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CHAPITRE V

Jouffroy (1) (1796-1842)

1. L'homme (p. 228). — 2. Ses ouvrages (p. 235).— 3. Projets de psycfiolopie (p. 238). — 4. Problème de la destinée humaine (p. 243). — 3. Incertitude théorique, paix de la conscience (p. 246).

i . L'homme. — Sainte-Beuve rapporte ce mot assez méchant de Cousin : « J'ai fait, disait-il, quelques ouvrages, mais ce que j'ai peut-être fait de meilleur, c'est encore Jouffroy^ qui est 'presque un homme ! » Cela valait mieux, après tout, que d'être traité, comme le fut Cousin lui-même, « de singe amusant», « d'Arlequin », « de Phédon-Scapin ». par le jeune Ampère, Quinet et Sainte-Beuve. Jouffroy, au moins, fut toujours parfaitement sincère : il recueille même aujourd'hui surtout le hénélîce de sa sincérité. On ne le connaît, en effet, et on ne le juge d'ordinaire que d'après une sorte de confession, qui est celle de la plupart des enfants du siècle. Il avait dix-sept ans, et venait d'entrer h l'École normale : un soir de décembre, après un sérieux examen de conscience, il constate avec épouvante que sa foi religieuse, si vive dans son enfance et sa première jeu-

(1) Saiutc-Heuve, Rev. des Deux Mondes, i'^' déc. 1833 : — Pli. Damiroii, Préface des nouveaux mélanges philosophiques de Jouffroy, 18^2; — Cli. de Rémusat, Rev. des Deux Mondes, i" août 1844 ; — M. Mignet, Notice du 26 juia 1833; [Acad. des- Se. mor. et polit., t. XXV, p. 197); — M. Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, 1860, t. II, pp. 119 et 373, etc.; — J. Tissot, Notice dans la Biographie universelle ; — E. Caro, Rev. des Deux Mondes, 15 mars 1865 ; — X. Doudan, Lettres, 1879 (t. I, juin et juillet 1841, mars et juin 18i2, et passiin).

nesse, est iiioi-te à loiil jaiiuiis, cl ct'la millcuiciit par sa faute, mais par le seul effet des Idées semées, dit-il, comme la poussière dans l'atmosphère qu'il respirait. Ses croyances perdues, il ne perd pas cependant le souci des problèmes dont elles lui donnaient la solution. Jamais, au contraire, il n'en sent mieux l'importance : « J'étais incrédule, dit-il, mais je détestais l'incrédulité. » A. dater de ce jour, il sait quel sera l'emploi de sa vie : chercher dans la philosophie la certitude et la paix, qu'il ne trouve plus dans la religion. On croit d'ordinaire que sa recherche fut vaine, qu'il ne retrouva jamais le bonheur d'autrefois, et que le tourment des choses divines abrégea même son existence, devenue fort mélancolique. On se le représente si malheureux, une fois sorti du sanctuaire, tournant tout autour, comme une pauvre âme en peine, et n'osant pas y rentrer. A vrai dire, Jouffroy ne redevint jamais un croyant : il s'efforça seulement d'être un philosophe ; il réussit au moins à devenir un homme, qui compte parmi les premiers de son temps, et de nos jours encore les meilleurs d'entre nous aiment à se reconnaître en lui.

wSa vie si courte, de 1796 à 1842. est pleine de travaux. Jurassien de naissance, ce qui le rapproche de Genève et du tempérament genevois, il passe ses premières années aux Pontets, petit hameau de l'arrondissement de Pontarlier. Puis il commence ses études dans une pension de village, les continue au collège de Lons-le-Saulnier et les achève au lycée de Dijon. En 1813, il est admis à l'École normale : c'est, nous l'avons vu, le moment critique et décisif de sa carrière. Mais, si les croyances religieuses, en s'en allant, laissent un vide douloureux dans son cœur, il n'en discute pas moins avec un ferme et libre esprit les traditions historiques ou autres du christianisme, et Sainte-Beuve nouslemontre, tout jeune, aux prises, pendant les vacances, avec un autre jeune homme, de la Franche-Comté comme lui, l'abbé Gerbet, et le

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pressant de ses objections à propos cVim zodiaque égyptien qui devait renverser toute la chronologie biblique. « Attendons », se contente de répondre Tabbé, sans laisser pour si peu ébranler sa foi; et, en effet, cette prétendue découverte, dont on avait fait grand bruit, se trouvait fausse. A Paris, au sortir de l'École normale, Jouffroy enseigne dès I8I0 la philosophie, et cet enseignement tout nouveau est pour lui une diversion qui l'occupe au dehors et ne lui laisse guère le temps de penser à son âme. Tout entier chaque jour à la leçon du lendemain, qu'il doit non seulement préparer, mais construire de toutes pièces, les abstractions philosophiques avec lesquelles il vit sont pour lui toute la réalité, et les choses réelles, lorsqu'il y revient au moins pour les repas, lui apparaissent, au contraire, comme un songe. Il tombe malade et prend un congé d'un an, en 1819-1820, puis un autre encore, en 1821-1822. Ces deux années de repos, où il se retrouve enfin, lui permettent de se satisfaire sur les questions vitales. Elles n'avaient cessé de le préoccuper. A deux reprises, en effet, devant ses élèves de FÉcole normale, il avait fait contre le christianisme une sortie sans doute assez violente, car Royer-Collard, averti et craignant pour l'École quelque mesure de rigueur, le tança comme il savait le faire : « Je l'ai fait pleurer là, Monsieur, sur ce fauteuil, » disait-il à Sainte- Beuve, qui trouvait d'assez mauvais goût, de la part d'un philosophe, un aussi dur l'appel à l'ordre.

Lorsque Jouffroy revint prendre du repos au pays natal, les premiers temps furent pénibles pour lui. « Tout, dit-il, était comme autrefois, excepté moi. Cette église, on y célébrait encore les saints mystères avec le même recueillement; ces champs, ces bois, ces fontaines, on allait encore au printemps les bénir; cette maison, on y élevait encore, au jourmaiqué, un autel de fleurs et de feuillage ; ce cui'é, qui m'avait enseigné la foi, avait vieilli, mais il était toujours là,

croyant toujours, el tout ce que jainiais, cl tout ce qui m'entoui'ail avait le même cœur, la même âme, le même espoir clans la foi. Moi seul l'avais perdue... » 3Iais d'abord, après quatre années de fiévreux labeur, il ressent une sorte de rafraîchissement, d'apaisement tout pbysique, en respirant l'air de la montagne, qu'il regrettait tant à Paris. « Qui vous dira, écrit-il à son ami Dubois, la fraîcheur de nos fontaines, les murmures et les balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres ? » Dubois, qui est en ce moment professeur à Besançon, ne résiste pas au plaisir de visiter le Jura avec son ami pour guide. Celui-ci le conduit par des sentiers connus seulement des pâtres : une fois on parvient ainsi, en montant toujours sans rien voir, jusqu'à un certain sommet, au haut duquel, raconte Dubois émerveillé, « toutes les Alpes jaillirent devant lui d'un seul jet ! » Et les deux jeunes gens, grisés de ces courses et de ces spectacles dans la montagne, passent la frontière, et, sur le sol libre de la Suisse, ils chantent à plein cœur un chant alors proscrit de France : la Marseillaise, l'hymne de la liberté. Puis, le soir, ils allument des feux, avec les bergers, et Jouffroy apporte des brassées de bois vert, qui avivent la flamme, comme font, dit-il, les barbares jetés de temps à autre par la Providence dans le foyer expirant des civilisations. Cependant le calme l'entre peu à peu dans son âme ; il médite sur les problèmes qui lui sont chers, et se refait lui-même sinon des certitudes pour remplacer les croyances disparues, au moins de hautes probabilités avec lesquelles on marche d'un pas sûr dans la vie. Sept à huit ans, ce n'est pas trop pour prendre un parti, dira-t-il plus tard ; il lui restait encore une vingtaine d'années pour agir. De 1813 à 1822, c'est, en effet, sa période de préparation, et sa vie active dure de 1822 à 1842. De retour à Paris, Jouffroy se trouve privé de ses deux

places, à l-Ecolc normale et au collège Bourbon. Bon nombre de ses amis sontfrappés comme luiparlaréactionquitnomphe depuis 1820, et qui finit par mettre à la tôte de lUniversite Vévéque d'Hermopolis. Sous le coup de ces attaques et dans l'indignation du moment, Joufifroy écrit en 1823 et en 1824 deux articles publiés par le Globe : Vun, le 15 janvier 182o, De la Sorbomie et des philosophes, et l'autre, le 24 mai, Comment les dogmes finissent. Ce môme manifeste, plus de seize ans après, devait servir encore d'introduction, en novembre 1841, au premier numéro d'une revue indépendante fondée par Pierre Leroux, attestant ainsi que les besoins du siècle étaient toujours les mêmes, et que rien, pendant ces seize années, n'avait été fait pour leur donner satisfaction , c'était comme un muet reproche à l'adresse de celui qm les avait si bien signalés en 1825. Jouffroy rejette en même temps les négations du xviii'' siècle et les affirmations du xvif ; il se sépare nettement du parti philosophique, qui n'est pour lui qu'imparti révolutionnaire, et de ce qu'on appelait alors le parti-prêtre. L'un n'a que trop détruit, et l'autre voudrait en vain restaurer. C'est le rouge et le noir de Stendhal, également odieux à Joull-roy ; il n'est pas plus l'ami des bonapartistes et des Jacobins que celui des Jésuites, et il souh.aite une doctrine nouvelle qui soit celle de l'avenir. Puis il collabore à différentes revues, et dans son petit appartement, avec quinze ou vingt auditeurs d'élite (au-dessus de vingt, c'eût été une réunion séditieuse) il fait des cours privés, dont Sainte-Beuve et Dubois gardent mi vif souvenir : on sortait de là ému, pénétré, sous le charme sérieux et grave non pas tant de sa parole que de sa pensée, tout entière à la contemplation intérieure; on revoyait toujours « cette figure grave et belle avec des expressions si douces et si fières, si seremes et si tristes, ces yeux d'un bleu pâle et d'mie lenteur réfiéchie, au regard calme et profond, avec cette inspiration qu'il n'avait

pas besoin de recevoir des autres, la puisant tonte en luimême. »

Six ans api-ès, en 1828, les circonstances redeviennent favorables, et il peut reprendre son enseignement public à l'École normale et à la Sorbonne. Ses déclarations sont alors très nettes, surtout dans certaines leçons de décembre 1830 et de mars 1834 ; il place toutes ses espérances dans la pbilosopbie seulement ; il sait mieux que personne le peu qu elle donnera pendant longtemps encore, et au prix de quel labeur ; mais il se tient pour satisfait de cela, et n'en demande pas davantage. Il paraît si net même que dans les premiers mois de 1832 quelques jeunes catboliques, qui vont bientôt fonder la Société de Saint-Vincent-de-Paul, s'offensent d'une de ses leçons: Ozanam, leur chef, est chargé par eux de protester contre ce qu'ils regardent comme uii défi jeté à leur foi. Le philosophe donne à ses auditeurs lecture de la protestation, et, pour toute réponse, il se féhcite du progrès fait dans les esprits depuis cinq ans: en 1827, c'est le matérialisme qui lui adressait des objections ; aujourd'hui elle lui viennent du catholicisme renaissant. Mais Ozanam, pour opposer à la philosophie un enseignement rival, va bientôt, en juin 1833, puis en février 1834, demander à l'archevêque de Paris des conférences religieuses dans la chaire de Notre-Dame, et, l'hiver suivant, commence la prédication de Lacordaire.

J-ouffroy poursuivait en paix ses travaux, attentif aux idées nouvelles, suivant avec curiosité de 1830 à 1832 les tentatives des saint-simoniens, compté plus tard par les fouriéristes euxmêmes parmi les « expectants », c'est-à-dire ceux qui attendent une théorie à l'œuvre avant de la juger, toujours passionné d'ailleurs par le problème de la destinée de l'homme, mais non plus tourmenté, ce me semble, ni même troublé comme autrefois. Certes le doute l'a profondément atteint, et il souffre d'abord comme pas un de cette cruelle blessure; mais il

réussit ensuite à guérir, sans recouvrer peut-être cette santé parfaite, cette vive allégresse queTàme, pas plus que le corps, ne goûte jamais plus après une grave maladie. L'homme fait ne se retrouve jamais non plus aussi heureux qu'il était dans son enfance: qui voudrait cependant, disait Aristote, ne connaître, toute sa vie, que le honheur d'un enfant? JoufTroy s'est fait un régime moral, il a des principes et une règle de conduite, et il les professe à l'occasion, comme dans son rapport de 1840, relatif aux écoles normales primaires, et dans ce discours, prononcé la môme année à la distribution des prix du collège Charlemagne, qu'il se plaisait à appeler lui-même son testament philosophique.

Sa fin est proche, enefifet. Il eut toujours une santé délicate, qui le forçait fréquemment à interrompre ses cours; Guizot l'envoya même en mission à Pise, pour se rétablir, l'hiver de 183o-1836. Il enseigne encore une année ou deux, puis ne fait plus que décliner. Aussi en 1841 veut-il revoir une dernière fois le pays natal. On a de lui une lettre écrite le premier dimanche de juillet, jour de la fête du hameau. Il le passe avec son frère et un oncle, la seule personne qui puisse leur rappeler les jours d'autrefois. « Les autres dorment tous autour de l'église. La nature seule n'avait pas changé: elle étalait devant nous son éternelle jeunesse. Le vallon était comme une corbeille de fleurs. L'air était plein de parfums; les abeilles y bourdonnaient aux rayons d'un soleil étincelant. Les grands bois fumaient au loin, et un profond silence y laissait la pensée libre de s'élever à Dieu et de se souvenir du passé... » Puis il rentre à Paris. Un échec à la Chambre des députés, dont il était membre depuis 1833, et où il eut toujours, dit Villemain, plus de considération que de bonheur, lui porte un coup dont il ne se relève pas. Au moins fait-il, comme Pascal, un bon usage de sa maladie, « sorte de retraite spirituelle, ménagée par Dieu à l'homme pour se reconnaître

avant de mourir ». Il disait doucement à son frère en présence de sa femme : « Dieu ne serait pas injuste en me retirant si tôt de ce monde: il m'a donné quarante-cinq ans de bonheur; peu d'hommes en oui eu autant. Il m'a fait sortir de mon village, où aucune route n'étaittracée, pour meconduire à Paris, où tout m'a réussi, et où j'ai tout obtenu sans avoir jamais rien demandé. » Et le 1" mars 18i2, se rendant très bien compte de son état: « Je sens, dit-il, à deux reprises, que je me décompose, je vois tout rouge. » Puis, après quelques mots de tendresse et d'adieu à sa femme, il expire dans le plus grand calme.

Ainsi le dernier regard que Jouffroy jette en arrière sur sa vie est un regard paisible et satisfait ; il ne se plaint pas, il fait plus que de se résigner : il remercie Dieu du sort qui lui a été donné. Ce détachement stoïque est même poussé un peu loin: on préférerait surprendre, sur ce visage d'un époux et d'un père, au moins quelques signes d'angoisse aux approches de la séparation suprême. Non, rien de cela; et, d'autre part, sur les choses d'outre-tombe, son âme, à cette heure dernière, garde aussi la plus parfaite tranquillité.

2. Ses ouvrages. — Quels sont les ouvrages de Jouffroy? En 1814, il avait trouvé, dit-il, la philosophie dans un trou, que creusaient avec une rare patience Royer-Collard et après lui V. Cousin, l'un uniquement occupé du problème de la perception extérieure, l'autre de l'origine des idées. C'était tomber de haut, il le croyait du moins, pour une âme comme la sienne, accoutumée par le christianisme à habiter sur les sommets de la pensée. Mais Jouffroy pouvait sortir à volonté de ce trou ; il avait pour cela deux ailes, selon le mot de Doudan, l'abstraction et la poésie. Il eut toujours, en effet, le goût des romans, il en fit lui-même plus tard un ou deux, et la première étude qu'il publia, en août 1816, fut une thèse sur les

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Sentiments du beau et du sublime. En 18:26, dans son cours privé, il traite de V esthétique ; un des auditeurs, M. Delorme, en fait une rédaction, que Damiron publie en 1843. Le problème de la destinée humaine, problème moral et religieux par excellence, Toccupe à la Faculté des lettres, de 1830 à 1833, et les deux années suivantes il professe un cours de droit naturel, cours historique surtout, Thistoire l'ayant toujours hcaucoup intéressé : il en publie lui-même deux volumes, en 1834 ; le troisième ne paraît qu'après sa mort, en 1842, par les soins de Damiron. La même préoccupation d'assigner un but à la vie se retrouve dans son rapport de 1840 sur le concours relatif aux écoles normales primaires, et dans son discours de la même année à la distribution des prix du collège Charlemagne. Mais ce n'est là qu'une première partie de ses écrits, celle où il mit sans doute le meilleur de lui-même, si l'on y joint l'histoire de ses pensées intimes qu'il écrivit vers 1831- 1832, et qui ne fut publiée aussi qu'en 1842, après sa mort.

D'autre part, il s'iial)itua vite à ce « trou », au fond duquel la philosophie avait été enfermée par Royer-Gollard ; il finit même par ne pas s'y déplaire. 11 y vit en effet une mine où Fou pouvait découvrir des choses utiles et précieuses; et une notable portion de sa vie fut employée, non pas à faire luimême de telles découvertes, mais à circonscrire nettement le terrain où il fallait chercher et à tracer des règles pour la recherche. Ce fut à ce travail préliminaire qu'il s'opiniâtra d'abord, pendant ses deux années d'École normale, de 1813 à 1815, puis les quatre années d'enseignement qui suivirent. Sa nature l'inclinait plutôt aux problèmes qui regardent l'àme, son origine et sa fin ; mais il voulut, de propos délibéré, devenir psychologue et plier son esprit k une rigueur toute scientifique. De là une seconde série d'ouvrages qui nous font connaître les efforts du savant et du philosophe, tandis que les autres, d'un accent plus personnel, nous révèlent surtout

riiomine. En 1820, Jouffroy publie, avec la traduction des Esquisses de philosophie morale deDugald Stewart, une préface, qui devient le programme de la psychologie nouvelle. Damiron appelle aussitôt cette préface la carte et le guide de Texplorateur, et son plan de campagne, avant de s'engager dans ce pays inconnu. En 1831-1832, Jouffroy écrit une autre préface, qu'il n'achève pas, sur l'organisation des sciences philosophiques ; la deuxième partie (elle en comprend trois) n'est autre que cette histoire intime de sa pensée, cette confession qu'on relira toujours. Ce devait être une préface pour le premier volume de sa traduction de Reid, dont les cinq autres, de II à VI, avaient déjà paru en 1828 et 1829. Il en refait une autre plus courte, mais très importante encore, à Pise, en 1836, et la publie enfin cette même année. Puis les 22 et 29 septembre 1838, il lit, devant l'Académie des Sciences morales et politiques, encore un mémoire sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie, que l'on imprime en 1839 au tome II des travaux de cette Compagnie. Dans ces longues études de 1826, 1831-32, 1836 et 1838, Jouffroy revient donc quatre fois, sans se lasser, aux mêmes questions de définition et de niéthode, s'arrêtant aux abords de la psychologie, sans entrer dans la science même, sinon en de rares occasions, et sans grand succès, pour étudier le sommeil, la sympathie, les signes et leur interprétation. Déjà en 1832, Lerminier le raille et raille aussi Cousin d'obtenir à bon compte la réputation de philosophe, avec de simples préfaces, avec des fragments philosophiques ou même des traductions. Mais, répond Jouffroy, la philosophie durant tant de siècles a erré, sans arriver à rien qui soit convenu de tous, que ce n'est pas du teiups perdu de chercher à la remettre enfin dans la bonne voie.

L'œuvre de Joufifroy se divise donc en deux parties : l'une psychologique et scientifique, l'autre morale et religieuse ; et

celle-ci n'est pas seulement comme une gageure de trouver la vérité par amour-propre et par point d'honneur philosophique : c'est avant tout pour lui une affaire d'âme. Suivons-le donc d'abord dans ses tentatives pour faire de la psychologie une science, puis dans ses méditations sur la destinée de l'homme, et enfin dans le scrupuleux examen qu'il fait du degré de vérité auquel on peut atteindre et du genre de certitude dont on doit se contenter.

3. Projets de psychologie. — La psychologie, ou la science de l'àme, lui paraît menacée de deux côtés à la fois dans son existence ou du moins dans son indépendance : par la physiologie ou la science du corps, et par la philosophie ehe-méme, qui, le plus souvent, consiste tout entière dans la métaphysique. Les physiologistes, en effet, la font rentrer dans l'étude des organes corporels et de leurs fonctions; mais les philosophes ne la séparent du corps que pour l'absorber dans une science supérieure (est-ce bien une science?), celle de la nature, de l'origine et de la fin de l'àme, indépendamment du corps. Ils ont hâte d'arriver à la métaphysique, et ne font que traverser la psychologie, pour y prendre, en passant, juste de quoi résoudre, du moins ils se l'imaginent, les hauts problèmes qui les attirent. Jouffroy n'est pas moins attiré que les autres par ces problèmes, et, pendant sept ans, il doit faire sur lui-môme un violent effort pour en ajourner la solution et se confiner dans Fétude préalable des faits de conscience : il ne cède ni à l'exemple de Cousin, qui a bientôt laissé derrière lui la psychologie pour s'aventurer en pleine métaphysique, ni, ce qui est plus difficile, au désir et au besoin qu'il a lui-même de résoudre ces questions pour le repos et la paix de son âme. Dans sa préface de 1826, il recommande donc, comme une chose absolument nécessaire, de distinguer, lorsqu'on étudie l'âme, les faits, et ce

qu'iLappelle les questions ultérieures, de renvoyer celles-ci à rachèvement de la science, ce qui serait sans doute un peu loin, et de se faire une loi, si on veut enfin constituer scientifiquement la psychologie, 'de s'y comporter moins en philosophe qu'en savant véritahle. Qu'on observe simplement les faits de conscience en eux-mêmes, sans y chercher des indications sur l'âme, sa spiritualité et son immortalité ; ce sont là des questions d'un autre ordre, questions morales et religieuses, qui pourraient troubler une vue claire des choses et donnera celles-ci un aspect plus ou moins trompeur. Avec sa parfaite sincérité, Joufifroy pousse le scrupule jusqu'à renoncer, lorsqu'il veut être psychologue, à ses préoccupations les plus chères, à se déprendre de lui-môme et à devenir un autre homme, uniquement épris de vérité scientifique.

Écarter ainsi le problème métaphysique ne lui suffit pas encore ; il en fait autant du problème logique, lequel est, à vrai dire, fort voisin du premier. Sommes-nous capables de certitude dans nos connaissances en général, et en particulier dans celles qui ont pour objet l'âme? et de quelle sorte de certitude ? et dans quelles limites ? Là-dessus Jouffroy, dans sa préface de 1836, prend de plus en plus exemple sur les sciences, et s'efforce de réconcilier avec l'étude suspecte de l'âme tous les autres savants. Que font ceux-ci en physique, en chimie et ailleurs? S'attardent-ils à de vains préliminaires sur la nature de chaque science, et ses principes, et sa méthode ? Non, certes ; mais ils abordent aussitôt les difficultés qui s'y rencontrent, ils les prennent corps à corps, et c'est ainsi qu'ils étendent leurs conquêtes. La vérité d'une science se prouve, non pas d'avance par une argumentation qui n'est que verbiage, mais par des actes, c'est-à-dire des découvertes. On demandait jadis si le mouvement est intelligible, et, partant, s'il est possible ; et, le demandant, on en

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doutait, et on finissait par le nier : la meilleure réponse ne futelle pas celle de ce philosophe qui, sans mot dire, se leva et marcha ? De môme toutes les sciences ont marché, mais parce qu'elles ne se sont pas arrêtées d'ahord à se demander si elles étaient capahles de le faire, si elles en avaient le droit et le pouvoir. Seule la philosophie, pour son malheur, s'est avisée de cette question préalable, et elle en est encore à faire son premier pas. La solution du problème logique est donc sans intérêt pour l'avancement des sciences, et sa discussion même est un obstacle. Mais voilà que JoufTroy s'attarde lui-même, non pas à étudier ce problème de la certitude, mais à expliquer qu'il ne faut pas l'étudier. Voilà qu'il passe toute sa vie à tracer des frontières à la nouvelle science, sans y pénétrer. « Oui, dira plus tard Ch. de Réinusat à M. Ribot, pendant que nous perdions notre temps en Fi-anceà établir que la psychologie est possible, les Anglais l'ont faite. >>

Jaloux de sauvegarder l'indépendance de la psychologie, JoufTroy la sépare entièrement aussi delà physiologie, ce qui est séparer l'àrao du corps. La séparation paraît même outrée à quelques-uns de ses amis. Le prudent Damiron objecte, dès 1828, que l'àme pendant son sommeil n'est point si indépendante de l'organisme : Jouffroy, en effet, avait choisi de préfé-.^ rence le sommeil pour montrer que la conscience est continuelle en nous. Damiron se permet aussi de douter que la perception externe ne soit l'œuvre d'aucun sens, et que la volonté se trouve tellement hors de prise, qu'aucune lésion du cerveau n'y puisse porter atteinte. A plus forte raison, Pierre Leroux, dès 1833, réclame la réintégration de l'âme dans le corps, auquel elle est unie à ce point qu'elle forme avec lui, dit-il, reprenant le motdeBossuet, « comme un tout naturel ». Et le vieux phy.siologiste Broussais se ranime pour combattre là-dessus les prétentions de Jouffroy. Ajoutons que celui-ci parle de la psychologie séparée, juste au moment où elle va

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finir, et où il devient de plus en plus difficile de rester un pur psychologue, par suite des progrès de la physiologie, enfin à la veille du jour où des recherches nouvelles et heureuses vont être tentées précisément sur ces limites indécises des deux sciences, comme sur le terrain le plus propice aux découvertes.

En outre JouflVoy, séduit par le succès des sciences physiques, prétend dahord transporter, sans aucun changement, leur méthode en psychologie. Cependant ohserver n'est pas tout dans ces sciences mêmes, et le plus sûr instrument de découverte dont elles disposent est l'expérimentation . Or une psychologie bornée, comme le voulait Jouflroy, aux seuls faits de conscience, sans aucune prise matérielle sur eux, peut-elle même les observer avec exactitude et précision, peut-elle surtout expérimenter ? Et si elle ne le peut, à quelle certitude prétendra-t-elle encore? Déjà, en 1844, Réniusat fait ses réserves au sujet de cette assimilation de la psychologie et de la physiologie, non, certes, pour leur objet, mais quant à la méthode et à la certitude scientifique. Plus tard, en 1863, Caro lui-même, rendu plus circonspect par vingt années de débats sur les doctrines positivistes, reconnaît quil n'y a pour une science que deux moyens d'obtenir la certitude : le raisonnement, comme en mathématiques, et Texpérimentation, comme en physique ; hors de là, si Ion peut bien arriver à la certitude encore, c"est une certitude d'un autre ordre, extrascientifique en quelque sorte, supra-scientifique, si Ion veut, mais une certitude que ne connaît pas la science. Caro s'en console en disant que, sur ces hautes questions de l'àme et de Dieu, si la certitude qu'on obtient ne se prouve ni ne se démontre comme celle des savants, l'àme entière toutefois s'y trouve engagée, c'est-à-dire tout l'esprit et encore mieux tout le cœur. N'importe, il refuse pour la psychologie le titre et le caractère de science positive que Joufl'roy veut lui conférer.

Mais Jouffroy ne renonce-t-il pas lui-même à ce parallélisme spécieux entre la méthode de la psychologie et celle des sciences physiques ? Dans son mémoire sur la légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie^ en 1838, il soutient que, s'agit-il des phénomènes physiques, nous ne connaissons qu'eux et leurs rapports, mais nullement leurs causes, que nous nous contentons de suppose]', et que nous désignons d'un mot, comme gravitation, force végétative, force vitale ou animale ; mais, quant aux faits psychologiques, nous les connaissons en même temps que leur cause, qui est nous-mêmes, notre moi. Et cette cause lui paraît un fait positif comme les phénomènes, saisie comme eux pail'ohservation intérieure ou la conscience, nullement déduite ou induite par le raisonnement, mais constatée dans son acte même et dans sa puissance d'agir. Cependant Jouffroy n'invoque cette constatation que pour distinguer encore mieux de la physiologie sa science favorite, la psychologie, pour mettre celle-ci tout à fait hors de pair, et non point pour fonder sur elle une métaphysique. La preuve, c'est que cette cause, qui est le moi, n'est peut-être pas, selon lui, la substance même et le principe de notre être, hien que ce soit le dernier terme auquel puisse remonter notre connaissance . Jouffroy imagine comme une cascade de termes, descendant de la substance, d'ailleurs inconnue, de l'âme, à la cause qui découle immédiatement de cette substance, puis à l'action ou à la modification de cette cause, enfin aux phénomènes psychologiques qui en sont la conséquence. Quant à lui, s'arrêtant à la cause, il ne va pas jusqu'à la substance, et se demande même si elle existe et s'il faut la maintenir. D'autres philosophes, plus hardis, la supprimeront résolument, et s'en tiendront à la cause, comme à l'absolu de l'âme ; mais Joufiroy osa-t-il jamais croire qu'on puisse ainsi dans l'âme atteindre l'absolu ?

4. Problème de la destinée humaine. — Ces essais réitérés de méthode scientifique en psychologie n"emp(?chent point JoLiffroy de méditer sur le problème de la destinée humaine. Ici l'homme qu'il est réellement nous apparaît bien supérieuiau savant qu'il veut être, et longtemps on relira suitout les deux leçons de décembre 1830, écrites au lendemain de ces journées de juillet qui furent pour la nation une crise morale et sociale encore plus que politique. La méthode de Jouffroy est nouvelle : il raisonne maintenant, il va des principes aux conséquences, au lieu d'observer et d'induire. La raison l'assure, dit-il, que dans le monde chaque chose a sa un, et que l'ensemble des choses ou l'univers a aussi sa fin. C'est un principe qu'il étend à tout, qu'il applique aux moindres objets : le caillou qui roule sous ses pieds n'a pas été créé en vain, et tout minéral a son rôle dans la nature ; de même et plus encore tout végétal, tout animal, enfin et surtout la créature humaine. Ce principe n'est pas seulement rationnel pour Jouffroy : il est religieux. Le philosophe dit indifféremment la fin d'un être ou sa destination , et, parlant de l'homme, il emploie les termes consacrés de destinée, et même de vocation et de mission, comme si l'homme était envoyé de Dieu en ce monde et appelé ensuite à une autre vie par Dieu encore. Jouffroy donne enfin le nom de création à l'ensemble de l'univers et nomme volontiers le Créateur. Si l'homme est prédestiné par Dieu à une certaine fin, il doit en avoir conscience, et il n'est pas une personne humaine, en effet, à qui il n'arrive, au moins une fois en sa vie, de se demander quelle est cette fin. Cette question est renouvelée avec instance dans une sorte de méditation en prose, où Jouffroy égale Lamartine lui-même : elle revient cinq à six fois pour terminer autant de strophes, comme un grave et mélancolique refrain. C'est d'abord la question qu'adresse au ciel le malheureux qui souffre des misères de la vie ; mais

c'est aussi, chose plus significative, celle que se fait à luimême l'homme heureux, si souvent rassasié de son bonheur. C'est la question du poète qui contemple, lui chétif, la grande, la puissante nature; comme celle de l'historien qui réfléchit sur les ruines des empires, et celle du naturaliste qui se représente les révolutions du globe, et ressuscite par la pensée tant d'espèces disparues. C'est enfin celle que jette aux vents et aux nuages le pâtre lui-même, ce compagnon d'enfance de Jouffroy, semblable en cela à l'élite de l'humanité, lorsque, dans la solitude et le silence, il garde son troupeau sur la montagne. Pourquoi l'homme a-t-il été mis en ce monde, et que signifie le rôle qu'il joue ici-bas? Cette inquiétante question ne recevra -t-elle donc jamais une réponse?

Elle renferme cependant et résume toutes les autres; avec elle on est au cœur même de la philosophie, on tient comme le tronc de l'arbre dont tout le reste n'est que racines ou rameaux. Quels sont, par exemple, les vrais rapports des nations entre elles ? La guerre ou la paix? c'est la question du droit des gens. Mais comment la résoudre, si l'on n"a pas étudié auparavant les rapports des hommes entre eux au sein de cha([ue nation? et c'est la question du droit politique ou social. Mais, pour résoudre celle-ci, n'a-t-on pas besoin de connaître les rapports qui dérivent de la nature des hommes, considérés en eux-mêmes ? et c'est la question du droit naturel. On est donc ramené de proche en proche à la question de la nature humaine ou, ce qui est tout un, de la destinée humaine. Mais cette dernière, à son tour, n'a-t-elle pas des racines qui plongent jusqu'à la source de toute existence ? L'homme existe aujourd'hui; mais que sera-t-il après cette vie, et qu'était-il avant? Par le problème moral on touche ainsi au problème religieux. Chacun, en s'inteiTogeant sur sa destinée, se trouve placé au centre de toutes les questions : c'est le vrai point de vue pour considérer, autour de nous, la

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conduite de nos semblables, le gouvernement des sociétés, les rapports des nations entre elles et, derrière nous et audessus de nous, Ibumanilé entière, toute la nature et Dieu lui-même.

Or la religion prétend avoir résolu ce problème ; la poésie et la philosoi)bie essaient aussi de le résoudre. Et, en dépit de la diversité de leurs solutions, les âmes religieuses, poétiques et philosophiques se complaisent dans les mômes recherches, et devraient se reconnaître comme sœurs. Ne sont-ce pas des âmes sœurs, en effet, que celles de Jouffroy et de Lamartine ou de Vigny, de Tabbé Gerbet ou de Lacordaire ? Mais Jouffroy pense, en sa qualité de philosophe, que la solution chrétienne ne suffit plus à bien des esprits, et, sans oser dire encore au christianisme que sa tâche est finie en ce monde et qu'il peut se retirer pour faire place à un autre système de certitudes ou de croyances, il le considère néanmoins comme la plus parfaite et la dernière des religions; elle doit, selon lui, disparaître, dans un avenir plus ou moins proche, devant une philosophie appelée à recueillir son héritage. En attendant, la poésie console les âmes, et maintient haut et ferme en elles un idéal de la vie humaine supérieur aux choses qui passent, jusqu'à ce que la philosophie soit prête à les diriger et à les satisfaire à son tour. Mais de long temps elle ne pourra faire pour elles ce que faisait la religion, donner, comme le catéchisme, des réponses courtes, faciles et décisives à toutes les questions, surtout si, selon les conseils de Jouffroy, au lieu de consulter la raison seule, toujours disposée à rendre des oracles, elle interroge d'abord longuement et patiemment les faits. Peutêtre aussi n'est-ce point son affaire d'apporter une doctrine qui soit la vérité définitive, absolue, celle que prétend révéler la religion ? Peut-être faut-il apprendre à nous contenter de peu désormais, comme font les savants, et ne plus demander

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(run seul coup et à la fois toute la vérité ? Peut-être enfin ce mot de Platon que, dans la philosophie, la chasse vaut mieux que le gibier, cache-t-il un sens profond sous son apparente ironie ? C'est le mot que Pascal plus tard fera dire par Jésus- Christ lui-môme à l'âme en quête de Dieu : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. » La recherche incessante du vrai est, en effet, préférable au repos dans une possession illusoire; elle est aussi plus naturelle à rhomme. Cette inquiétude pour la vérité est une preuve qu'il n'y est pas indifférent ni insensible, et que son cœur bat pour autre chose que les intérêts du moment. Aussi peut-on dire que se poser à soi-même le problème de la destinée humaine, et seulement le poser (ce qui est peut-être tout ce que l'homme peut faire), c'est déjà plus qu'à demi l'avoir résolu .

5. Incertitude thêT)rique, paix de la conscience. — Pourtant ce problème, philosophique par excellence, ce semble, est encore dominé par un autre : le problème logique, qui met en question la certitude de la connaissance humaine. Tous les philosophes modernes s'y sont arrêtés un temps plus ou moins long, avant d'aller plus avant, tous jusqu'aux Écossais et aux Allemands, prédécesseurs ou contemporains de Jouffroy. Mais les Écossais, faisant cette réflexion judicieuse que douter de la raison serait une folie, puisque celleci ne peut discuter ses propres principes et les vérifier qu'en se servant de ses principes mêmes, ont mieux aimé croire en elle tout bonnement, et cette croyance si naturelle les a sauvés: car ils se sont mis sans retard à leur psychologie, et ils ont commencé une œuvre utile et solide. On accepte franchement la vie, on vit d'abord, et on ne se demande pas au préalable si on peut ni si on doit vivre; de même on prouve qu'on est capable de raisonner, en raisonnant. Les Allemands,

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après Kant, ont aussi passé outre à ce problème logique, et, sans douter du pouvoir qu'a l'homme d'être certain, ils ont demandé la certitude, non pas à une humble science comme la psychologie des Écossais, mais à la plus transcendante métaphysique. C'est l'absolu qu'il leur faut; l'ambition de Fichte, de Schelling et de Hegel ne se déclare pas satisfaite à moins, ni, après eux, celle de V. Cousin. Jouffroy n'a pas d'aussi hautes visées, mais il ne s'en tient pas non plus cependant à la sagesse des Écossais. Il prend une position intermédiaire, assez voisine de Kant. Les Écossais ont tort de ne pas même poser le problème de la certitude, sous ce prétexte spécieux qu'il est insoluble : démontrer précisément qu'il est insoluble est encore une solution, et cela suflit pour qu'il soit posé. On peut toujours, en effet, se demander si Ihomme, avec sa raison, atteint autre chose qu'une vérité humaine ; on peut distinguer deux vérités : l'une relative à l'homme, l'auti-e qui serait absolue ou divine ; peut-être que les deux n'en font qu'une seule et même, mais nous n'en savons rien ; et, si elles sont deux, nous voilà forcés de convenir que nous ne pouvons mettre la main que sur l'une des deux seulement, et que l'autre, dans les conditions où nous sommes, échappe tout à fait à nos prises et nous demeure inconnaissable. Mais, si cette dernière, qui est la vérité vraie, se trouve hors de notre portée, celle que nous tenons n'est pas la vérité vraie, nous sommes environnés d'un monde d'apparences et d images vaines, et la prétendue science que nous en avons n'est qu'illusion pure. Jouffroy, avec sa parfaite sincérité, n'est pas homme à reculer devant une telle conséquence ; il l'avoue en plusieurs endroits de sa préfacé de 1836; mais tout au moins ce monde d'illusions n'a rien de capricieux ni d'arbitraire, et, de plus en plus, — l'expérience en témoigne, — il offre un assez vaste champ à l'esprit humain, qui, par la science, y étend de plus en plus son empire.

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Nous iVavons donc aucune raison de nous laisser aller au découragement. En philosophie, Jouffroy distingue d'abord la science psychologique, et ne veut pas plus y renoncer qu'on ne renonce aux autres sciences. Le problème logique les domine toutes également; mais, pour n'avoir pas été résolu ni le plus souvent même posé par elles, en sont-elles moins devenues pour cela des sciences ? Or la psychologie n'est pas dans une autre condition à cet égard que la physique ou les mathématiques ; et ce qui n'a pas empêché celles-ci de faire des progrès ne l'empêchera pas davantage. Mais le doute planera toujours sur les vérités qu'elle prétendra établir? Un doute métaphysique, peut-être, mais scientilique, non pas. En eflet la même raison de douter subsiste pour les résultats de la géométrie ou de la chimie : s'avise-t-on pour cela de les mettre en doute ? La certitude à lafpielle on arrive dans ces sciences n'est pas la certitude parfaite, et nous n'oserions assurer que Dieu voit ainsi les choses dans l'absolu; mais c'est une certitude relative à l'homme, et, sous cette réserve, elle est incontestable. Aussi les sciences s'en contentent fort bien, et n'en demandent pas davantage : pour= quoi la psychologie serait-elle plus exigeante?

Voilà donc l'existence de la psychologie assurée, et sans, doute aussi celle des autres sciences philosophiques, telle que l'esthétique, la logique, la morale ; ce sont des sciences humaines, faites par l'homme, faites pour l'homme, suivant les lois de son intelligence, et qui doivent lui suffire. Reste, il est vrai, la métaphysique. Joutfroy va-t-il abandonner celleci aux incertitudes des philosophes ou plutôt aux rêveries des poètes et, satisfait d'avoir sauvé la science, sacrifier la métaphysique, pour faire au scepticisme sa part ? Royer-Gollard avait déclaré qu'il fallait être ou bien entièrement sceptique, et dans la philosophie el dans la science, ou certain également des deux côtés, et de la même cerUtude, en vertu d'une

croyance naturelle : c'était la doctrine du tout ou rien. Mais elle répugne au bon sens de JoutTroy. Royer-Collard n'avait pas fait la distinction des deux vérités, absolue et relative, Tune qui seule estaccessible à l'homme, et qui doit lui suffire; l'autre à laquelle il est inutile de prétendre, puisqu'elle est inaccessible. Or cette distinction fait présumer que, si lune des deux vérités nous est refusée en cette vie, c'est qu'elle nous sera donnée après la mort. Quant à la connaître, en attendant, Joutfroy ne l'espère plus et s'en console par le sentiment d'une impossibilité bien avérée. Rien n'apporte le calme à l'esprit, disait-il en décembre 1830, et à l'âme la tranquillité et la paix, comme de savoir, mais de science certaine, que tels et tels problèmes sont insolubles : on ne s'en tourmente plus, on ne s'en met plus en peine. On ne reste pas cependant sans règle pour la conduite de la vie ; et, dans une leçon du 12 mars 1834, Jouflfroy évoque l'exemple de ces stoïciens de l'antiquité qui vécurent à l'époque la plus souillée de l'histoire et la traversèrent sans tache, « s'enveloppant de leur vertu ». Chacun peut toujours se faire à lui-même sa règle et sa loi, sauvegarder en lui la raison et la liberté ; et si on le peut, on le doit. Quanta demander aux philosophes un système complet de croyances qui du jour au lendemain remplace celles qui se sont écroulées dans l'âme, JoufTroy sourit maintenant de cette hâte et de cette impatience, qu'il trouve puériles. Lui qui exphquait jadis « comment les dogmes finissent », n'est pas pressé de forger à la place un autre dogmatisme. Des siècles sont nécessaires pour construire un nouvel édifice, et, quoique plus large et plus élevé que l'ancien, et mieux approprié aux nouvelles aspirations de l'âme humaine, sans doute ce ne sera pas encore le dernier et le plus parfait en ce monde. Mais pourquoi chaque siècle ne vivrait-il pas avec un certain degré de morale et de métaphysique, comme de science, une morale et une métaphysique d'une certitude

semblable, c'est-ù-dire toute relative aux progrès accomplis jusqu'alors ?

Pas plus qu à la vérité absolue, Jouffroy ne croit en ce monde à l'absolue félicité ; mais il ne va pas non plus pour cela tomber dans le désespoir. C'est toujours, selon lui, une illusion dangereuse que d'attendre pour soi-même et de promettre aux autres plus que la vie ne peut donner. Parlant des futurs instituteurs, dans son rapport de 1840. il n'approuve pas qu'on fasse briller sans cesse devant leurs yeux, comme un séduisant mirage, la gloire qu'ils trouveront dans leur modeste carrière, comme si cette contemplation devait les rendre plus tard insensibles aux petites misères de tous les jours et leur faire goûter un parfait bonheur. N'est-ce pas là demander à de pauvres jeunes gens, qui ne sont pas tous des héros, une vertu plus qu'humaine? Et Jouffroy, craignant pour eux plus tard d'amères déceptions, aime mieux qu'on les habitue dès l'école normale à une vie laborieuse et dure, qu'on les familiarise de bonne heure avec les côtés pénibles et ingrats de leur besogne quotidienne, en leur laissant entrevoir, s'ils l'acceptent virilement, un peu de joie sérieuse et austère pour toute récompense. La même année 1840, s'adressant aux élèves du collège Charlemagne, dans une distribution des prix, il n'hésitait pas, au risque d'assombrir cette fête, à leur parler de la vie en homme et comme à des hommes : qu'ils n'y cherchent point une suite ininterrompue de jouissances, ils ne l'y trouveraient pas ; non que la vie soit mauvaise, elle est parfaitement bonne, au contraire, à qui en connaît le but; mais ce but n'est pas une félicité et une perfection également impossibles, c'est seulement l'effort vers la perfection morale, c'est le perfectionnement de soi-même et, en retour, ce qui est bien quelque chose déjà, le contentement de soi. Tout au plus, lorsque, après avoir dépassé le point culminant de la vie, on redescend sous un pâle soleil l'autre

pente, qui u offre aux regards que des aspects mélancoliques et se termine par un rivage glacé, JoufTroy fait entrevoir, par delà les ombres de ce dernier rivage, comme l'aurore d'une vie immortelle. Encore, pour rassurer Tâme inquiète aux approches de la fin, ce n'est pas une certitude philosophique qu'il lui donne, à défaut de la foi religieuse, mais seulement, comme faisaient déjà Socrate et Platon, une belle espérance. Content pour lui-même de ce peu qui lui suffit, Jouffroy sent fort bien cependant que beaucoup d'àmes, avides de vérité, n'en serontpoint satisfaites. C'est pourquoi sans doute, au lieu de leur ôter leurs croyances, ou même de les aider à s'en défaire, il les raffermit plutôt, ou du moins laisse opérer en elles ce travail intérieur qui doit les amener, sans aucune impulsion du dehors, au même état que lui. Il n'accueille pas volontiers les jeunes gens désorientés comme on Test souvent à leur âge, et comme il l'avait été lui-même : qu'ils réfléchissent, et ils trouveront leur voie tout seuls, comme luimême l'avait aussi trouvée. Ainsi Jules Simon, dans sa vingtième année, à la recherche d'un directeur d'âme, frappe en vain à la porte de Jouffroy : elle ne s'ouvre pas, et le jeune homme, fort en peine, se trouve d'accord avec Ozanam pour demander un prédicateur à l'archevêque de Paris, qui leur donne Lacordaire. Lequel des deux, cependant, fit le plus d'impression, le philosophe avec son silence prudent, ou le prêtre avec sa parole enflammée? Les plus forts decessermonnaires, dira plus tard Jules Simon, nous répétaient Chateaubriand. Slais avec les esprits peu cultivés, et qui n'auraient su sans doute se refaire eux-mêmes une croyance, Joutfroy est moins réservé, et dans son village, dans ses montagnes, où il se plaisait jadis à discuter contre l'abbé Gerbet. maintenant il réconforte les faibles, rassure ceux qui sont ébranlés par le doute, et se montre, pour leur parler de l'âme et de Dieu, convaincu peut-être au delà de ce qu'il est réellement. Lui-

252 LA piiiLosopniE en frange

môme raconte parfois à Paris, lisons-nous dans une lettre de Doudan, écrite le 3 mars 1842, trois ou quatre jours après sa mort, ses conversations avec les bonnes gens de son pays pendant les vacances : « Les uns sont spiritualistes, les autres vraiment mystiques, les autres stoïciens, quelques-uns penchant à toute incrédulité, tous confusément et suivant la pente naturelle de leur caractère. Il leur dit, à son tour, ce qu'il pense d'utile et de consolant sur les secrets du monde, et tout cela au milieu des accidents familiers de la vie : le soir, quand on file le chanvre ; le matin, quand les vaches sortent des étahles ; avec un berger qu'il rencontre à midi sous l'ombre des rochers... », sauf à aller ensuite tout seul regarder au loin, du haut de ses montagnes, les Alpes et le lac, et méditer sur « le mystère que murmure toute cette nature ».

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