‹ La philosophie en FranceChapitre 18 sur 35 · HVPOTUÈSES MÉTAPHYSIQUES ET RELIGIEUSES. — DieU est · texte numérisé non relu

HVPOTUÈSES MÉTAPHYSIQUES ET RELIGIEUSES. — DieU est

une bien jolie hypothèse, disait avec un sourire le oéomètre Laplace ; il craignait qu'on ne s"en servît à tout propos dans les sciences comme d'une explication trop commode. Mais Ampère pense sérieusement que ce serait beaucoup déjà, si l'on pouvait assurer aux grands objets de la métaphysique et de la religion le môme degré de probabilité qu'aux grandes hypothèses delà science. Il « hypothétise » donc, c'est son mot, la matière, substance du monde, l'àme, substance du moi, enfin Dieu ; il les suppose, mais, s'il peut établir que, sans de telles suppositions, tout chancelle et tout croule dans le monde physique et moral, au-dessus de lui, autour de lui, en lui-même, il n'en demande pas davantage. On se contente à moins dans les sciences, dit-il avec son autorité de savant à qui les théories scientifiques n'en imposent pas. Pom^quoi le ciel de Copernic, de Galilée, de Kepler, est-il le vrai ciel? parce qu'il est l'hypothèse qui rend le mieux compte des apparences célestes, et cela suflit pour que nous n'en doutions pas. Le monde, dit Ampère, est fait pour donner des idées aux esprits; le monde des apparences, sans doute, sur lequel les esprits travaillent, et ne réussissent à le rendre intelligible; qu'à grand renfort d'hypothèses. Mais, grâce à celles-ci, un Copernic, mi Galilée, dit-il encore, ont eu raison contre l'univers; c'est-à-dire le monde qu'ils supposent se trouve plus scientifique et plus vrai que le pôle-môle d'apparences, le

chaos de phénomènes, quils avaient d'abord sous les yeux. Ainsi, tandis que dos pliilosoplios comme Leibniz ot Kant, admirateurs exclusifs do la démonslration mathématique, ou rêvaient de la transporter en métaphysique, ou désespéraient d'en obtenir jamais une semblable dans ce domaine, un savant, Ampère, con'Hiience par réduire à sa juste valeur la certitude dans les sciences, où elle n'est que la haute probabilité d'une hypothèse, et elle ne souhaite rien de plus pour les noumènes, en particulier pour Tàme et pour Dieu.

Ce n'est pas seulement lexistence de l'àme et de Dieu, qu'Ampère admet à titre d'hypothèses, sans lesquelles tout serait inexplicable, hypothèses certaines par conséquent ; mais il considère de la même façon tout leur cortège de croyances morales et religieuses. En juillet 1818, il écrit que les plus nobles facultés de l'homme, ces facultés qui s'élèvent à l'infini, seraient de vrais contresens, si elles ne se rapportaient pas à un autre monde, si elles n'avaient pour se déployer que la durée bornée de la vie présente. Cet argument en faveur de l'immortalité de l'àme l'a frappé tout jeune, comme il frappe aussi son fils à dix-huit ans, et celui-ci rappelle les paroles d'Ampère: « Tant de millions d'hommes, qui ont passé sui* terre tout occupés de travaux matériels pour vivre ou vivant dans des contrées sans civilisation, possédaient ces mêmes facultés par lesquelles d'autres se sont élevés à la connaissance de la nature, d'eux-mêmes et de leur Créateur ; ces facultés, ne les auraient-ils donc possédées que pour qu'elles ne se développassent jamais? Cette supposition est trop injurieuse à l'intelligence divine. » Enfin le christianisme même est parfois considéré par Ampère comme une hypothèse, la plus sublime, et, dit-il, la seule qui rende raison de tant de phénomènes, miraculeux et autres, dans la nature et surtout dans l'homme. La création lui paraît aussi la seule hypothèse possible sur l'origine du monde.

Ainsi donc Ampère s'efforce cVétablirla vérité de la religion et celle de la science par la môme argumentation philosophique, comme il embrassait l'une et l'autre avec le môme enthousiasme. L'enthousiasme, dira aussi son fils en 1818, est la chose à laquelle je crois le plus en ce monde. Ampère, après avoir quitté Lyon, se plaint en 1803 qu'à Paris tout le rapetisse, tous lui paraissent dépourvus d'enthousiasme. Il est jeune encore, il n'a que trente ans ; mais cette jeunesse d'esprit et de cœur, il la conserve toute sa vie. Chaque fois qu'une vérité nouvelle lui apparaît dans les sciences, c'est aussitôt pour lui comme un trait de lumière sur un champ infini de découvertes, et il est toujours prôt à s'élancer pour le parcourir. Ainsi dans un discours de 1801 au collège de Bourg, où déjà il parle d'électricité et de magnétisme ; ainsi en 1814, en 1818, lorsque les progrès de Davy, de Gay-Lussac, de Thénard, en chimie l'attirent dans la môme voie avec l'ambition de les dépasser. Mais la science vaut surtout à ses yeux par les bienfaits qu'en retirera l'humanité ; et c'est ce qui la rend, au dire de ses amis chrétiens, plus séduisante et plus dangereuse pour lui. «Il ne voit dans la civilisation, écrit Bredin en décembre 1805, que le développement des forces et des facultés humaines, un moyen d'avancer les sciences, la liberté civile, l'indépendance des nations: tels sont ses dadas », tandis qu'autrefois il en attendait plutôt « le perfectionnement de l'homme sous le rapport moral ». La vérité est qu'Ampère ne sépare pas les deux choses. « On ne doit pas craindre, écrit-il le 10 mars 1817, le développement de l'industrie, et les inventions de machines, de procédés pour abréger le travail... Il faut encourager ce progrès jusqu'à ce que le dernier agriculteur ait de bons aliments, de bons vêtements, des habitations salubres, etc. Souhaitons que ces idées se développent et se multiplient. » En tout cas, elles ne font pas tort en lui à des préoccupations d'un ordre supérieur : car c'est à la môme

date qu'on trouve, dans plusieurs lettres à son ami Brédin, les exhortations et les effusions les plus religieuses, sur les sacrements qu'il vient de recevoir, sur la fête de Pâques qu'il se prépare à célébrer. Le souci du progrès scientifique et industriel s'allie fort bien chez Ampère avec le mysticisme. C'est qu'il y a dans cette âme comme un trop-plein d'activité, de générosité et de bonté qui ne demande qu'à s'épancher au dehors ; il a beau le répandre dans les sciences, il en a toujours de reste, pour l'humanité, pour la religion. Il faut que son âme se prenne à quelque chose d'élevé, et s'y attache tout entière. « Je n'étais pas né, disait-il lui-même en 1811 dans un accès de désespoir en se rappelant toutes ses infortunes, pour ce vide d'amour. » Et ses amis le connaissaient bien, comme Bredin qui écrit en avril de la même année : « Cet homme, à qui les douleurs n'ont pas été épargnées, ne pourra jamais s'habituer au malheur des autres ; il veut partager leurs maux, il veut s'en charger et les porter tout seul. » Ampère venait de lui dire : « Je posséderais tout ce qu'on peut désirer au monde pour être heureux, il me manquerait tout, le bonheur d'autrui. » Et plus tard, déjà malade et près de mourir, comme Bredin évitait de lui parler métaphysique, afin de ménager sa santé : « Ma santé ! s'écria-t-il, il doit bien être question de ma santé! Une doit être question entre nous que de ce qui est éternel. « Tel fut l'homme qui avait été si bien jugé d'avance et deviné par les deux personnes qui l'aimèrent le plus dans sa jeunesse : sa première femme, lorsqu'elle lui écrivait avec une simplicité charmante : « Ton àme est ce que j'aime en toi: elle n'est pas ordinaire » ; et son père qui, à la veille de monter sur l'échafaud, écrivait dans son testament : « Mon lîls, il n'y a rien que je n'attende de lui. »

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