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4. Triple cause d'impuissance. — Singuliers philosophes que ceux que nous venons d'examiner, et comme on n'en avait pas vu encore, pour les lacunes de leur intelligence! D'abord ils demeurent étrangers à la science. Tandis que Platon autrefois avait été le premier géomètre de son temps, Aristote le premier naturaliste, plus tard Descartes et Leibniz les premiers mathématiciens, et que Kant hii-méme savait au moins assez d'astronomie pour proposer une hypothèse qui devançait presque celle de Laplace, Cousin n'eut jamais la moindre connaissance scientifique, et Jouffroy non plus ; Biran et Royer-Collard, qui ont étudié les mathématiques, ne jugent pas à propos de s'en servir pour philosopher; seul Ampère est un savant universel, mais nous avons vu à quoi lui-môme borne, dans sa philosophie, l'usage de la science. De plus en plus, par conséquent, entre la nature et Thomme d'abord, puis dans l'homme même entre le physique et le moral, un abîme est creusé, qui isole la philosophie dans ce siècle surtout scientifique, et la réduit à une pauvre petite psychologie, ou bien la force de chercher une issue, loin de la réalité, dans des spéculations ambitieusement qualifiées d'ontologiques. Et le plus étonnant, c'est que ces philosophes ignorants delà science, et à qui manque tout sentiment de la certitude scientifique, prétendent faire de leur philosophie la science des sciences, la plus certaine de toutes, et le fondement des autres. Rester en dehors des sciences ne leur suffit pas, ils se placent résolument audessus.
Ils ne sont pas moins étrangers au sentiment religieux, et ils n'ont pas, surtout Cousin, cette intelligence des questions religieuses, qui est faite d'abord de sympathie. Une religion, pour Cousin, n'est qu'un mélange de métaphysique et de mythologie. Il en sépare avec soin le premier élément, il l'épure pour le rendre bien rationnel, et le garde pour lui ;
quant au reste, il le rejette dédaigneusement. La raison, ditil, passe la première, et le sentiment ne vient qu'ensuite ; le sentiment par lui-môme est source d'émotion, non pas de connaissance ; aux pures intelligences le philosophe ôterait volontiers le sentiment comme une faiblesse ; il le renvoie à la sensation, il le rabaisse, il le dégrade; un peu plus, il n'y verrait rien que de pathologique. Le temps n'est pas encore venu où les esprits les plus raffinés s'intéresseront à l'histoire intérieure de Port-Royal, et bientôt après aux récits merveilleux de l'Évangile et à ses paraboles si touchantes, et se passionneront même pour les pieuses légendes d'une sainte Thérèse ou d'un saint Fraaçois d'Assise. Cela paraissait bon pour le peuple, « pour les masses », comme disait Cousin et même aussi Jouffroy. La religion, disaient-ils, aura longtemps encore pour elle, toujours sans doute, le nombre ; mais l'élite, l'avant-garde de l'humanité, appartient à la philosophie. Celle-ci est faite pour une aristocratie, ils veulent dire pour la bourgeoisie lettrée de 1830, qui devait si vite être devancée par la masse du peuple marchant derrière elle et la poussant. La religion ne laisse entrevoir ses vérités que dans un demi-jour favorable à la foi; la philosophie les met en pleine clarté, et pour cela les tire de l'ombre et les dégage de tout mystère, pensant qu'elles y gagneront beaucoup. D'aucuns estiment, au contraire, qu'elles y perdent ce qui fait proprement leur charme, c'est-à-dire leur beauté, qui est une si grande part de leur vérité ; elles s'appauvrissent, et se décolorent, et se réduisent àYiuelques abstractions qui ne disent rien h l'âme. Et c'est là une nouvelle contradiction de Cousin : il veut faire de sa philosophie, tôt ou tard, une religion, au moins celle des savants et des sages, et il en élimine d'abord le sentiment rehgieux, la croyance, la foi, pour ne conserver qu'une froide et sèche certitude, qui la dénature et ne peut elle-même se soutenir.
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Enfin cette philosophie, qui n'est phis en communication avec la nature, ni en communion avec Dieu, ne sait même pas garder tout l'homme. L'homme, en effet, n'est pas seulement l'individu humain, c'est plutôt la société hmiiaine. Or tous ces philosophes, sans exception, n'ont étudié que l'indiyidu. Maine de Biran reste enfermé dans son moi, comme un prisonnier dans son cachot, dira Cousin lui-même : disons plutôt comme un religieux dans sa cellule, tantôt seul avec lui-même, tantôt, s'iinagine-t-il, face à face avec Dieu. Solitude, quiétude, c'est tout ce que demande son àme inquiète et un peu sauvage, ne songeant pas qu'en théorie du moins le quiétisme est souvent assez proche de l'égoïsme. Ampère ne peut souffrir une psychologie qui commence par séparer l'homme du monde extérieur, et qui surtout l'isole de ses semblables ; mais, à cause de son point de départ tout individuel, il réussit médiocrement à réparer le mal, et de même Royer-Collard. Cousin ne propose, pour assurer l'unité du genre humain, que la raison, « non individuelle, dit-il, mais générale, qui, étant la même dans tous, parce qu'elle n'estindividuelle dans aucun, constitue la véritable fraternité des hommes ». Mais avec cette raison impersonnelle, sorte de lustre, comme on l'a dit, suspendu entre ciel et ten-e, et qui illumine, si l'on veut, tous les hommes, ceux-ci pourront longtemps encore, et d'autant mieux, se battre à sa clarté ; pour les rapprocher les uns des autres et les unir, ne vaudraitil pas mieux entre eux un bon sentiment de justice et de charité? Enfin Jouffroy lui-môme a sans doute de beaux élans d'humanité à propos de la Grèce qui se débat contre les Turcs : mais c'est l'homme qui parle alors en lui ; et le philosophe se demande ailleurs, avec découragement, s'il a autre chose à faire en ce monde que de regarder, les bras croisés, le cours des événements humains. L'individualisme est le défaut qui nous choque le plus aujourd'hui chez tous
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ces philosophes, et, nous Tavons vu, ce n'est pas le seul. Désormais, en effet, la philosophie sera scientilique, sera religieuse, sera sociale surtout (ce qui est encore pour elle le plus sûr moyen d'être morale), ou bien elle ne sera rien du tout. C'est ce que les écrivains du parti théologique sentaient déjà assez clairement au début de ce siècle ; c'est ce que proclamèrent les chefs des doctrines positivistes et sociahstes. Mais les électiques ne l'ont pas compris. Ils auraient dû être à la fois, pour bien faire, des savants, des croyants, et de véritables amis de l'humanité : ils n'ont été ni des hommes de science, ni des hommes de foi, ni même des hommes au sens largement humain de ce mot, mais seulement de brillantes et éphémères individualités.