore toute la logique intransigeante de la jeunesse une formule comme celle-ci : « Liberté de la raison, sous l'autorité de la foi « ?

Ch. Adam. 8

118 I.A l'IlILOSOPIIlK r.N FHANCR

'A. LiBÉUALiSMK iiANS l'ktat. — Eli poUliiiiio, Lacordaipp osl d'aboril un ;;iaiul adiniialciir du (iontrat social ; mais, drs rAj;fi de viiijj;t ans, il abjure la doclrine de Rousseau <- coninic menant droit à un suicide social ». La liberté, (ju'il aime toute sa vio, il la vctd à égale dislance de l'anarcbie et du despotisme, comun- dans les choses pliilosoi)biques et religieuses il repousse également la tyiannie et la licence des opinions. Peu lui importe d'ailleurs la l'onnc du gouvernement : il approuve (ju'on lasse l'essai de la Restauration avec la cliarte de 1814, puis de la Monarchie de juillet avec la charte de 1S;{() ; il altciiil (II' riiiic et de l'autrt! le maintien sincère des libertés garanties pai- ces deux chartes, et un loyal eiïort afin (If réaliser j)eu à peu celles qui s'y trouvent seulement inscrites comme une ])romesse pour l'avenir. Déçu dans son allt'iitc, la Républi(jue de 184H lui i)araîl aussi un gouvernement à essayer, et il consent à siéger, comme député de Marseille, à l'Assemblée nationale, sur les hancs les plus élevés de la gauche. Toutefois il se défend d'être un démocrate; le gouvernement du peuple ne lui semhie pas avoir, plus ((uc les autres, le privilège d'assui-er la liberté, d le j.'iniai 1H4H, en clfet, avant les funestes join'uées de juin, lors- (piil voit une bandcî d'insurgés envahir la Chand)i'e, et le i)euple insidter ses n^présenlanls, c'est-à-dire son souverain, il pense (|ue c'en est fait (l(! la Réj)ubli(|ue. Cependant il ne i)ardonne pas au second Empire : de tous les gouvernements, c'est le seul (huit il ne peut api)roMver (ju'on fasse aussi l'essai, les libertés publi(jues lui i)araissanl incompatibles avec celui-là. Il renonce à prêcher à Notre-Dame la station du carême de IS;»2, après le coup dl^lat de dt''cend)re îil : " .l'ai mieux aime me taire, écrit-il le .3 février; c'est, à sa fa(;on, un deuil de nos libertés péries. » Et en Isiil, sur son lit de mort: « Je compris «pie, dans ma pensée, dans mon langage, dans mon pa.s^.('•, uioi aussi j'étais une liheité, et (|iie mon heure était

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venue de disparaître avec les autres. » Deux fois, cependant, il reprend la parole à Paris, et les deux fois pour faire entendre une protestation. Le 10 février 18o3, il prononce dans l'église Saint-Rocli un sermon sur ce texte : Esto vir, sois un homme. « Il est bon, dit-il, que nous sachions si, pour nous, Thomme est Vhomo, que les anciens dérivaient à' humus (la terre, la boue), ou le vir, celui qui a de l'àme, du courage, de la vertu [virtus). » Et, au milieu d'un auditoire ému de sa hardiesse, il achève en ces termes : « J'ai parlé jusqu'ici ; maintenant ce que ma parole a dit, mon silence le dira encore plus haut. J'ai parlé; maintenant je me tais, je souffre, et j'entre dans l'immobilité et la puissance d'un tombeau généreux. » Enfin, le 24 janvier 1861, il parle encore à l'Académie française dans sa séance de réception. Quelques mois auparavant, réélu membre du conseil municipal de Sorèze, il avait refusé cette fonction, pour n'avoir pas à renouveler son serment de fidélité à l'empereur: « En 1855, écrivait-il le 1" octobre 1860, cela était possible ; aujourd'hui (après les affaires d'Italie) le machiavélisme et l'improbité sont trop visibles pour entrer là-dedans pour la dix-millième partie de mon être. » Le nouvel académicien, faisant donc l'éloge de son prédécesseur M. de Tocqueville, un autre ami de la liberté, prit rang, à sa place, comme le représentant de cette môme liberté « acceptée et fortifiée par la religion ».

Le libéralisme de ce dominicain est d'autant plus sincère qu'il a dû résister aux entraînements de l'exemple. En 1851, Louis Veuillot s'avise, pour la première fois depuis dix ans, de l'incompatibilité fondamentale de la religion catholique avec le gouvernement parlementaire. Il applaudit à la défaite de ses défenseurs, il les insulte et les bafoue, et soutient hautement la cause de l'Empire. Il ne faudra rien moins que les événements de 1860, l'atteinte portée au pouvoir temporel du pape, et la petite persécution contre les évéques qui le

\2i) i.A nin.nsoi'iiii; i:n rnA.Nc.i-:

<lfroii(lont on l'r.iiicc, pour oiimii- les yciiv un pou lai'd an journaliste iillranioulain, ol lo l'airo rcvonii-, coninio ;iu.v onvirons (lo ISii, à la lihoilô. Kncoro scj'a-l-il toujours de coux à (|iii lonrs onnoniis r(!i)roclu'n(, non sans raison, île deniandor la lijiorli' tant «pTils no sont pas au pouvoir; mais, s'ils y ari'ivorit à leur loin', ils la i-ofuscnl, en vertu do Icin' principe, à quicon(]ue ne pense pas comme eux. Lacoid liic no lanrait sans doufo i)as non pins accordée à Ions; mais il la rôclame sincèromoni pour tons. 1/alliludo de sorvililé que prend une fraction du paili callioli(|u<' jusfpi'on IH(»() à Togard (\o l'Empire est pour lui <■ un grand mystère et un»' t;rando doidoiu" ". Il ne peut s'empc^cher d'écrire à l'un de ces anciens amis do la liherlô, M. de Salinis, qui prétend justifier sa défection en invocjuanl les intérêts et même les dogmes du christianisme, (pio c'est la, certes, « la plus grandi' insolence (jui se soil autorisée du nom «le Jésus-Christ ».

r,e|)endanl le chef du parti catholifjue, Monlalemhort, a lui aussi un moment de défaillance, (jni ne dure pas six semaines: mais c'est encore trop. Il accepte d'i'lre d inio commission consullativo, nounnéo |)ar lo prince-|)résidonl an loudomaiu du coup d'Klal, et, le 1 V décomhro IH.'il, il donne à son parti lo conseil de voter |)Our Louis-Napoh'on. La confiscatioii des l)ions de la famille d'()rléans, dés janvier ISrJS, lui fait rompre l)ionl<U toute coniplicil»' av(;c le vain(|uonr, el. on novembre, il puldio. un pou tard malheureusement, une véhémente protestation, sa brochuro />rs lnf(''r(''ls catholiques au XIX" siècle. Puis, laissant la lo journal i Lnivers, il revient au Correspon- (hml, ipii est tonjoius sous 1 T.mpiro la rovtu' du catholicisme libi'i'al, a\<'c f|uol<|uos hommos do cd-iir cpu' restent à l'écart, (lil l'un <reu\, M. l'oissot, <■ afin de rester debout ». Ainsi 31untalemborl, c-omnie tant d'autres, a pris peur aux journées de juin 48; il a cru, dans son elTroi, (ju'il fallait d'abord assurer le salut de la société, même par la dictature, sauf à lui

rendre plus tard la liberté qui à l'heure présenLe la uiellail eu péril. L'ancien pair de France, le combaLtant de VAve/iir, remplace donc sa belle devise de 1830-1831 : « Dieu et la liberté », par cette autre qui lui paraît mieux appropriée aux besoins du moment: « Dieu et la Société ». Puis, à la fin de 18-48 déjà, il avait obtenu d'avance pour prix de son concours dans rélection de Louis-Napoléon contre Cavaignac la promesse, en effet réalisée au mois de mars 1830, d'une loi sur la liberté de l'enseignement. Peut-être espérait-il encore de nouvelles concessions !

Si les catholiques libéraux, en effet, réclament la liberté, c'est pour s'en servir comme d'un instrument propre à réaliser leurs fins. Ce qu'ils ne peuvent plus attendre du pouvoir comme un privilège, ils le réclament maintenant au nom du droit commun. La liberté de l'enseignement est une de celles ({ui leur tiennent le plus au cœur. En 1808 et en 1811, le premier Empire a conféré le droit d'enseigner, comme un droit de l'État, à un grand corps qui doit en avoir le monopole, l'Université. Sous la Restauration, ce monopole est conservé comme un bon instrument de règne, et on n'en excepte que les séminaires, où les évoques forment le futur clergé. Mais déjà Lamennais proteste en 1814, en 1817, en 1818, en 1823, surtout en 1829, bien que les collèges ecclésiastiques comptent en 1827, — ils l'avouent hautement, — environ quarante mille élèves. Les jésuites alors sont dénoncés à la Chambre des pairs et expulsés de nouveau par ordonnance royale. Dans la nouvelle charte de 1830, on a soin d'inscrire en toutes lettres la liberté de l'enseignement ; et bientôt Lacordaire, Montaleml)ert et de Coux en profitent pour ouvrir eux-mêmes à Paris, au mois de mai 1831, une école libre, sans autorisation préalable. Aussitôt on leur intente un procès, qui se plaide en septembre devant la Chambre des pairs. Les deux « maîtres d'école », Montalembert et Lacordaire, y font l'un

\'21 I.A l'IlII.OSniMIIi; IN FHANCi;

(•( r.iulro un luilliiiil (l(''l)iil conimt- orateurs. Ils en appollciil à la charU'; ils invotiueiil Socrato, le premier iiiailyr de la lijiertt^ lit' r('nseii;iienient, ef, s'ils penhml leur cause, elle esl presque «gagnée ilr\aiil r(ii)iiiinii piijtlitjue. Drs 18."]3, (jiiizol commence à orjiaiiiser l'iustinclion primaire ; il essaie en 18;}S, et Villrmaiu apn^s lui, en ISU, d'établir un nouveau régime de liberté pour renseignement secondaiie, mais sans succ«^s ni l'un ni l'autre; car on craint lu domination des jésuites, et, monopole pour monopole, on préfère de beaucoup celui de l'Université ou de l'État à celui d'une congrégation inféodée à Rome. L'année 1813-44 est marquée par un débat éclatant devant le pays et devant la Chambre des pairs, où l'on voit aux prises Montalen)bert et Victor Cousin. Rien n'est changé encore. Il faudra la commotion de février 48, et surtout l'insurrection de juin, qui affolle tant d'esprits, pour que les plus incrédules eux-mêmes jugent le secours de la religion nécessaire au salut de la société. Une commission délibère pemlanl l'anni'e 1HU>, et, en mars 1850, la loi Vi\\loux admet enOn la liberté de l'enseignement. Bien des opinions diverses se sont rencontrées, et plus ou moins heurtées, avant de se mettre d'accord. Les uns auraient volontiers maintenu, (juand même, le nmnopole de l'État; d'autres, non moins intransigeants, n'en auraient rien laissé subsister, et confiaient tout l'enseignement à l'Kglise. Entre ces deux partis extrêmes, il y avait ([uelques opinions moyennes : Thiers, par exenq)le, proposait d'abandonner à l'Eglise tout l'enseignement primaire, c'est-à-dire celui du peuple, et de réserver à l'État tout le secondaire, celui de la bourgeoisie : le catholicisme lui semblait bon encore pour les masses, mais aux classes éclairées convient le rationalisme. On aima mietiv partager et l'un et l'autre enseignement : l'État garde sa part, mais l'Église peut se faire la sienne, et, favorisée par le pouvoir, elle ne tarde pas à se la faire exorbitante. Montalem-

CATUOLICISMi: LIHÉRAL 1^3

bert cependanL est maltraité et lioniii par Veiiillot, pour s'être contenté de si peu et avoir transigé avec l'ennemi. Mais Lacordaire non plus n'en demandait pas davantage, ce qui prouve une fois de plus en faveur de son libéralisme : satisfait d'obtenir la liberté pour lui et les siens, il ne la refuse pas aux autres, et préfère entre tous une libre concurrence, la victoire devant rester, dît-il, « au plus digne ». Lui-môme, lorsqu'il renonce à la grande prédication, et qu'à partir de la rentrée de 1834 il ne s'occupe plus que d'enseignement, il admet volontiers dans son collège dominicain de Sorèze, il recherche même comme professeurs des laïques, « aûn de rompre, dit-il, l'isolement où se trouve le clergé pour la préparation des sciences et des lettres ».

Une autre liberté n'est pas moins chère aux catholiques que la liberté d'enseignement, et ils réussissent à la faire inscrire dans la Constitution de 1818 : c'est la liberté de s'associer, ou le droit d'association. Jusque-là on vivait sous le régime du décret du 3 messidor an XII, qui déclarait illicite toute agrégation et association religieuse, ce qui n'empêcha pas les Frères de la doctrine chrétienne de s'installer un peu partout, à la grande satisfaction du premier Empire, qui les préférait pour l'éducation des enfants du peuple ; ce qui n'empêcha pas non plus les jésuites de revenir en France et d'ouvrir des collèges, sous le nom de Pères de la Foi. En mai 1833, à Paris, Ozanam avec quelques jeunes catholiques (ils ne sont que huit en tout) fonde une société laïque de charité, qui prend le nom de Saint- Vincent-de-Paul, et Lacordaire la patronne en province. C'est pour répondre à un déli des saint-simoniens, qui dès 1821 ont organisé une « société de la morale chrétienne » ; non seulement celle-ci distribue des secours aux indigents, mais, répartie en plusieurs comités, elle étudie diverses questions : réforme des prisons, défense gratuite des accusés et patronage des libérés, placement

l-i i.A l'iiiLusoi'iiii-: i:.N ritA.NCK

<i''s jcmii's orpliL'Iiiis l'ii apprerilissam-, abolition de la Iraile ilts iiCigres, de la peine de inorl, elc. « Aucune inslitulion de bienfaisance, dira pins lanl Ilippolyte Cainol, n'a pialiiiiif la charité dune manière pins léllécliie et pins efficace. » Les callu)li{|ues s'émeuvent de loni ce bien qui se l'ail, on dehors d'eux, sons le couvei't du christianisme, il est vrai, mais par des liDniincs assez libres dans leurs croyances religieuses : La Kocliefoucauld-LianconrI, le duc de lîroglie et son beanfrére Auguste de Stat-l, Casimir Perier, Lafite, Benjamin Constant, Lamai-tine, Hénmsat. Ils veulent donc y répondre, comme ils veulent aussi à l'éloquence souvent peu orthodoxe, mais si l'etentissante, de Cousin, Guizot et Villemain, dans les chaires de la Sorbonne, opposer une parole plus édiliante dans une autre chaire, au collège Stanislas d'abord, où Lacordaire prêche de janvier i\ aviil 183i, puis à Xolie- Dame, on il commence en 1835, sous le non) de conférences, sa glande prédication. Mais l'ahbé Lacordaire a bientôt une and)ition j)lus haute : il veut se faire moine lui-même et rélal)lir un oi'div de moines en France. Le 3 mars 183'J, il publie donc un Mémoire sur le rctab lisse ment de l'Ordre des Frères I^rri hrnrs, où il s'adresse « à son |)ays », c'està-dire à roj)iniini pid)li(|ue; puis il s'en va à Home prendre l'habit de dominicain. J/année 1840, se forment sons son ins- I)iralion, a Honu» et à Paris, des confréries, laïques encore, d'ai'tistes chii'iiens, musiciens, scnipleni's, ai'chitecles, avec saint Jean j)Our palron, mé'decins, avocats, gens de lettres même, sous le |)alronage de saint Luc, saint Yves, saint Paul, <'lc. Ces cfuifré-ries, (jiii se fondent plus tard dans le liers-ordre de Sainl-Dominitiue, pi'éparenl aux futurs leligieiix nn relonr plus facile en France. Depuis plus d'nii demi-siècle, en effet, aucun froc de juoine ne s'était montré dans noire i)ays; et même, à Paris, après la révolution de 1830, la soutane du |)rêlre fui (contrainte un moment de se

cacher; lors du choléra de 1832, lesecch^siastiques ne s'introduisent au chevet des malades dans les hôpitaux que sous des vêtements civils, et ce n'est qu'après, en récompense de leur charité, qu'ils peuvent de nouveau paraître en public. Aussi la surprise est grande lorsque Lacordaire, à son retour de Rome, dîne, le 14 janvier 1841, chez le garde des sceaux, avec son froc de dominicain, ce qu'on n'eût pas toléré, avoue un ministre, douze ans auparavant, sous Charles X. Un mois après, le 14 février, il prononça un sermon à Notre-Dame « sur la vocation religieuse de la nation française », toujours avec son froc. Et ce malheureux froc, objet d'inquiétude» si plaisantes de la part du gouvernement, il le porta de môme à Bordeaux, l'hiver de 1841-1842, à Grenoble en 1844, et à Paris où il finit par le faire accepter. On le voit paraître, ce froc, en môme temps que le costume de trois évoques et de vingt [prêtres, sur les bancs de l'Assemblée nationale, en 1848. Outre cela, en dix ans, de 1843 à 1853, Lacordaire fonde, plus ou moins ouvertement, jusqu'à six maisons de dominicains: à Nancy d'abord en 1843, puis à Coublevie près de Grenoble en 1844, à Flavigny dans la Côte-d'Or en 1848, à Paris môme le 13 octobre 1849, à Oullins près de Lyon, et à Toulouse le 30 décembre 1853, en attendant Sorèze l'année suivante, le 8 août 1834. Sa tactique est de s'assurer d'abord l'occiqKition et la possession d'une sorte de couvent, môme sans en avoir le droit, et de mettre ainsi le gouvernement en demeure de reconnaître plus tard le fait accompli. C'est que Lacordaire fonde les plus grandes espérances sur le rétablissement des ordres religieux, et en particulier celui de Saint-Dominique. Aucun autre, dit-il, n'a un caractère aussi libéral, et il assure même que, comparées à la constitution de cet ordre, « toutes les chartes modernes paraîtraient étrangement despotiques ». Mais ce n'est pas seulement une satisfaction personnelle que Lacordaire recherche pour son

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