‹ La philosophie en FranceChapitre 17 sur 35 · C. Adam · texte numérisé non relu

C. Adam

l'autre. Il y a donc des rapports indépendants de tonte ressemblance ou différence physique et matérielle entre les objets, indépendants de la nature des objets, et qu'on peut détacher de ceux-ci, pour les considérer à part : ce sont les rapports de position et de nombre. Rien ne montre mieux cette séparation que l'exemple célèbre du géomètre aveugle Saunderson. Comment connaissait-il les objets? par le toucher. Et leur forme, ronde, carrée, triangulaire, etc.? toujours par le toucher. Mais les rapports de position et de nombre, qu'il savait extraire de là, se trouvaient exactement les mêmes que ceux qui étaient extraits des objets que nous voyons : ce qui lui venait du toucher coïncidait donc avec ce qui nous vient de la vue, preuve certaine que ce que l'on connaît ainsi ne tient ni à la nature du toucher ni à celle de la vue, et peut aisément s'en abstraire. Que fera-t-on cependant des rapports ainsi abstraits ? Va-t-on les laisser en cet état d'abstraction, et les étudier seulement pour eux-mêmes comme font les mathématiciens?

Ampère s'en servira pour un tout autre usage : il souffre de se sentir, avec ses sensations et même l'activité de son moi qui se distingue d'elles, dans un monde d'apparences sans réalité certaine. Il cherche « un pont » entre ces apparences ou ces phénomènes et les réahtés, qu'il appelle d'un nom kantien, les noumènes. Il suppose les noumènes et y croit fermement, mais ne sait comment les atteindre. Ce pont, le voilà trouvé : ce sont les rapports aperçus dans les phénomènes, mais qui n'en dépendent pas, et que cette indépendance rend propres, à moins qu'ils ne demeurent en l'air sans application réelle, à êti'c transportés à certains noumènes, c'est-à-dire aux réalités véritables. Et les astronomes et les physiciens peuvent se rassurer, aussi bien que les géomètres : le ciel et le monde qu'ils conçoivent, si différents à tant d'égards du monde et du ciel qui nous apparaissent et

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(|iio MOUS [)eiTevons, so trouvent atteints et saisis, d'une façon tout à fait certiiinc par res rapports nécessaires de grandeur établis entre eux. Le vrai ciel, qui est en niéme temps le ciel réel, est bien celui dont Copernic, Kepler et Galilée ont calculé les dimensions ; c'est là le ciel intelligible, ou qui parle à notre intelligence, et que celle-ci comprend, le ciel « nouménique » enfin ; l'autre n'est que phénomène et objet des sens. Ampère insiste de préférence sur les rapports de grandeur qui valent pour le monde physique; mais il pense la même chose d'autres rapports, ceux que Malebranche appelait rapports de perfection, valables pour l'ànie et pour Dieu. Mais qu'on n'aille pas croire ensuite que les réalités nouménales sont immédiatement perçues, comme le voudrait Keid : nous ne percevons ainsi que des apparences, rien de plus ; le reste est d'abord le produit de tout un travail de notre esprit, et se trouve ensuite, par son indépendance à l'égard des données sensibles, l'expression de la réalité vraie. Qu'on n'aille pas non plus, comme l'ait Kant « désobjectiver « ces rapports, les rattacher à la constitution de notre esprit, sans qu'ils aient ailleurs aucun autre fondement, aucune réalité : un tel idéalisme n'est pour Ampère qu'une sorte de scepticisme, dont le moindre tort est toujours d'enfermer l'homme dans cette prison du moi, quand même on l'élargirait jusqu'à lui donner toute l'étendue de l'esprit humain ; il la trouve encore trop étroite et veut en sortir. Remarquons toutefois qu'Ampère prend les mots de phénomènes et de noumènes dans leur sens étymologique, qui n'est pas le sens kantien : celaveutdire.pourlui. objetsvariablesdelasensibilité et objets fixes de l'intelligence, ou bien objets de nos sensations ordinaires et objetsde la science. Les noumènes sontdonc intelligil)les et counaissables scientifiquement, au moins par ces rapports, connus à l'occasion des phénomènes, mais qui valent surtout pour les noumènes, tandis que Kant compre-

liait dans le méine inonde phénoménal et les phénomènes, ohjet de nos sensations, et les lois de ces phénomènes, objet de la science, et qui sont les rapports d'Ampère ; Rant ne transportait donc pas comme lui ces rapports aux noumènes, c'est-à-dire à la substance du monde, de Tàine et de Dieu, mais déclarait tout ceci inconnaissable, et seulement objet de croyance ou de foi morale.

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