CHAPITRE IV
Victor Cousin (1) (1792-1867)
1 . Le personnage (p. 203). — 2. Ses leçons et ses écrits (p, 209). — 3. Souveraineté de la raison ip. 213;. — Philosophie de l'histoire (p. 218). — 5. Histoire de la philosophie (p. 221). — 6. Défauts de Cousin et ses mérites (p. 223).
i. Le personnage. — Victor Cousin eut aux yeux de beaucoup un grand tort, celui de devenir littérateur, au lieu de rester philosophe. Le moyen, en effet, de prendre encore au sérieux un homme qui, à partir de 1830 surtout (il avait alors cinquante-huit ans), jusqu'à la fin de sa vie, en 1867, consacra son talent àM™^ de Longueville, qui fut toujours la préférée, à M""*" de Chevreuse, à M"* de Hautefort, sans compter M"*" de Sablé et Jacqueline Pascal I Et puis n'a-t-il pas déchif-
(i) Ph. Damiron, Essai sur l'histoire de la Philosophie [en France au X/.Y« siècle, 2 vol., 1828 ; — Lermiuier, Rev. des Deux Mondes, 9 janv. et 5 mars 1832 ; — P. Leroux, Réfutation de l'éclectisme, i vol., 1839 ; — R. P. Valroger. Études critiques sur le rationalisme contemporain, 1 vol., 1847 ; — H. Baudrillart, Rev. des Deux Mondes, !<=■• janvier 1830; — E. 'Reunn,ibid., 1er avril 1838 ;— Ph. Damiron, Souvenii-s de vingt ans d'enseignement, 1839 (introd., pp. xxx, xxxix, etc.) ; — Sainte-Beuve, art. du Constitutionnel, 18 et 24 janv. 1867 {\ouveaux Lundis, X, 449-437 ; cf. art. du 4 juillet 1833, Causeries du lundi, VllI, 234-248) ; — Paul Janet, Rev. des Deux Mondes, \" fév. 1867 ; — Charles Lévèque, Rev. Bleue, 2 mars 1867 ; — Em. Beaussire, ibid., 3 oct. 1867 ; — H. Stupuy, la Philosophie positive (revue), mars-avril 1868; — M. Mig-uet, Notice historique, 16 janv. 1869 {Acad. des Se. mor. et polit., t. LXXxVlI, p. 429) ; — P.-F. Dubois, Fragments, 2 vol., 1879 (t. II, pp. 56, 73, 120, 239, 299, 330, etc.); — X. Doudda,' Lettres, 4 vol., 1879, pussim ; — E. Bersot, Victor Cousin et la philosophie de notre temps, 1880 {Acad. des Se. mor. et polit., t. I, p. 259) ; Paul Janet, Victor Cousin et son œuvre, 1 vol., 1883; — J. Simon, Victor Cousin, 1 vol. 1887 (cf. art. d'Ad. Franck, Journ. des Savants, uov.-déc. 1886, et août 1887).
204 LA PniLOSOPIlIE EN FRANCE
fré le Grand Cynis, un roman de M"'= de Scudéry ? N'a-t-il pas raconté Thistoire du connétable de Luynes et la jeunesse de Mazaiin? Ce fut pour ceux qui ne l'aimaient guère un Jjeau sujet de plaisanteries : Sainte-Beuve et Doudan ne les lui épargnèrent pas, dès 18o2; et, en 1837, Taine en profita pour bafouer ce philosophe amoureux des dames du xvu'' siècle. Ses amis eux-mêmes regrettaient tant d'années perdues, disaient-ils, pour sa gloire, et récemment, en 1887, Jules Simon, écrivant un petit livre sur Victor Cousin, donnait au dernier chapitre ce titre amusant : les Amours. Renan seul avait soutenu, non sans malice, dès 1838, que c'est encore dans ces études d'âmes féminines que Cousin a montré le plus de vraie psychologie et même de vraie métaphysique. Mais il y avait, selon Doudan, une autre vieille dame, à qui on ne par^lonnait pas au philosophe de faire aussi la cour : c'était l'Église catholique. Et personne, assurément, ne fut édifié, quand on vit Cousin, le vieux champion du rationalisme, assister aux sermons du Père Monsabré à côté de l'archevêque de Paris, qui le proclama, dans la chaire de Notre- Dame, le plus grand philosophe du siècle.
Cette attitude nouvelle de Victor Cousin faisait songer, par contraste, à la période déjà ancienne de 1830 à 1850. Il avait eu, jusqu'en 1848, la haute main sur la philosophie dans l'Université, et on se plaignait que cette main eût été dure. Mais aussi il avait dû défendre renseignement philosophique, et môme le sauver : or, comme tous les sauveurs politiques, il s'était fait payer un peu cher ses services, par une sorte de dictature. Il défendit l'Université, surtout en 1849 dans les débats qui précédèrent, au sein d'une commission, la fameuse loi Falloux de mars 1830 sur la liberté de l'enseignement secondaire ; il se sépara même pour cela de celui qu'il avait appelé jusqu'alors son général : ïhiers, affolé par la peur de l'émeute et de l'anarchie, se serait jeté aux genoux
de rÉlglise. Mais Cousin résista, et réussit k maintenir en parlie les droits do lÉtat enseignant. Déjà en 18ii, à la Chambre des Pairs, il avait lutté pour la même cause contre Montalembert ; il voulait alors conserver à l'État le monopole de l'enseignement. Responsable de cet enseignement, au moins pour la philosophie, il entendait le réglementer, le surveiller, en réprimer au besoin les écarts.
On s'est parfois apitoyé sur ces malheureux professeurs qui, par toute la France, étaient forcés de lui obéir, et recevaient le mot d'ordre de Paris. Mais se plaignaient-ils euxmêmes autant qu'on veut le dire ? Souffraient-ils réellement dans leur indépendance ? La plupart pensaient exactement comme Cousin, et n'avaient point à se contraindre pour enseigner selon son goût; ses idées étaient devenues les leurs, c'est à ce titre qu'ils s'efforçaient de les propager, et non parce que c'étaient les idées du maître. MM. Damiron, Garnier, Saisset, Bersot, Janet, protestent, et on doit les croire^ qu'ils ne se sentaient nullement opprimés; et, si tout autre est le langage d'Amédée Jacques et parfois même de Jules Simon (ce dernier a écrit un chapitre curieux sur le régiment^ c'était le mot de Cousin pour désigner tous ses professeurs), M. Jules Simon a regretté, depuis, cette uniformité de l'enseignement philosophique, et il conseillerait presque à l'État de la rétablir. Lorsque la révolution de 1848 éclata, MM. ^Yaddington et Hatzfeld préparaient, sous la direction de Cousin, un Manuel de philosophie, qui aurait fait autorité dans tous les collèges royaux, et, en 1834, Cousin paraît avoir rédigé luimême pour les écoles primaires un catéchisme, avec une explication toute philosophique de quelques dogmes chrétiens. Mais ce qui a fait le plus de tort à Cousin auprès des générations nouvelles, c'est l'histoire, aujourd'hui bien connue, de ses variations, et le manque de sincérité dont on est en droit de l'accuser à parth* de 1842. Parlant cette année-là
de Vanini, mort autrefois sur le bûcher, il se montre, dit ie malicieux Doudan, « tout plein du sentiment que le feu brûle, et que ce n'est pas toujours un métier très sûr que celui de philosophe». On le vit donc reprendre ses leçons, qui avaient été sténographiées d'abord, puis publiées, de 1836 à 1841, par des élèves et des amis : il retranche, il ajoute, il remanie sans cesse, non pour mieux rendre une pensée qui, dans l'intervalle, aurait fait quelques progrès, mais pour laisser moins de prises à certaines attaques du dehors. Lorsque le fameux cours de 1818, du vrai, du beau, du bien, reparut en 1843, la première partie, la plus philosophique, sur le vrai, est soigneusement écourtée ; les deux autres, en revanche, sont considérablement accrues, surtout, en 1853, la troisième, la moins compromettante, surlebeau. On peut plaider en sa faveur les circonstances atténuantes : Cousin, justement à cause du monopole universitaire, se trouvait dans la pDsition la plus difficile; pour ne donner prétexte à aucune plainte ni récrimination, pour conserver à l'Université la confiance des familles, il fallait que l'enseignement philosophique surtout ne portât ombrage à personne, que tout le monde pût s'en contenter ; de là bien des concessions, qui ne le satisfaisaient peut-être lui-même qu'à moitié, et qui nous satisfont encore moins de nos jours. Cousin a fait de la philosophie une affaire d'enseignement, et d'enseignement dans les collèges, ce qui était singuhèrement la gêner et lappauvrir : pour la faire accepter partout, il l'a rendue timide, humble devant l'Église, qui ne lui en sut d'ailleurs aucun gré ; et, qui pis est, il a enrégimenté les professeurs, comme un évêque enrégimente ses prêtres (n'était-il pas appelé luimême en 1844 par le duc de Broglie « un petit pape de la philosophie » ? ) C'était emprunter au catholicisme sa méthode d'autorité, sa discipline, avec cette inconséquence que Victor Cousin n'avait pas de doctrine personnelle à imposer,
mais seulement des entraves ; il commandait, non pas au nom d'un principe qui donne le droit do parler haut et ferme, mais on n'alléguant que des motifs d'utilité et de convenance. On pardonne à un homme de génie de se montrer autoritaire : il se croit en possession de la vérité, ce qui rendtoujom's un peu intolérant ; mais que penser d'un philosophe sans doctrine ? Cousin fut, en elTet, surtout do 1830 à 1850, ami de la philosophie plutôt que vraiment philosophe, et amateur encore plus qu'ami, recherchant de vieux textes inconnus, pour en faire collection, goûtant de chaque système les curiosités rares ou seulement la fleur, et jetant sur tout cela le prestige de son éloquence. Etde plus en plus sa philosophie fut surtout oratoire, subordonnant la vérité, non pas même à la beauté seule, mais à une apparente utilité.
Comment doue Cousin s'était-il trouvé en possession d'un tel pouvoir? Après la révolution de juillet 1830, en moins de trois ans, il reçut tous les titres, tous les honneurs ; éki membre de l'Académie française en 183J, et nommé professeur titulaire à la Sorbonne (où il était pourtant descendu de sa chaire en juillet 1829, pour n'y plus remonter de sa vie), élu de l'Acadéiuie des sciences morales et politiques en 1832, et nommé membre du Conseil royal de l'Université, il devint, en 1834, pair de France et directeur de l'École normale. Pourtant, le matin du 28 juillet 1830, lorsque les journalistes signèrent contre les ordonnances de Charles X cette protestation, où ils risquaient leurs têtes. Cousin, dans les bureaux du Globe, blâma vivement une telle folie, et déclara à Pierre Leroux que, quant à lui, il jugeait la royauté légitime encore nécessaire à la France pour cinquante ans au moins, et s'en tenait au drapeau blanc. N'importe : philosophie est synonyme de raison et de hberté, et celui quien fait profession, quelle que soit sa doctrine, fùt-il un fataliste, un matérialiste môme, se rouve être, en sa qualité de philosophe.
le représentant des droits de la pensée. Or pendant un an et demi, d'avril 1828 à juillet 1829, Cousin avait donné à la Sorbonne un enseignement philosophique comme jamais on n'en avait entendu en France. Les circonstances politiques le favorisaient : lui et Guizot avaient été autorisés par le ministère Martignac à rouvrir des cours fermés depuis 1820 et 1822, et, le 17 avril 1828, Cousin reprenait la parole en public après un silence forcé de près de huit ans. A la mesure de rigueur de 1820 s'était ajouté, en 1824, un emprisonnement en pays étranger. Le roi de Prusse, faisant la police de la Sainte- Alliance, donna ordre d'arrêter à Dresde, et de ramener à Berlin le professeur français qui voyageait en Allemagne. Sa mère, dont il était l'unique soutien, crut môme un moment qu'on lui cachait sa mort. Mais cette mésaventure n'eut point pour lui de suites fâcheuses, sinon peut-être de le rendre prudent à l'égard des puissances, et de refroidir quelque peu son libéralisme. On le soupçonnait d'être un émissaire des sociétés secrètes de France et d'Italie. Cousin s'était d'abord affilié, en effet, aux carbonari de France, et il avait été l'ami du comte Santa-Rosa, révolutionnaire exilé du Piémont (un ami de tout cœur, et c'est la seule fois peut-être que pareille chose lui arriva). Mais on put lui reprocher, de.,, 1820 à 1824, et Santa-Rosa le premier, d'abandonner tout pour des travaux d'érudition, de se renfermer dans l'étude des manuscrits de Proclus et autres, lorsque le besoin des temps l'appelait au dehors à une action morale et religieuse. Ce fut une déception générale, après le succès si éclatant d'un premier enseignement à la Sorbonne, de 1815 à 1820. Là, surtout de 1817 à 1820, à peine l'aîné de ses jeunes auditeurs, puisqu'il n'avait que de vingt-cinq à vingt-huit ans, il relevait, au lendemain des désastres de 1815, les courages abattus, il montrait à la jeunesse un noble emploi de son activité, une belle carrière à parcourir dans une société toute
neuve avec un gouvernement libre. Et tous ceux qui l'entendirent alors rendent témoignage de l'impression salutaire que produisait en eux cet enthousiasme juvénile : non seulement ceux qui. cinquante ans après, comme Rémusat, en parlaient avec tant d'émotion encore, et qu'on pourrait soupçonner d'un peu de complaisance pour des souvenirs si lointains ; mais des témoins qui déposaient sur le moment même, comme Augustin Thierry, dans le Courrier français de 1819, félicitant le jeune maître « d'avoir inspiré autour de lui le goût des travaux austères, et répandu un intérêt nouveau sur la science de l'homme moral à laquelle il rattachait comme à leur base les sentiments du patriotisme » . Cependant Augustin Thierry venait d'une autre école, et, en 1817, signant un livre, il avait écrit à la suite de son nom <^ fils adoptif de Saint-Simon ». Plus tard Auguste Comte lui-même, dans une lettre du 3 novembre 1824 à son ami Valat, approuvait (ce qui était mal pour un philosophe) qu'on eût fermé le cours de Victor Cousin : il n'était bon, disait-il, « qu'à fanatiser les jeunes esprits, à en faire des énergumènes et des déclamateurs ». Mais Auguste Comte, reconnaissant ainsi une influence qu'il qualifiait de révolutionnaire, lui rendait, en réalité, le plus bel hommage.
2. Ses leçons et ses écrits. — Examinons maintenant la période vraiment philosophique de sa vie. Victor Cousin naquit le 28 novembre 1792. C'est un enfant de Paris ; il est, de plus, comme il aime à le dire, un fils de la Révolution ; tout jeune, il assiste au spectacle de ses fêtes militaires et civiques, et il apprend à hre en épelant ses chansons. La gloire de Napoléon ne l'éblouit pas, dit-il, et il ne peut pardonner à l'Empire la ruine de la liberté ; l'espoir de restaurer cette liberté l'enrôle même un moment, lors des Cent-Jours, dans les volontaires royaux.
En 1810, des succès scolaires, sans exemple avant lui et même après, le désignent pour entrer à l'École normale, qni s'ouvre cette année. Son premier maître est Laromiguière, de 1811 à 1812; il en parle avec reconnaissance dans sa préface de 1833 ; il tient à lui dire adieu sur sa tombe, le 14 août 1837, et plus tard, en 1844, il fait inscrire d'office, sur la liste des quelques livres recommandés pour l'enseignement, ses Leçons de philosophie. Laromiguière lui donne au moins l'exemple d'une réaction timide contre l'autorité de Condillac. L'année suivante, en 1812-1813, Cousin entend Royer-Collard, qu'il persiste toujours à appeler aussi son maître, bien que celui-ci plus tard se montre fort peu satisfait d'un tel élève après ses aventures métaphysiques. Royer-Collard lui enseigne une psychologie prudente et superficielle, à la façon de l'école écossaise; mais les idées de ce dernier ne sont réunies en un système que dans le discours de décembre 1813; aussi, le 19 juillet 1813, Cousin, dans sa thèse latine, fait encore un grand éloge de Condillac. Bientôt Maine de Biran lui apprend la réflexion sur soi-même et ce qu'elle découvre. Cousin fait partie de sa société philosophique en 1816, et il y rencontre Ampère. Biran se félicite d'avoir eu quelque influence sur le premier cours de Cousin en Sorbonne, l'hiver de 1815-1816^: « S'il chasse sur mes terres, dit-il, c'est de mon plein consentement, et j'ai ma bonne part du gibier, car mon livre sera beaucoup mieux entendu par ses disciples que par ceux de Condillac. » Mais Ampère, moins accommodant, se plaint, dans deux lettres du 28 mars et du 20 septembre 1817, que le jeune professeur se soit servi de ses idées sans le nommer. Ce même hiver de 1817, Cousin se fait présenter à M™" de Slaël, après avoir lu sans doute, comme tout le monde, le livre De l' Allemagne. Lui-même, dans son cours de 1816-1817, parle de Kant, dont il entend discuter les opinions par Royer- Collard, Biran et Ampère. Ceux-ci lui donnent peut-être
quelques idées nettes sur la sensation et la perception, sur la volonté, sur la raison ; mais il veut en outre voir de près celte philosophie allemande, dont on fait tant de bruit, et deux années de suite, à ses frais, aux vacances de 1817 et de 1818, il entreprend, pour lui et pour ees élèves, le coûteux voyage d'Allemagne.
Il va d'une Université à l'autre, causant avec les professeurs, qui sont parfois de vrais philosophes, Schulze à Gœttingue, Schleiermacher à Berlin, mais surtout Hegel à Heidelberg, Jacobi et Schelling à Munich. Son intention est d'introduire en France quelque chose de leurs doctrines, ce que le génie français en pouri'a supporter, ou ce que son propre génie en a pu saisir. Il voit même Goethe à ^Yeimar, et Gœthe en 1827 dira au jeune Ampère qu'il a conservé pom' M. Cousin une vive admiration. C'est à la suite de ce premier voyage que se place le cours de 1817-1818, le futur livre du vrai, du beau, du bien. Sur la fin de 1818, c'està-dire après un second voyage, notre philosophe a, dit-il luimême, une espèce de système. Il s'y confirme sans doute, lorsqu'il étudie de nouveau, en 1819-1820, la philosophie de Rant. Mais, au lieu d'employé à le développer le s loisirs que le gouvernement lui fait à partir de novembre 1820, il s'enfonce dans l'étude de Proclus, un Alexandrin, qu'il veut éditer ; il édite aussi Descartes, et commence sa traduction de Platon. Puis il fait en 1824-1825 ce troisième voyage en Allemagne, si célèbre par sa mésaventure ; mais Hegel et d'autres encore le visitent dans la chambre qui lui sert de prison, et ce n'est pas là du temps perdu pour son instruction philosophique. En 1827, Hegel à son tour vient le voir à Paris. Pendant tout un mois, du 3 septembre au 2 octobre. Cousin se fait son compagnon et son guide dans la, grande ville, son introducteur auprès des hommes célèbres, Thiers, Mignet, Fauriel, toujoui's en causant métaphysique. Il le retient le
plus longtemps possible, retarde plusieurs fois son départ, et, ne pouvant le quitter, il monte arec lui dans la diligence, et l'accompagne jusqu'à Bruxelles, jusqu'à Cologne même. Cette conversation de plus d'un mois est pour Cousin comme un quatrième voyage en Allemagne, et non le moins profifi table. Aussi, à peine se retrouve-t-il seul, qu'il se met à l'œuvre, et le 3 novembre 1827 le journal le Globe publie un grand article sur Platon où l'on sent enfin une philosopbie un peu plus sûre d'elle-même, grâce à l'influence hégélienne. Celle-ci se manifeste surtout dans le cours qu'il reprend le 17 avril 1828. Lui-môme écrit sans embarras à Hegel, pour lui faire pai't de son succès, et à Berlin on a beau crier au plagiat, et railler ce travestissement à la française des doctrines germaniques, Hegel est plus juste et plus vrai, lorsqu'il dit de son interprète : « H y a mis sa sauce, si je lui ai peutêtre fourni le poisson. » Ce n'est plus le système de Hegel, cependant, c'est celui de Schelling, auquel Cousin, après quelques oscillations, paraît s'arrêter dans une préface de juin 1833. H est vrai que Hegel était mort depuis novembre
Les treize leçons d'avril à juillet 1828, comme Introduction à l'Histoire de la PJdlosophie^ et encore plus les vingt-ciijq autres de 1828 à 1829, sur VHistoire générale de la Philosophie, sont certainement l'œuvre favorite de Victor Cousin. Toute sa vie il y revient sans cesse, pour la corriger et la perfectionner; sa dernière année est encore employée à en préparer une septième édition, et, le 8 décembre 186G, cinq semaines avant sa mort, ce vieillard de soixante-quinze ans veut en lire, devant l'Académie des sciences morales, la conclusion qui demeure comme son testament philosophique. A cette œuvre capitale il faut joindre aussi trois préfaces successives, qu'il met en tête des trois éditions de ses Fragments, le 1" avril 1826, le 30 juin 1833, le 20 juillet 1838, en même
temps que Jouffroy publie aussi des préfaces, ou des mélanges, les années 1826 et 1833 également, puis le 29 décembre 1836, comme s'il y avait, entre les deux pbilosopbes, rivalité ou émulation. Cousin publie une dernière édition de ses Fragments philosophiques en 1866 avant de mourir ; c'est la cinquième, et elle comprend cinq volumes : le premier sur l'antiquité, le second sur le moyen âge, c'est-à-dire sur Abélard, un de ses héros de prédilection, le troisième et le quatrième sur les temps modernes, et de préférence sur le cartésianisme, le dernier enfin sur la philosophie contemporaine ; il parcourt ainsi tout le champ de l'histoire, il pose au moins des jalons où personne n'avait pénétré avant lui ; il creuse parfois et fouille lai-même assez profondément le terrain, bientôt suivi et imité par des chercheurs comme lui, qui sont redevables à ses conseils et à son exemple d'une bonne partie de leurs découvertes. N'oublions pas enfin les Dialogues de Platon, traduits par lui ou pour lui, de 1822 à 1840, et les arguments qu'il met en tête des principaux, au moins jusqu'en 1831.
3. Souveraineté de la raison. — Cousin place au commencement de la philosophie l'observation. C'était la méthode de Laromiguière, et c'est aussi celle des savants : il faut donc la suivre, si l'on veut faire de la philosophie une science. Mais cette observation. Cousin la voudrait complète, s'étendant à l'âme entière, laiidis que jusque-là les philosophes n'avaient observé d'elle qu'une partie, qu'ils prenaient arbitrairement pour le tout. Déjà Laromiguière retrouvait l'activité de l'àuje jusque dans la sensation ; et Biran sentait, disait-il, dans l'effort uiusculaire laction de la volonté ; les Écossais, sous le nom de croyances naturelles, rétablissaient les principes de la raison, et Ampère remettait celle-ci en honneur avec la faculté d'aperceioir des rapports. Sensation, volonté, raison,
Ch. Adam. 14
c'était enfin rame tout entière : Cousin, réunissant les vues partielles de ses devanciers, se flattait d'avoir une vue totale de l'àme, et parla de pénétrer jusqu'au fond des choses.
La difficulté (Kant l'avait fort bien signalée) était de savoir ce que valent les principes de notre raison, et jusqu'où ils peuvent nous conduire. Kant avait été très frappé d'un fait, c'est que ces principes paraissent nécessaires à notre esprit ; nous les portons partout avec nous, et tout ce que nous connaissons ne nous est connu que par eux, donc par rapport à eux, c'est-à-dire par rapport à nous-mêmes. La nécessité de ces principes fut pour Kant une preuve de leur subjectivité. Ils font trop bien partie de l'homme, pour se trouver aussi dans les choses ou en Dieu ; ils sont tout à fait humains, et ne sont que cela. Or, en Allemagne même, Cousin avait rencontré des philosophes, comme Schulzeà Gœttingue, qui tiraient de là un double scepticisme. D'une part Kant reconnaissait que la spiritualité et l'immortalité de l'âme, et l'existence de Dieu, échappent à toute démonstration pour ou contre, faite au moyen de ces principes ; comment nous assurer désormais de ces hautes vérités? D'autre part, à l'égard de la nature, ces mêmes principes ne s'appliquent qu'aux phénomènes ; ils les ordonnent dans l'espace et dans le temps suivant des lois, mais ils laissent indécise la question de la substance du monde, de son origine et de sa fin : qui nous assure alors que les choses, dont nous ne savons pas ce qu'elles sont substantiellement, recevront toujours docilement, pour leurs phénomènes, les lois de notre esprit? Enfin d'autres philosophes, comme Jacobi, également convaincus de l'impuissance de notre raison à résoudre de tels problèmes, mais voulant atteindre quand même les plus hautes vérités morales et religieuses, avaient recours à la foi. Mais Cousin ne voulait pas plus du mysticisme que du scepticisme, et d'ailleurs l'un et l'autre étaient déjà dépassés en Allemagne même par Fichte,
et surtout Schoiling et Hegel. Doux partis rostaient donc à prendre : ou bien accepter les conclusions de Kant sur la raison, et chercher ailleurs, dans la volonté, sous le nom de croyance ou de foi, une autre sorte de certitude (ce qui touche de bien pi'ès au mysticisme) ; ou ])ien revenir sur ces conclusions, reviser le procès que Kant avait fait à la raison, et remettre celle-ci en possession de l'àme, et de Dieu, et du monde. C'est le parti que suivit naturellement Cousin.
Kant avait rompu les communications entre la psychologie et lontologie, entre l'homme et toute réalité subtantielle, même la sienne propre. Cousin voulut rétablir ces communications, et jeter, comme il le dit, un pont entre la psychologie et l'ontologie, au moyen de la raison, comme Royer- Collard avec la perception jetait aussi un pont entre le moi et les réalités nouménales. Mais pour cela il ne faut pas que la raison soit toute subjective, Cousin veut dire toute personnelle, tout individuelle. Aussi ne Test-elle pas non plus : c'est là le caractère de la volonté, mais non pas de la raison. Celle-ci n'est-elle pas la même chez un homme et chez un autre "? Elle ne saurait appartenir en propre à tel ou tel, puisqu'elle appartient à tout le monde. Elle se trouve donc audessus des personnes, elle est impersonnelle. L'universalité des principes rationnels paraît à Cousin une preuve suffisante de leur objectivité, et il entend par là leur nature ou leur origine sm'humaine : ces principes sont absolus, divins, et par eux nous pouvons sûrement connaître toute réalité telle qu'elle est. Ainsi les deux principes de substance et de cause nous font concevoir avec toute certitude, en nous d'abord, mais aussi hors de nous, d'autres causes et d'autres substances, et, pour leur assurer à toutes un solide fondement, une substance suprême et une cause suprême : Dieu. La raison spéculative, que Kant avait resserrée dans les étroites limites du monde des phénomènes, Cousin l'applique à tout
216 LA PHILOSOPHIE ENÛjFRANCE
ce qui est, et à ce qui est substantiellement. Loin d'être relative à l'homme, elle est en lui la manifestation, la révélation de Fabsolu. « Elle descend de Dieu et s'incline vers riiomme, disait-il en 1826 ; elle apparaît à la conscience comme un hôte qui lui apporte des nouvelles d'un monde inconnu. » Et déjà dans son cours de 1817, avant le premier voyage d'Allemagne, mais après avoir lu Kant : « L'absolu apparaît à ma conscience, disait-il, mais il lui apparaît indépendant de la conscience et du moi. Un principe ne perd pas son autorité parce qu'il apparaît dans un sujet ; de ce qu'il tombe dans la conscience d'un être déterminé, il ne s'ensuit pas qu'il devienne relatif à cet être. Nous croyons à l'absolu sur la foi de l'absolu. »
L'exemple des philosophes allemands n'était pas pour le décourager: la i-aison, un moment contenue par Kant dans un petit domaine, reprenait hardiment l'offensive avec Schelling et Hegel, et étendait partout son empire. En France Cousin avait des motifs particuliers de faire comme eux : il continuait la tradition du xvin^ siècle, en la complétant, pensait-il, en mettant la métaphysique enfin d'accord avec les nouvelles doctrines politiques. Avait-on assez exalté la raison et ses principes, devenus en 1789 les droits imprescriptibles, inaliénables, de l'homme? Le culte de la déesse Raison n'était pas autre chose que l'apothéose de cette raison divine et humaine tont ensemble, en un mot, absolue? Cependant la philosophie du xviir siècle, avec la sensation pour base, n'offrait pas un appui bien ferme à ce sublime édifice. Cousin, qui acceptait les théories politiques de la Révolution, et qui avait d'ailleurs, dans sa jeunesse, la fièvre, le délire de la métaphysique, voulut leur donner une philosophie appropriée, et c'est à une telle entreprise patriotique qu'applaudissaient les jeunes gens, comme Augustin Thierry et Rémusat. Lui-môme avait été un peu étonné et scandalisé, en 1817, de l'indulgence
de Hégel et de Gœthe pour ces philosophes, Voltaire, Diderot, « les enfanls perdus de notre cause >'. disait Tiin ; et, au risque de faire sourire Gœtlie, il lui déclara que « le matérialisme et lathéisme du xviii" siècle étaient des erreurs funestes, incompatibles avec le sentiment et les mœurs dun peuple libre )>. Cétait déjà l'avis, plusieurs fois exprimé par M"* de Staël, dans son livre De V Allemagne, et, dès 1813, Cousin inaugurait sa campagne philosophique, en proclamant qu'il allait reprendre l'œuvre interrompue de la Révolution française, pour en épurer et en raft'ermir les principes : « Trop longtemps, disait-il, nous avons voulu être libres avec la morale des esclaves. >
La raison ne régnera donc en politique que si elle règne dabord en philosophie. Cousin fut ainsi amené à la mettre partout, pourla voir ensuite partout. On cria aupanthéisme, non du côté des catholiques d'abord, qui ne s'en avisèrent qu'aux environs de 184t), mais du côté des disciples de Saint-Simon, dans le Producleur de 1826-18:27, où écrivait alors Auguste Comte; leurs réclamations étaient fondées, au point de vue scientifique et positif. Mais Cousin pouvait invoquer en sa faveur la tradition philosophique et même religieuse. En 1826, il parle de la raison comme dans l'évangile selon saint Jean : « C'est la lumière qui a éclairé tout homme à sa venue en ce monde; c'est le médiateur nécessaire entre Dieu et l'homme, le logos de Pythagore et de Platon, le Verbe fait chair, interprète de Dieu et précepteur de l'homme, homme et Dieu tout ensemble. » En 1838, il assure encore qu'il n'est pas plus panthéiste que Leilmiz. Et pourtant il avait dit que « Dieu ne se conçoit pas plus sans le inonde que le monde sans Dieu », et que, « si Dieu n'est pas tout, il n'est rien ». Aussi bien on ne fait pas aisément à Dieu sa part : lorsqu'il agit dans l'univers, il le pénètre bientôt tout entier. Mais le principe admis par Cousin recevait une triple application, selon la doctrine
de Hegel : « La vraie philosophie, écrivait Cousin dans le Globe, le 3 novembre 185!7, encore sous le coup de ses conversations avec lui, consiste à représenter en soi et dans son développement personnel la pensée tout entière et son développement. Or représenter la pensée tout entière, c'est représenter toute l'humanité dont l'essence même est la pensée ; c'est représenter toute l'histoire, image visible de toute la vie intérieure de l'humanité. Entin, c'est représenter toute l'existence ; car Texistence universelle elle-même n'est encore qu'une pensée que réfléchit expressément l'humanité. » Ainsi la pensée ou la raison doit se retrouver partout, parce que au fond elle est tout, substance de tout et cause de tout, une et triple, c'est-à-dire à la l'ois Dieu, nature et humanité.
4. Philosophie de l'histoire. — La marche de l'humanité est donc le progrès de la raison môme, et c'est ainsi qu'il faut interpréter la succession des événements historiques et celle des doctrines philosophiques. En histoire, ce qui frappe le pkis l'imagination des peuples, et sans doute aussi de certains philosophes, c'est la guerre, dont on avait eu plus de vingt ans sous les yeux le spectacle. Or, « si l'histoire, avec ses grands événements, n'est pas autre chose que le jugement de Dieu sur l'humanité, la guerre est le prononcé de ce jugement, et les batailles en sont la promulgation éclatante: les défaites et les victoires sont les arrêts de la civilisation et de Dieu. » Ainsi parle 'Victor Cousin, dans la neuvième leçon de son cours de 1828: au nom delà philosophie, il justifie et divinise la guerre, encore plus que ne faisait Joseph de l^laistre au nom de la théologie. Au grand scandale des philosophes continuateurs du xvni'' siècle, qui se reprenaient à croire dans un prochain avenir à la paix universelle, il enseigne la raison profonde des guerres et la moralité delà victoire : où l'on ne voyait qu'un conflit de forces brutales, le choc sanglant de
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plusieurs nations, il voit, dil-il, In rencontre de dilTérentes idées ; c'est une idée qui planait à Leipzig, à Waterloo, audessus des années aux prises, celle de la civilisation européenne, et c'est une idée encore qui a triomphé, celle de la Charte, qui assure la lihorté politique à la France, en attendant qu elle la donne aussi au reste de l'Europe. On aurait tort, par conséquent, après une guerre, de céder t'i « une sorte de sympathie sentimentale » pour le vaincu. « Le vaincu est toujours celui qui doit létre et qui a mérité de l'être », le vainqueur étant toujours « meilleur et plus moral ». Ou plutôt il n'y a pas de vainqueur, et encore moins de vaincu, notamment à Waterloo, puisque la lutte était entre idées pures, et que c'est une idée bienfaisante qui Ta emporté. Et cette Charte victorieuse est proclamée par Cousin la vérité même en politique, la vérité absolue, destinée à régner définitivement partout, avec la philosophie éclectique, non pas encore sans doute aujourd'hui en 18-28, mais plus tard vers 1850. Cousin n'était pas heureux dans ses prédictions :1a date qu'il indique est précisément celle où le gouvernement représentatif allait subir une longue éclipse en France.
Si la guerre a cette importance dans l'histoire de l'humanité, ceux qui la commandent et qui la conduisent occupent un rang à part, le premier de tous. De là une théorie des grands hommes, qui était pour plaire aux bonapartistes, comme celle de Waterloo flattait les libéraux. Alexandre et César sont transformés, métamorphosés en personnages divins, en révélateurs des desseins de la Providence, et qui ont pour mission de les accomplir. Napoléon avait indirectement sa part de tels dithyrambes. Au fond Cousin admirait la force, et essayait de justifier son admiration par des raisons philosophiques ; il y voyait le signe incontestable d'un droit, le droit divin du génie, qui ne peut manquer d'être toujours bienfaisant àThumanité. Toutefois il se tint d'abord dignement
à Técart du second empire, donnant même sa démission de professeur à la Sorbonne en mai 1832 ; et ses amis, disons-le à l'honneur du maître et des disciples, sont ceux qui eurent la plus noble attitude au lendemain du coup d'État : Barni, Bersot, Simon. Mais Cousin se sentit quelque indulgence pour Napoléon III en 1859, lors de la guerre d'Italie ; et en 1866, au moment de Sadowa, il n'eut que de l'admiration pour le génie de lempei'eur. Il s'inclina, dit Doiidan, qui rapporte ces « fortes expressions du philosophe », devant lui comme devant « le plus grand politique de nos jours I » Sans doute on ne pouvait pas prévoir, dira Bersot en 1879 ; mais on devait au moins ne pas oublier, et il n'était pas pern;is à un philosophe « de négliger si lestement les origines ». Qu'aurait dit, cependant, Victor Cousin, si, au lieu de mourir le 14 janvier 1867, il avait vécu quatre ans encore? 11 aurait amèrement regretté, j'imagine, ses phrases malencontreuses sur Démosthènes défendant quand môme sa patrie contre l'étranger dans une lutte sans espoir, comme aussi Brutus avait, sans illusion, défendu contre Octave la liberté. Mais il les regrettait déjà en 1861 : seulement il se faisait un point d'honneur de ne rien effacer de certaines lignes, devenues l'objet de tant d'indignation, parce qu'il ne voulait pas « avoir l'air de se dérober à une critique ennemie ». Une doctrine philosophique n'est jamais sans subir le contre-coup des événements. Celle de Cousin révolte maintenant la conscience nationale, comme elle révoltait déjà la conscience politique après 1831. On ne lui pardonnait pas alors ses réticences sur Brutus ; on lui pardonne encore moins, après la guerre de 1870-71, sa condamnation de Démosthènes. L'avènement de Louis-Napoléon avait déjà été fatal à sa philosophie ; le peu qui en survivait reçut le dernier coup au traité de Francfort. Une doctiine franchement brutale, comme celle de la lutle pour la vie, entre nations comme entre espèces et entre individus, parut préférable encore. Si
les plus nobles causes, les plus légitimes, sont à la merci de la i'oi'ce, soit: nous nous accommoderons, comme nous pourrons, du triste sort qui nous est imposé. 3Iais qu'on ne nous demande pas de voir derrière cette force une idée, et dans son triomphe celui de la raison môme, qui réclame, avec notre soumission, nos respects et nos hommages ! Ou plutôt l'homme ne se résigne pas à être abattu par la force brutale, écrasé par elle ; alors surtout sa raison, c'est-à-dire ici sa conscience, loin de s'incliner, se l'edresse et brave le plus fort, en attendant qu elle prenne sur lui sa revanche. Mais qu'on ne nous contraigne pas, au nom d'une philosophie, à être fatalistes d'abord, puis optimistes quand même, c'est trop à la fois : l'optimisme pour nous ne saurait être que le droit des individus et des peuples, et que leur liberté.
5. Histoire de la puilosophie. — Si tous les événements politiques sont heureux en somme, s'ils sont du moins utiles et bons pour l'humanité^ puisque c'est la raison qui les produit (une raison, qui n'est pas toujours, certes, la justice immanente des choses), les systèmes philosophiques offrent tous aussi un égal intérêt. Vrais en partie, puisqu'ils ont pu vivre quelque temps, faux pour le reste, puisque enfin ils ont perdu leur vitalité, tous sont au môme titre les ûls de l'esprit humain, tous sont également légitimes. Et Victor Cousin jette un regard de complaisance sur le passé ; il est successivement l'ami de tous les philosophes et de leurs systèmes, et ne leur demande que d'entrer docilement dans les cadres qu'il leur a préparés.
Il classe donc ainsi tous les systèmes. L'homme se fie d'abord, et c'est trop naturel, à ses sens pour connaître les choses. Ses premières conjectures se ressentent donc de ce moyen primitif de connaissance : c'est le sensualisme. Mais il ne tarde pas à s'apercevoir qu'il laisse échapper ainsi l'essen-
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tiel de la réalito ; ses sens le trompaient donc, il se défie d'eux et n'a plus confiance que dans ses idées, pures de toute sensation : c' est ïidralistne. Les théories nouvelles, qu'il imagine alors, sont-elles entièrement vraies? Il en doute bientôt. Mais, doutant et de ses sensations et de ses idées, il ne sait plus à qui se fier désormais, et se réfugie dans le scepticisme : là il se console et se disirait en se démontrant à lui-même, par de subtiles argumentations, qu'il a pris enfin le parti le plus sûr. Mais le scepticisme n'est pas un état où l'âme humaine puisse longtemps se tenir ; elle a trop besoin de certitude et de paix, elle les a demandées vainement à toutes les puissances de son être, elle n'attend plus rien que d'un être supérieur qui la transportera hors d'elle-même, au-dessus d'elle-même, et la ravira en lui par l'extase: tel est le mysticisme, qui vient après le scepticisme, comme celui-ci après l'idéalisme et le sensualisme.
Tout aurait donc été dit par les philosophes, selon Victor Cousin; seulement tout peut se redire, sous une forme nouvelle et meilleure. Il croit au progrès de la philosophie, non pas en ligne droite, mais plutôt en spii'ale, comme l'avait dit Vico. Elle aura donc l'air parfois de recider : mais, qu'on ne s'y trompe pas, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme, auxquels régulièrement elle revient dans chaque période, ne sont jamais les mêmes que dans la période précédente ; chaque fois, ils ont une forme plus savante, si bien qu'en définitive la philosophie avance. Elle marche de plus en plus dans le sens du spiritualisme ; le passé là-dessus paraît à Victor Cousin un sûr garant de l'avenir, et il invoque Socrate, Platon, et Aristote, il invoque Descartes et Leibniz, Newton, Montesquieu et Rousseau : la large voie ouverte par ces grands hommes est certainement la bonne, et la philosophie, malgré bien des écarts, ne peut manquer d'y revenir toujours. Elle n'ira pas cependant, quel cjue soit
son progrès, jusqu'à rendre jamais la religion inutile et à la faire disparaître à son profit: nulle part la philosophie n'a pu supplanter la religion, mais nulle part la religion n'a supprimé non plus la philosophie. Telles sont les dernières paroles de Cousin en décembre 18G(). Il en était venu à ce spiritualisme large, qui n'excluait rien, et qui admettait toutes les doctrines, chacune momentanément, parce qu'il était sur d'en avoir déûnitivement raison. Cela valait mieux que l'éclectisme prêché par lui de 1816 à 1826, qui faisait violence aux doctrines, en les rapprochant l'une de l'autre par force, prenant à chacune ce qu'elle paraissait contenir de vrai, et rejetant le reste, pour former de tous ces fragments de vérités un tout artificiel, dont les parties ne pouvaient tenir ensemble. Un système philosophique est comme un corps vivant, et les membres qu'on lui arrache en le mutilant ne sont plus, sans lui, que des choses mortes, et ne reprennent pas vie pour être joints à d'autres membres obtenus de la même façon. D'ailleurs quelle sera l'idée organique ou directrice de ce nouvel assemblage ? Victor Cousin ne savait où la prendre ; il s'adressait pour cela tantôt à la volonté, tantôt à la raison ; tantôt il ne voulait tenir compte que des faits, tantôt ces faits devenaient pour lui des symboles d'idées. Sa philosophie était (lui-même en fait la remarque, comme la Charte de 1814) un incohérent assemblage de toutes les nécessités, de toutes les aspirations du temps; on avait tort de la prendre pour une construction solide et définitive de la raison elle-même.
6. Défauts de Victor Cousin et ses mérites. — Cependant cet effort malheureux pour rétablir l'unité et la prééminence de la raison sans épithète, venait bien à son heure et reste ce qu'il y a de plus philosophique dans l'œuvre de Victor Cousin. Il espérait par là surmonter la distinction et l'opposition que Kant avait établies entre la raison pure ou spécu-
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lative et la raison pratique; Kant interdisait à l'une l'entrée d'un certain domaine, le suprasensible ou le surnaturel, et rouvrait largement à l'autre. Contradiction, dira Cousin, pour qui la raison est une et indivisible, sublime contradiction ! Deux choses, à vrai dire, manquaient à l'éloquent professeur, pour bien comprendre les difficultés de la philosophie nouvelle : le sentiment de la certitude scientifique, qui n'a pour objet que des vérités positives, mais n'a plus de prise en effet au delà ; et le sentiment de la certitude morale, c'est-à-dire de la croyance ou de la foi religieuse, qui a pour objet des idées surnaturelles et cjui les atteint, mais non point par la démonstration scientifique ni par la vérification scientifique encore.
Et pourtant Cousin a vécu pendant une des plus belles périodes de la science française, où celle-ci, sûre enfin de ses méthodes en chimie, en physique, en histoire naturelle, faisait avec Gay-Lussac, Fresnel, Cuvier et Geoffroy Saint- Hilaire des découvertes qui enthousiasmaient Gœthe à Weimar, et que rAllemagne encore aujourd'hui admire et nous envie. Cousin de 182o à 1834fut le contemporain d'Ampère, un autre philosophe, dont les cours, au témoignage de Sainte- Beuve, n'intéressèrent pas moins que ceux: de la Sorbonne des auditeurs réfléchis qui se plaisaient à entendre philosopher un savant. Mais Cousin mérita toujours le reproche, que lui faisait dès 1824 Auguste Comte, de s'imaginer, « sans jamais avoir rien étudié sérieusement, qu'il était placé à la source de toutes les connaissances humaines ». S'il avait un peu pratiqué les sciences particulières, il aurait reconnu que, depuis trois siècles, elles réclament l'emploi simultané et des sens et du raisonnement, et que sensualisme et idéalisme, loin d'être opposés l'un à l'autre, se trouvent réconciliés en elle pour une action commune, qui exclut le scepticisme dans tout le champ où elle s'exerce, et par delà assure une place légi-
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tiine au mysticisme. Il aurait compris que ce n'est pas trop de toutes nos facultés ainsi réunies, mais chacune avec sa tâche propre, pour prendre connaissance et en môme temps possession du monde physique, et pour réaliser dans le monde moral, qui est notre œuvre, un peu plus de justice, de paix et de bonheur. Il aurait enfin senti que c'est se payer de mots que de se dire certain, absolument certain, de l'existence de la raison absolue, en nous, en Dieu et dans les choses, sans pouvoir le vérifier ni le démontrer, et sans faire appel non plus, à défaut de cela, au cœur des hommes épris d'idéal.
C'est que Victor Cousin na pas eu davantage le sentiment de ce qu'est une religion. Autrement il n'aurait pas accusé Kant de s'être contredit. La contradiction n'existe que lorsqu'on dit tour à tour oui et non sur les mêmes choses considérées au même point de vue. Mais Kant disait que l'existence del'àme et de Dieu, incertaine sans doute d'une certitude scientifique, se trouve parfaitement certaine d'une certitude morale. Ce n'était pas dire tour à tour non et oui ; c'était ni oui ni non d'abord, et oui ensuite. Kant croit au devoir, il a la religion et le culte du devoir, il en accepte les postulats, qui sont l'àme et Dieu ; et la science le laisse entièrement libre à cet égard, elle ne lui interdit pas plus de tels actes de foi qu'elle ne les autorise. Victor Cousin pourtant, dans sa préface de 18:26, reconnaissait la volonté, et non pas la raison, comme centre de l'àme humaine. Mais cela lui parut dangereux, sans doute, et peu d'accord aussi avec son rationalisme à outrance, et il soutient ensuite le contraire. L'étude qu'il fait de Maine de Biran en i83i, celle de Pascal en 1842, qui pouvaient l'éclairer sur le rôle principal de la volonté dans la croyance, le rejettent de plus en plus du côté de la raison, à laquelle il s'attache exclusivement. Dans son article sur le mysticisme, en 1843, on ne sait s'il montre le chemin qui mène à Dieu, ou plutôt les obstacles qui nous en
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séparent. Entre Dieu et l'àme humaine, de peur que celle-ci n'aille se perdre en lui, il interpose soigneusement les lois de la nature et de la raison, lois qui sont de Dieu, sans être Dieu lui-même, et contre lesquelles nous venons nous heurter, quand nous voulons nous unira lui. Ces lois sont comme un phare qui éclaire à nos yeux un océan infini, mais qui marque en même temps le terme de nos pas sur un terrain solide, la borne jusqu'où nous pouvons aller. Et Cousin se faisait un devoir de tenir ce langage, juste au moment où son siècle reprenait le goût des choses religieuses, témoin, après 1840, le succès du Port-Roi/al de Sainte-Beuve, auquel Cousin lui-même contribua, elles prédications de Notre-Dame, inaugurées en 1835 par Lacordaire et reprises par lui de plus belle à partir de 18 W. Mais cette renaissance de la religion, qu'il avait peut-être lui-même préparée dès 1815 par un enseignement philosophique et religieux tout ensemble, comme l'atteste Dubois, et qu'il avait en 1828 et 1829 plutôt favorisée par un spiritualisme, auquel applaudissait Montalembert, il la méconnut à cette même date en la traitant de pusillanime et de senthnentale, et ne sut pas plus tard en comprendre la portée; il y demeura donc étranger et plutôt hostile au fond, malgré les apparences, de même qu'il resta tout à fait en dehors du mouvement scientifique.
Et cependant ce fut un rare et merveilleux esprit que Victor Cousin, d'une richesse confuse, où l'on trouvait, comme dans le système de Hegel, rassemblés tous les contraires, mais sans harmonie et sans nnité. Il a d'abord l'avantage de refléter son temps et de le suivre dans quelques-unes de ses vicissitudes: comme ses contemporains, il a d'abord, de 1815 à 1830, ses hardiesses et ses témérités romantiques; comme eux ensuite, par une sorte de revirement, il se détourne avec un certain embarras du romantisme de sa jeunesse, et préfère, à partir de 1842, une philosophie pseudo-
classique, analogue, vers la inéine date, à la pseudo-classi(jue tragédie de Ponsard. Mais, s'il n'apporte pas aux jeunes Français la vérité et la sagesse môme, il a du moins le mérite de les engager dans la recherche de la vérité, de leur inspirer TamoLir de la sagesse. N'est-ce pas beaucoup déjà, et le mieux qu'un philosophe puisse faire, que de réveiller ainsi les esprits et de les mettre en mouvement ? Se croire arrivé au terme est aussi contraire au mouvement que de ne point partir : des deux façons, c'est inertie, torpeur, choses contraires à la nature humaine, qui ne peut tenir en place, de peur de s'endormir sur place. C'est donc par le mouvement que se manifeste la vie de l'esprit, non par le repos; c'est par l'acquisition laborieuse d'une vérité toujours imparfaite, et non par la possession tranquille, mais illusoire et vaine, de la vérité absolue. Victor Cousin crut un moment avoir trouvé celle-ci, ce fut là son erreur; mais, lorsqu'il encourageait seulement à la chercher, il était, certes, un puissant et bienfaisant excitateur des esprits. Enfin il eut le bonheur de communiquer à la plupai't de ceux qui suivirent ses leçons la certitude et la paix morale pour toute la vie. Doudan, devenu plus équitable pour le philosophe au lendemain de sa mort, fit de lui en quelques mots ce bel éloge funèbre : « On pense toujours, écrivait-il le 9 février 1867, à quelqu'un à propos de quelque chose. Par exemple, quand on remonte jusqu'à son enfance et à sa première jeunesse, on trouve que les sentiments moraux sont indissolublement unis à l'image d'une personne. » Pour beaucoup, cette personne était Victor Cousin. Et Doudan exprime ainsi l'impression que l'on gardait religieusement du philosophe : « Il avait réuni l'émotion à la rigueur des démonstrations ; il avait donné comme une àme romaine aux abstractions; il avait porté dans l'esprit de la philosophie, dans l'enchaînement des vérités morales, quelque chose du génie de Corneille. »