CHAPITRE PREMIER Saint-Simon (l
1. Le novateur (p. 271). — 2. Science (p. 279). — 3. Industrie (p. 284). — 4. Nouveau christianisme (p. 288). — o. Conclusions (p. 292).
1. Le novateur. — Le dernier gentilhomme, a-t-on dit en forçant un peu les termes, fut le duc de Saint-Simon, auteur des Mémoires su?' la Régence ; et, moins d"iin siècle après, un de ses arrière-cousins, le comte Henri de Saint-Simon, fat le premier socialiste. H est né à Paris le 17 octobre 1760, et luimême, à plusieurs reprises, en 1808, en 1809 et en 1820, raconte sa propre histoire. Si Ton s'en rapporte à lui, il a de bonne heure un plan de vie assez singulier. Chaque matin son valet de chambre le réveille en lui disant : « Levez-vous, Monsieur le comte, vous avez aujourd'hui de grandes choses à faire. » Ces grandes choses consistent d'abord à s'enrichir,
(l)Olinde Rodrigues, Œuvres de H. Saint-Simon, 1832 ;— G. Hubbard, Saint- Simon, sa vie, ses travaux, 1857 ; — Ch. Lemonnier, Œuvres choisies de Saint- Simon, 3 vol., 1859; — Id., Ses Œuvres morales et religieuses, dans lu Revue Bleue, 11 etl8juin 1864; — Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, précédées de deux uotices historiques, et publiées par les membres du couseil institué par Enfantin pour Tesécution de ses dernières volontés, 47 vol., 1865-1878; — Paul janet, Saint-Simon et le Saint-Simonisme, 1 vol., 1879 ; — Maxime du Camp, Rev. des Deux Mondes, 15 mai 1882 ; — H. Carnot, le Saint-Simonisme, notes de 1847 (Acad. des Se. mor. et polit., i8&7, t. XXVIII, p. 122).
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puis à s'instruire: s'enrichir partons les moyens, ce semble, pourvu qu'il fasse ensuite un bon usage de sa richesse ; s'instruire par tous les moyens également, pour faire servir ensuite son instruction au plus grand bien de l'humanité. Il ne recule donc pas devant certaines expériences (ce n'est que cela pour lui) que l'on s'interdit d'ordinaire. Il ne se serait pas permis de tuer une mouche simplement pour s"amuser ; mais, de même, disait-il, que, dans l'intérêt de la science, on ne craint pas de disséquer des animaux vivants, on peut fortbien aussi, pour devenir pins moral, fréquenter des personnes d'une moralité douteuse. Ce sage donc, ou du moins cet ami de la sagesse, fait beaucoup d'actions, il l'avoue sans honte, « marquées au coin de la folie ». Aussi roule-t-il bientôt de chute en chute ; mais qu'on ne s'imagine pas pour cela qu'il tombe de plus en plus bas; il monte au contraire, et, c'est lui qui le dit, son esprit s'élève toujours. Il se llatte « de parcourir la carrière du vice dans une direction qui doit le conduire à la plus haute vertu ». Suivons-le un moment à travers tant d'aventures, qu'il appelle un peu ambitieusement des expériences,
A treize ans, il débute par un acte d'indépendance et de révolte, le refus de faire sa première communion ; pour ceL% son père le fait enfermer à Saint-Lazare. Puis d'Alembert luimême dirige quelque temps ses études. L'année 1777, enfin, il s'engage dans l'armée. Descartes aussi avait voulu goûter de la vie des camps ; mais Saint-Simon y joint bientôt une autre vie, celles des affaires et des spéculations d'argent. Ces deux expériences successives durent une vingtaine d'années, de 1777 à 1798.
En 1779, il part pour rAméri(^e, et montre, en plusieurs occasions, comme aide de camp de M. de Bouille, beaucoup de bravoure et de belle humeur, à la française ; par là il regagne enfin l'amitié de son père. La guerre cependant
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n'occupe pas toutes ses pensées de jeune homme : il rêve déjà de grands travaux pacifiques, un canal de communication entre les deux mers par listhme de Panama. Mais en 1783 il revient en France ; colonel du régiment d'Aquitaine, il est un moment en garnison à Metz, où il se lie avec Monge. Puis, en 1785, il passe en Hollande, où il projette, avec l'ambassadeur de France, un soulèvement de l'Inde contre l'Angleterre, pour compléter le soulèvement si heureux de l'Amérique. Mais, l'année suivante, il se retrouve de nouveau en France, puis, l'année 1787, en Espagne ; là il reprend encore son idée de canaux, pour lesquels il demandait à équiper une petite armée de six mille hommes ; peut-on mieux occuper des soldats en temps de paix, qu'à des travaux de ce genre ? Il ne rentre en France qu'à la iin de 1789, lorsque la Révolution est déjà commencée. Entre les deux partis, dont Pun, dit-il, celui de la cour, veut anéantir la représentation nationale, et l'autre, le parti révolutionnaire, veut anéantir le pouvoir royal, il se tient sur la réserve pour une politique future de réorganisation et de reconstitution, lorsque l'Assemblée aura détruit enfin tout ce qui est à détruire. En 1790 toutefois, présidant une réunion d'électeurs dans la Somme, il fait voter une adresse à la Constituante, pour Pabolition des titres et privilèges. « A chacun, dit-il déjà, selon sa capacité. » Mais il exclut de tous les emplois publics à Pavenir les anciens nobles et les anciens ecclésiastiques, qui se sont montrés si longtemps incapables. Cependant la politique, bien qu'il ne s'en mêle guère, lui joue un mauvais tour : jeté en prison, comme suspect, il n'est sauvé qu'au9 thermidoi". Du moins, lorsqu'il était détenu au Luxembourg, il eut pendant la nuit une apparition : Charlemagne luimôme, dont il prétend descendre par les comtes de Vermaudois, ancêtres des Saint-Simou, vient lui dire de ne pas désespérer ; leur famille , à qui Ion doit déjà un grand
empereur, comptera de plus en lui un grand philosophe !
De 1790 à 1798 toutefois, son temps se passe assez peu philosophiquement à spéculej- sur la vente des hiens nationaux. Tl s'en souviendra plus tard, en 1813, et, bien que ruiné lui-même alors, il écrira pour défendre les acquéreurs de ces biens. En 1790, il opère avec un associé, le comte de Redern, ambassadeur de Prusse à Londres, et leurs spéculalions leur rapportent d'assez beaux bénéfices ; seulement la plus grosse part est pour Redern. Saint-Simon là-dessus rompt avec lui, en 1797. Plus tard, cependant, il essaie de renouer, et nous avons toute une correspondance à ce sujet en 1807, puis en 1811 et 1812. Redern, qui s'est retiré à Alençon, a pour lui de hauts fonctionnaires, et peut se jouer impunément de Saint- Simon. Redern, en outre, est dévot, et le clergé le défend, ce qui fait dire à sa dupe dans une lettre du 18 août 1812 : « Vos principes de dévotion vous ont permis de me dépouiller : mon prétendu athéisme m'a porté à mettre tout dans vos mains. Vous conviendrez qu'il vaut mieux avoir pour associé un athée comme moi, quun dévot comme vous. »
En 1797, cependant, Saint-Simon sort de cette association avec une fortune raisonnable, et il peut enfin commencer sa vie proprement philosophique. Pour cela il se loge tout exprès, l'année 1798, en face de l'École polytechnique, et tient chez lui table ouverte pour les mathématiciens, physiciens et chimistes. Il aide de sa bourse, entre autres débutants, Poisson, le futur géomètre. Trois ans après, en 1801, suffisamment édifié sur le compte de ces savants et de leur science, il se transporte ailleurs, auprès de l'École de médecine ; il reçoit à leur tour les physiologistes et les médecins, et offre encore sa beurse à des jeunes gens, notamment à Dupuytren, qui se fâche et refuse. Il recueille ainsi des traditions sur Vicq d'Azir, mort en 1794, et dont il parlera plus tard ainsi que de Richat, qu'il voit peut-être aussi, et de Cabanis, sans oublier surtout
le docteur Biirdin, son ami depuis 1798, Il connaît donc, pour les avoir pratiqués, tous les hommes de sciences, ceux qui étudient les corps bruts, puis ceux qui étudient les corps vivants ; et il se flatte d'être au courant de tout ce ([u'il y a d'essentiel en astronomie et en physiologie.
Ajoutons que, le 7 août 1801, sans doute pour faire une expérience de plus, il s'est marié. 3Iais la nouvelle maîtresse du logis n'en fait pas longtemps les honneurs : moins d'un an après, le 2-4 juin 1802, les deux époux divorcent par consentement mutuel. Celle qui avait été un moment la femme de Saint-Simon se fait connaître ensuite dans la littérature sous le nom de M'"'= de Bawr. Quant à lui, il achève de compléter son instruction, mais aussi de dissiper sa fortune, en voyageant. Il va d'abord chez les Anglais s'enquérir de leurs nouvelles idées, et il revient avec la certitude « qu'ils n'ont aucune idée capitale neuve ». Ceci en 1802. En 1803, il est en Suisse, voit M™" de Staël, et lui fait cette proposition, moitié sérieuse, moitié bouffonne, de l'épouser, pour cette raison qu'elle est la femme la plus remarquable, et, lui, le plus grand homme de lEurope. Il publie aussi, peut-être pour elle, son premier ouvrage, en 1803 : Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains, sans nom d'auteur. Puis il visite une partie de l'Allemagne, pays où la science générale lui paraît encore dans l'enfance, et tout entachée de mysticité ; néanmoins l'intérêt passionné de la nation pour les choses scientifiques lui donne bon espoir. Somme toute, le pays à ses yeux le plus propre à faire avancer la philosophie est encore la France, et Ihomme de France le plus propre à cette tâche est certainement lui, Saint-Simon.
Mais, au retour de ses voyages, il n'a plus rien et accepte, pour vivre, un petit emploi au mont-de-piété : mille francs par an et neuf heures de travail par jour. Une heureuse rencontre le tire de là, au bout de six mois, celle de son ancien
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valet de chambre, Diiiard, qui, devenu riche, le prend chez lui en 1806 et le défraie de tout. Pendant quatre ans, Saint-Simon a la subsistance assurée. Il en profite pour pubher, en 1807 et 1808, une Introduction aux travaux scientifiques du XTx^ siècle, puis, en 1810, une Introduction encore à la philosophie duxix^ siècle, avec différents opuscules jusqu'en 1813. Mais le bon Dinard meurt en 1810, et son maître se trouve de nouveau sans ressources ; en 1814 seulement, il s'arrange avec sa famille et obtient une petite pension. Mais en 1813 sa misère est affreuse : « Depuis plus de trois semaines, écrit-il dans une demande de secours, je mange du pain sec et je bois de Teau ; je travaille sans feu et j'ai vendu jusqu'à ma dernière chemise pour fournir aux frais des copies nécessaires pour faire connaître mon travail. » Cette môme année 1813 est d'ailleurs une date dans sa vie : au mois de janvier une forte fièvre met ses jours en danger, et, d'accord avec-son médecin, il explique en partie cette crise physique comme lindice et l'effet d'une grande révolution en lui au moral. Elle marque le })oint de départ de toute une série de travaux dans une directioji nouvelle.
En 1813, il fait circuler en manuscrit un Ménioire sur la science de Vhomme, et, à la fin de l'année, au mois de décembre, un Travail sur la gravitation universelle, qu'il intitule en outre, pour attirer l'attention de l'empereur. Moyen de forcer les Anglais à reconnaître l'indépendance des pavillons; mais 1814 amène la chute de l'Empire et la restauration de la royauté. En octobre 1814, pendant le congj-ès de Vienne, paraît un ouvrage intitulé De la réorganisation de la société européenne, « par M. le comte de Saint-Simon (il reprend d'abord ce titre sous Louis XVIII), et par Augustin Thierry, son élève. » Puis il travaille toute l'année 1813 à des brochures politiques, celle-ci entre autres : Opinion sur les mesures à prendre contre la coalition de 1 81 5,^^ par H. Saint-Simon (la
particule a do nouveau disparu) et A. Thierry, 18 mai 1815 ». Enfin, à partir de ISIC), il publie, le plus souvent en livraisons périodiques, qu'il réunit de temps à autre en volumes, une longue série d'ouvrages avec des titres significatifs.
C'est d'abord l'Industrie littéraire et scientifique, ligure avec l'industrie commerciale et manufacturière, de décembre 1816 à mars 1817. Augustin Thierry en écrit encore la seconde partie, Politique, qu'il signe « fils adoptif de Henri Saint-Simon ». 3Iais le tout est réuni, en mai 1817, sous le titre de Vlndustine simplement, avec cette épigraphe : « Tout par l'industrie, tout pour elle. » La publication continue jusqu'en juin 1818, et comprend quatre tomes.
L'année suivante paraît le Politir/ue, ou Essais sur la politique qui convient aux hommes du XIX^ siècle (il ne dit plus, comme en 1810 et en 1808, la philosophie ni les sciences dn xix^ siècle), de janvier à mai 1819, en douze livraisons. Puis, en novembre 1819 commence Y Organisateur, qui s'arrête aussitôt après l'assassinat du duc de Berry, le 13 février 1820. Dans le premier numéro se trouve la fameuse satire, connue sous le nom de « parabole de Saint-Simon ». Il imagine que la France perde d'un seul coup ses principaux savants, artistes etindustriels.au nombre de 3,000, pas plus, mais qui sont « la fleur de la société française et l'âme de la nation » ; et, d'autre part, qu'elle perde seulement ses princes du sang, ses hauts dignitaires et fonctionnaires, ainsi que ses plus gros propriétaires, en tout 30,000 personnages. Sans doute la perte de ces derniers affligerait les Français, parce qu'ils ont l'âme bonne ; mais elle ne serait pas comparable à celle des 3,000 autres. « Il n'en résulterait, ose dire Saint-Simon, aucun mal politique pour l'État, et la nation conserverait le rang élevé quelle occupe entre les peuples civilisés. » Saint-Simon est traduit pour ce fait en cour d'assises, ce qui lui fournit l'occasion de publier d'avance quatre lettres justificatives « à
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Messieurs les jurés »; et, le 20 mars 18^0, il est acquitté. Aussi le parallèle satirique reparaît, allégé de ses longueurs et d'autant plus saisissant, à la fin d'un nouvel ouvrage, publié de février à novembre 1821, Du Système industriel; et en janvier 1822, continuant ses écrits politiques de 1820, pendant la période électorale, il publie un autre parallèle, encore plus menaçant. Des Bourbons et des Stuarts.
Cependant l'épigraphe de cet ouvrage [Du système industriel) : « Dieu a dit : Aimez-vous et secourez-vous les uns les autres », ainsi que le morceau final : « Adresse aux philanthropes », attestent chez Saint-Simon des préoccupations non pas nouvelles, mais qui vont devenir prédominantes. Après une tentative de suicide, encore mal expliquée, le 9 mars 1823, il donne au public, de novembre 1823 à juin 1824, un Catéchisme des industriels, dont le troisième cahier est signé : « Auguste Comte, élève de Henri Saint-Simon ». Mais le maître trouve que son élève omet précisément la partie sentimentale et religieuse de sa doctrine, et il y supplée lui-même par plusieurs ouvrages : d'abord un quatrième cahier, à peine ébauché, puis deux chapitres Des Opinioiis littéraires, philosophiques et industi'ielles, qu'il publie au commencement de 1825, en collaboration avec quatre amis, LéonHalévy (freine du musicien), J.-B. Duvergier, le docteur Bailly et Olinde Rodrigues ; enfin et surtout un dernier ouvrage, inachevé comme presque tous les autres, le Nouveau Christianisme, paraît en mars 1823. Le 19 mai, Saint-Simon meurt, avec la plus parfaite sérénité, et plein de foi dans le succès prochain de son œuvre. « Il s'est endormi, dit un de ses amis, Léon Halévy, dans le rôve du bonheur public. »
Rappelons encore, parmi les hommes d'élite qui l'ont connu et apprécié, Carnot, qui, ministre de l'intérieur pendant les Cent-Jours, nomme Saint-Simon sous-bibliothécaire à l'Arsenal. Plus tard, dans son exil à Magdebourg, Carnot se fait
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envoyer de France les publications de Saint-Simon, et nous savons, par son Ois, qu'elles sont fréquemment le sujet de leurs causeries. Remarquons enfin le rare ascendant qu'il prend sur de jeunes disciples comme Augustin Thierry et Auguste Comte ; sans doute l'un et l'autre le renient plus tard, mais, dans la première ferveur de leur zèle, ils lui rendent un bel hommage^, Comte surtout qui écrit à son ami Valat, le 13 mai 1818 : « C'est le plus excellent homme que je connaisse, celui de tous dont la conduite, les écrits et les sentiments sont le plus d'accord et les plus inébranlables... Il a renoncé volontairement à la noblesse, il a de plus entièrement abjuré toutes les habitudes féodales ; on le croirait né dans le tiers-état et élevé dans les manières roturières. Les plus grandes qualités sociales, il les possède à un haut degré; il est franc, généreio:, autant qu'on peut l'élre. Il est chéri de toutes les personnes qui le connaissent particulièrement. Cependant les gens qui ne l'ont jugé que de loin le regardent comme un extravagant. Sa conduite, depuis le commencement de la révolution, a été pure, tout à fait pure, de l'aveu de tout le monde. 11 est entièrement intact de tous les crimes révolutionnaires. Aussi son caractère est généralement estimé par les hommes de toutes les opinions. Si plusieurs personnes ne rendent pas la même justice à ses idées, c'est que sa manière de voir s'élève trop au-dessus des idées ordinaires, pour quelle puisse être encore appréciée : mais cela viendra tôt ou tard. "Exposons donc ses idées en suivant l'ordre même dans lequel elles se manifestent et progressivement aussi se transforment : idées sur la science principalement, de 1798 à 1813 ; sur la science encore, mais aussi sur Vindustrie, de 1813 à 1821 ; enfin, de 18:21 à 1825, sur la religion.
2. Science. — Saint-Simon raconte qu'il est redevable à d'Alembert, sonpremier.maître, d'un merveilleux instrument:
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ce philosophe kii tressa « un filet métaphysique siserré, qu'aucun fait important ne pouvait passer à travers ». Il jette donc ce filet sur toutes les choses dont s'occupent les savants, s'arrètant à chacune des sciences particulières, mais ne s'y enfonçant pas trop, de façon à prendre seulement fessentiel, pour passer vite à une autre, sans jamais perdre de vue fensemhle des connaissances humaines, ou, comme il dit, la science générale. Le xviii^ siècle, avec sa méthode d'analyse à outrance, risquait de briser l'unité de la science, et de la réduire à de simples fragments ? Saint-Simon la conçoit au contraire comme un tout indivisible, un système unique, une synthèse. Aussi songe-t-il d'abord à une « encyclopédie nouvelle ». C'est le titre principal de son Introduction à la philosophie du XIX^ siècle, en 1810 : « Esquisse d'une nouvelle encyclopédie, dédiée aux penseurs ». Il propose un nouvel arbre de la science, avec d'autres ramifications, en regard de celui de Bacon, que conservaient encore, au milieu du xvm^ siècle, d'Alembert et Diderot, les auteurs de l'Encyclopédie. Bien plus, il réimprime en entier dans sa propre Introduction aux travaux scientifiques du XIX^ siècle, m 1807-1808, le Discours préliminaire de d'Alembert, en 1751, véritable monument qui avait fait époque au xvm« siècle, et qui n'eut d'analogue, déclare Saint-Simon lui-même en avril 1822, que le travail publié alors par Auguste Comte, et intitulé, deux ans après, Sijstème de politique positive.
L'idée de Saint-Simon est détendre la science, avec ses principes et ses procédés, àl'liomme et aux sociétés humaines, au lieu de la borner seulement à la nature. Dès 1798, il médite de rendre l'initiative à fécole française, en lui ouvrant une td^vn^VQ phijsico'politique ; et si les études politiques, cependant, ne l'attirent pas tout d'abord, au moins il joint bientôt à l'étude des corps bruts celle des corps vivants, à l'astronomie la physiologie, avec une prédilection de plus en plus marquée
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pour cette dernière. L'une et l'autre sont comme les deux racines d'un môme tronc, ou les deux sources d'un même fleuve, qui est la science générale. « D(;scartes a navigué sur ce fleuve, et il est remonté à ses deux sources ; Newton a passé sa vie à une des deux sources seulement, et n'est jamais descendu sur le fleuve. » Que savait-il, en effet, hors de l'astronomie et de la géométrie ? Le xvni" siècle a dû le compléter par Locke, pour la connaissance de l'homme. Mais on est depuis assez longtemps « lockiste » et « newtonien ». Mieux vaut, sans rien abandonner des découvertes dues à Newton et à Locke, redevenir cartésien, c'est-à-dire étudier simultanément le grand monde de l'univers et ce petit monde qui est l'homme, l'homme physique surlout, l'organisme humain. Descartes a d'ailleurs le grand mérite d'avoir, le premier, proposé un système du monde, en dehors de toute théologie, fondé sur des idées purement rationnelles.
Saint-Simon croit, comme Condorcet, à la perfectibilité humaine, et, par suite, au progrès de nos connaissances ; sous l'influence de son ami, le docteur Burdin, il se représente ainsi cette marche progressive : toutes passent successivement d'un état conjectural à l'état positif, et ne deviennent qu'alors véritablement des sciences. L'état conjectural est dû à des influences théologiques ou métaphysiques ; elles se font encore sentir sur certaines connaissances qui ont pour objet rhomme et les sociétés humaines. Le temps est venu d'en affranchir également ces dernières, comme on a fait déjà pour l'astronomie et la physique. Et, parcourant d'un coup d'oeil l'histoire de la philosophie et des sciences, Saint-Simon fait remarquer, en 1810, que toujours, à côté d'un grand homme de spéculation, il s'est rencontré un grand homme d'expérience : ainsi Aristote vint après Platon, ainsi Bacon un peu avant Descartes, ainsi maintenant après Kant quelqu'un viendra sans doute phuiter un nouveau jalon dans la di-
rection de Bacon et d'Aristote, qui tous deux ont fail, dit-il, « de la philosophie positive ». En 1812, il annonce ce que doit comprendre un « cours de philosophie positive », la psychologie principalement, qui n'est qu' « une branche de la physiologie », ou plutôt il comprendj-a « la physiologie et la psychologie physiologique » ; Saint-Simon s'autorise ici des paroles mêmes de Vicq-d'Azyr et de l'exemple de Cabanis, qui venait de publier, en 1802, son livre des Rapports du physique et du moral. Mais bientôt Saint-Simon ne paraît plus avoir la môme confiance dans cette première façon d'étudier l'homme positivement, et il en préfère une autre, tout aussi positive encore, qui est d'étudier les intérêts matériels et industriels de la société humaine. Enfin dans une circulaire du 26 mars 1820, deux ans avant qu'Auguste Comte publie une première fois son travail, comme « élève de Saint-Simon », et quatre ans avant qu'il lui donne le titre de Système de politique positive., Saint-Simon s'adresse « à tous ceux qui voudront fonder laphilosophie du XIX^ siècle en qualité de fondateurs de la politique positive ».
C'est que peu à peu son orientation a changé. Les sciences de la nature ne lui paraissent plus renfermer le secret des lois qui gouvernent le monde moral et social. Géomètres et physiciens sont inférieurs à tous les savants qui s'occupent de l'homme, aux physiologistes d'abord (parce que dans la physiologie rentre déjà l'étude du moral de l'homme), et bientôt surtout à ceux qui étudient les sociétés humaines. Jadis Saint-Simon avait pensé à agrandir et à compléter l'œuvre de Newton, en cherchant une forme de la gravitation pour le monde moral comme pour le monde physique ; il aurait ainsi calqué l'ordre qui doit régner parmi les hommes sur celui qui règne dans l'univers. Mais il abandonne ces chimériques visées, et il en vient à subordonner, au contraire, pour l'importance, sinon pour la méthode, les sciences de la nature à
la connaissance de riiomnie. De l'objet de ces sciences il passe d'aboi'd aux savants eux-mêmes, qui sont déjà une portion, et la plus noble de l'humanité, et il se demande si le rang quils occupent dans l'État est en rapport avec les services qu'ils rendent par leur science. Dans le monde des idées, ils sont les premiers et marchent en tête ; mais qui songe à les suivre dans le monde réel, et lorsqu'il s'agit de politique ? Saint-Simon toutefois distingue plusieurs sortes de savants, et n'a point pour tous la même estime. Peut-être leur garde-t-il rancune du dédain avec lequel ils ont reçu son Introduction aux travaux scientifiques du XIX^ siècle, en 1807-1808, malgré ses Lettres au bureau des longitudes. Beaucoup sans doute, comme Lacépède ne coupèrent même pas les pages des exemplaires qu'il leur avait envoyés. Toujours est-il qu'à partir de 1813 le ton change singulièrement, et il en vient à apostropher avec violence les mathématiciens etphysiciens: il les traite de « brutiers », parce qu'ils ne considèrent que les corps bruts ; il leur reproche d'occuper indûment le poste d'honneur à l'avant-garde de la science, et propose de les retirer de là pour mettre à leur place ceux qui étudient l'homme. Pourquoi laisser la direction de l'atelier scientifique à des spécialistes qui ne font servir leur science qu'à perfectionner des engins de guerre? La science ne devrait-elle pas être, au contraire, éminemment pacifique? S'ils connaissaient mieux l'homme, ces algébristes et ces chimistes, ils sauraient que la paix est son premier besoin, et qu'il ne cherche en s'instruisantqu'à améliorer sa condition physique, intellectuelle et morale, plutôt qu'à procéder scientifiquement à la destruction de ses semblables. Et le projet de Saint-Simon sur la Réorganisation de la société européenne, en 1814, se terminait ainsi : « L'imagination des poètes a placé l'âge d'or au berceau de l'espèce humaine, parmi l'ignorance et la grossièreté des premiers temps ; c'était bien plutôt l'âge de fer
qu'il fallait y reléguer. L âge d'or du geure humain n'est point derrière nous, il est au-devant, il est dans la perfection de l'ordre social. »
3. Industrie, — Les philosophes'duxvm^ siècle, dont Saint- Simon se regarde comme l'héritier, ont laissé péle-môle nombre d'idées dont il importe de faire le triage : les unes sont de bonnes vérités, tes autres, au contraire, des théories de mauvais aloi. Ainsi Condorcet croit fermement au progrès ; c'est pour lui comme une religion nouvelle, destinée à améliorer le sort de la classe la plus pauvre, qui est en môme temps la plus nombreuse ; il ne sépare pas d'ailleurs de l'amélioration physique, l'amélioration intellectuelle et morale. Mais comment concilier cette doctrine avec certaines théories de Rousseau et de Mably, par exemple, qui ne voient de salut pour l'humanité que dans le retour à l'état de nature, et qui conseillent de s'arrêter et de reculer, plutôt que de marcher en avant? Ne vont-ils point jusqu'à vanter l'ignorance et la pauvreté, comme les meilleurs garants de la vertu, tandis qu'ils font le procès à la richesse, à la science même, c'est-à-dire a la civilisation, comme essentiellement [corruptrice ? Us entendent donc le perfectionnement de l'humanité tout au rebours de Condorcet.
La science, en dépit des attaques paradoxales de Rousseau, avait eu facilement gain de cause. Encore ne faudrait-il pas, toutefois, qu'elle servît exclusivement à la guerre ; on a trop fait d'elle une machine destructive, tandis que sa vraie nature est plutôt d'être un agent de production ; à cette condition seule, elle est civilisatrice. Mais, avec la science, comment ne pas réhabiliter l'industrie, qui en est l'application, et, avec Findustrie, ce qui en est la fin et la raison d'être, la richesse? Pauvreté va toujours avec ignorance et grossièreté; et maintenir ces prétendues vertus, c'est perpétuer l'état de
guerre, dont elles sont la cause principale: une peuplade, qui n'a rien à perdre, et tout, au contraire, à gagner, est naturellement belliqueuse ; elle convoite la richesse de ses voisins, et, à la première occasion, se jette sur eux pour la leur ravir. On ne peut donc, sans contradiction, faire l'éloge de vertus qui favorisent et entretiennent la guerre, et prêcher cependant le progrès, qui ne saurait être autre chose que la civilisation et la paix.
La paix, en effet, est le but que Saint-Simon indique nettement, en octobre 1814, dans son opuscule De la Réorganhation de la société européenne. Pour cela il propose de conserver à chaque peuple son indépendance, ce qui exclut toute guerre d'ambition et de conquête, et de rassembler les peuples d'Europe en un seul corps politique. Il invoque Henri IV et son projet de république chrétienne ; il invoque surtout l'abbé de Saint-Pierre, qui rêvait, en homme de bien, la paix perpétuelle, et ne demandait qu'une chose, pour la réaliser, un congrès permanent de plénipotentiaires nommés par les principaux souverains, avec des garanties données à chacun par tous. Le bon abbé n'avait qu'un tort, celui de trop compter sur les dispositions pacifiques et bienveillantes des princes, et de croire qu'il leur suffirait de se réunir et de s'expliquer ensemble pour tomber d'accord. Aux belles paroles des diplomates, si souvent équivoques et pleines de réticences, Saint-Simon substitue une coalition d'intérêts industriels entre toutes les nations, à commencer par la France et l'Angleterre. L'industrie fera ce que n'a su faire la diplomatie, et encore moins la force ou la violence. Après cette période de 1792 à 1814, où tant de sang avait coulé, un homme de cœur avait bien le droit de chercher enfin un remède à des maux depuis si longtemps prolongés.
L'industrie n'attendait que le rétablissement de la paix
pour prendre tout à coup un merveilleux essor. Les découvertes de la science ne servaient pas toutes à la guerre ; déjà l'industrie avait fait son profit de quelques-unes sous la République et sous l'Empire, et la période de calme qui suivit, à partir de 1816, fut remarquable surtout par le progrès industriel. De plus en plus, les travaux et les arts de la paix allaient occuper l'activité de la nation. Le règne de l'industrie commence: tout se fait déjà par elle^ dira en 1817 Saint-Simon, tout doit être aussi pour elle. L'industrie, et avec elle la science, doivent donc prendre dans l'État le rang qu'occupaient jadis les deux castes, ecclésiastique et militaire. Le philosophe novateur rend volontiers hommage aux services qu'elles ont rendus, l'une dirigeant la société au spirituel, l'autre la gouvernant au temporel. Mais qui donc aujourd'hui dirige les esprits? Ce ne sont plus les prêtres, déchus, faute de science, de cette direction intellectuelle. C'est surtout la science qui en a hérité, et ce sont les savants qui devraient tenir aussi dans l'État la place qu'ils se sont faite dans le monde des idées. Quant aux intérêts matériels, ceux-là sans doute doivent les administrer, qui en ont déjà en main la gestion eflfeclive. La noblesse se tient dédaigneusement à l'écart de tous les travaux utiles; les nobles ne savent que consommer, sans rien produire, et il y a longtemps qu'on les appelle les frelons de la ruche ; mais les laborieuses et industrieuses abeilles ne peuvent plus se laisser conduire et exploiter par eux. Saint-Simon recommande donc une ligue entre l'industrie et la science, qu'il appelle elle-même une industrie, Vindustrie littéraire et scientifique, à côté de Vindustrie commerciale et manufacturière. Il souhaite de voir dans les conseils exécutifs et dans les assemblées délibérantes, des savants et des industriels, ceux-ci surtout, qui sont des hommes d'action, pour exécuter ce que les autres proposent et discutent d'abord. Le régime
parlementaire n'aura d'efloL utile que sil est ainsi entendu et pratiqué.
j.ors des élections de 18:20, Saint-Simon adresse donc appel sur appel « à messieurs les cultivateurs, fabricants, négociants, banquiers et autres industriels, ainsi qu'à messieurs les savants, qui professent les sciences physiques et mathématiques » ; il ajoute même une fois : « à messieurs les artistes, qui professent les beaux-arts », et nous verrons bientôt l'importance de cette addition. En novembre 1821, dans la seconde partie de son Système industriel, il publie « pour les dames industrielles » un chant, musique et paroles, qu'avait composé à sa demande Rouget de Lisle lui-môme : ce devait être comme une Marseillaise de la paix, pour remplacer celle de la guerre. Restaurer l'ancien régime, comme le veulent certains légitimistes, lui paraît impossible ; quant aux libéraux, ils font sans doute une besogne utile en démolissant le vieil édifice à chaque tentative nouvelle de restauration ; mais ils ne sont propres, pense Saint-Simon, qu'à démolir, et la société réclame surtout des hommes pour reconstruire et réorganiser : leur œuvre sera une organisation du travail ou de l'industrie, un « système industriel ». Les avances du philosophe trouvent un moment accueil en 1817 auprès des chefs d'industrie, dont plusieurs souscrivent même à ses publications, tandis que les hommes de sciences avaient à peine répondu à l'envoi de ses ouvrages en 1808 et en 1810. Quelques-uns, cependant, prennent peur, lorsqu'ils l'entendent parler aussi d'une morale nouvelle, la « morale terrestre », qui serait celle du xix^ siècle, et, le 30 octobre 1817, dans une lettre au ministre de la police (sorte de dénonciation que Laffite et Ternaux refusent de signer), ils répudient toute complicité. C'est que Saint-Simon va hardiment jusqu'au bout de ses théories : il considère d'abord le monde astronomique et physique, puis le principal habitant de ce
monde, c'est-à-dire riiomme ; mais lliomme lui-même, il l'étudié dans sa condition présente et sur cette terre; il ne s'inquiète pas de ses destinées après la mort. Sa religion n'a pas besoin de percer les mystères au delà de la vie terrestre ; le monde présent lui suffit, et lui paraît offrir un champ assez vaste encore à une action vraiment religieuse.
4. Nouveau christianisme. — Le sentiment religieux n'est jamais absent, en effet, des œuvres de Saint-Simon ; mais c'est dans les dernières qu'on le trouve surtout manitesté. Son Nouveau Christianisme^ en avril 1823, a pour épigraphe un texte de saint Paul : « Celui qui aime les autres a accompli la loi... Tout est compris en abrégé dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » En avril 1824, il ne reproche qu'une chose au troisième cahier du Catéchisme des industriels : c'est le silence d'Auguste Comte, qui en est l'auteur, sur « la partie sentimentale et religieuse ». En 1821, son Système industriel porte déjà cette devise : « Dieu a dit: Aimez-vous et secourez-vous les uns les autres. » Mais dès 1814, dans son [woiet de Réorganisatio7i européenne, Saint- Simon, un des premiers parmi les philosophes, rend justice à la religion chrétienne qui, durant le moyen âge, réussit à faire de l'Europe comme une répubUque spirituelle sous le nom de chrétienté. Où trouver de nouveau un tel pouvoir d'organiser et de pacifier, sinon dans une foi religieuse encore? En 1811 et en 1810, sans faire un trop grand crime à ses prédécesseurs, Condorcet, Diderot, d'Alembert, de leur animosité contre le christianisme (elle avait sans doute sa raison d'être pour combattre et ruiner la vieille hiérarchie), Saint- Simon pi'ofesse néanmoins qu'on doit croire en Dieu, et luimême donne l'exemple : «Je crois, dit-il, que Dieu a créé l'univers, et l'a soumis à la loi de la gravitation. » Enfin, dès 1803, il propose d'établir une religion de Newton, sur le fondement
des idées nouvelles que la science nous a données de l'univers. Tout cela sans doute est assez peu orthodoxe, et, ce qui Test moins encore, c'est une critique de l'idée de Dieu, en 1806-1808, idée trop exclusive, dit-il, en ce qu'elle ne reconnaît ([lie l'esprit seul sans tenir compte do la matière, comme si la nature n'était pas matière aussi bien qu'esprit et n'avait pas besoin d'un principe pour l'une comme pour l'autre. A ce déisme incomplet, qui n'admet que le moral, il substitue donc le « physicisme », qui comprend tout ce qu'on trouve, en effet, dans la nature, et qui fournit un principe pour le monde des corps aussi bien que pour le monde des esprits. Bientôt, à vrai dire, le moral lui paraît supérieur au physique, et il avpue que, pour unir les hommes, la fraternité remplace avantageusement la gravitation. On rencontre ainsi quelque difficulté à concilier, dans l'œuvre de Saint-Simon, la lin avec le commencement.
A aucun moment de sa vie, cependant, la religion qu'il rêve n'est celle du passé. La loi du progrès s'étend à toutes choses, et la religion n'y échappe pas plus que l'industrie et que la science. Pourquoi, en effet, la religion ne serait-elle pas progressive? Pourquoi n'irait-elle pas toujours se perfectionnant? Et il faut bien que cela soit ainsi ; car elle est le plus fort lien entre les hommes, et, sans elle, tout ne serait que dispersion, anarchie et désordre, faute d'une idée directrice et dominante dans la société humaine. Mais, objectera-t-on, Dieu lui-même n'a-t-il point parlé une fois pour toutes, de sorte que ce serait un sacrilège de rien ajouter à sa parole, comme d'en rien retrancher? La réponse de Saint-Simon est que, si la religion est la parole divine, elle doit être vraie, en effet, immuablement. Mais cette parole de Dieu, ce sont les hommes qui l'interprètent, et leurs interprétations peuvent varier suivant les siècles. Les Pères de l'Église ont parlé divinement pour leurs contemporains ; mais celui qui parlera le mieux.
de la façon la plus divine, aux hommes du xix" siècle, sera à son tour le meilleur interprète de la religion. Comme tout en ce monde, le christianisme, à supposer que ses principes soient la vérité absolue, est relatif au moins dans ses conséquences et ses applications. Il ne saurait rester stationnaire, lorsque tout marche autour de lui, et Saint-Simon voudrait le pousser de nouveau en avant.
Longtemps le christianisme a montré sa vitalité surtout par le dogme et parle culte, c'est-à-dire par des idées et leur manifestation matérielle ; de plus en plus maintenant il doit devenir efficace surtout par la morale ou parle sentiment. L'idée que les théologiens se font de Dieu est toujours incomplète, insuffisante, et, logiquement, de peu de valeur ; mais le sentiment que les hommes ont de Dieu fait toute leur puissance pour le bien ; c'est là le ressort qui meut les âmes, et le levier qui soulève le inonde. Si donc le progrès consiste à améliorer de toutes laçons le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, cet heureux effet ne s'obtiendra que par le sentiment comme cause. La science toute seule est à bon droit suspecte aux âmes religieuses; elle exalte l'orgueil individuel, et fait que l'on se considère comme trop supérieur au commun des hommes pour s'abaisser jusqu'à eux. Saint-Simon se défie- \ rait moins de l'industrie toute seule, qui, associant les hommes dans un travail commun, rapproche ainsi le patron de l'ouvrier et le fait compatir à sa peine ; mais l'industrie engendre la richesse, qui d'ordinaire est dure aux pauvres gens, et les exploite plutôt qu'elle ne leur vient en aide. Ainsi le savant, qui n'est que cela, s'isole dans sa science en égoïste, et la fait servir à ses propres fins; et l'industriel, qui n'est que cela, risque de ne pas mieux valoir. Donc il faut que l'un et l'autre soient doublés d'un homme religieux, c'est-à-dire qui aime Dieu en aimant les autres hommes, et seul cet amour le fera s'ingénier sans cesse à les secourir. C'est pourquoi, comme
principal moteur de l'industrie et de la science, Saint-Simon vante désormais le sentiment. « On ne fait rien de grand, dira-t-ilà son lit de mort, si Ion n'est passionné. >> Il entendait par là passionné non pour la science ni pour l'industrie seulement, mais pour le bonheur des hommes. Cette noble passion fera seule le succès de ses idées ; c'est peu pour elles de conquérir tous les esprits, si elles ne gagnent aussi tous les cœurs. Et Saint-Simon ne veut voir dans la formule de Condorcet sur l'amélioration physique, intellectuelle et morale du sort de ceux qui soutinrent, qu'une conséquence de la maxime évangélique : « Aimez-vous, secourez-vous les uns les autres. » 11 voudrait persuader aux chrétiens que le meilleur moyen de se montrer ce qu'ils sont, c'est-à-dire vraiment chrétiens, est de se rallier à lui, et, comme on dira bientôt, de devenir saint-simoniens.
Il prend alors à partie les deux formes actuelles de la religion chrétienne, catholicisme et protestantisme. Le catholicisme a commis quatre fautes capitales, selon lui. Par sa défiance et son hostilité à l'égard des découvertes que les savants font depuis plusieurs siècles en dehors du clergé et un peu malgré lui, il a perdu tout droit au gouvernement des esprits. Par l'ignorance des mêmes vérités où il laisse à dessein ses futurs prêti'es, il ne fait rien pour regagne]- l'ascendant qu'il exerçait légitimement autrefois. Par l'incurie de son administration dans les États du pape, qui devraient être un État modèle, régi selon les principes mêmes de rÉvangile, il fait preuve d'une incapacité non moindre au temporel qu'au spirituel. Enfin le catholicisme a favorisé, contrairement à son essence, l'Inquisition d'abord, qui ne pardonna pas aux Juifs, à qui le Christ avait pourtant pardonné, puis l'ordre des Jésuites, qui, au rebours de ce que demande la conscience moderne, tendrait à faire prévaloir sur la morale le culte et le dogme, c'est-à-dire des choses extérieures en
somme, car le dogme même reste dans l'esprit extériem^ement à l'âme, tandis que la morale seule remplit l'âme tout entière.
Quant au protestantisme, avec ses prétentions de réformer, il a servi surtout à désorganiser le christianisme du moyen âge, sans le remplacer efficacement pour les sociétés humaines, sinon pour les âmes individuelles. On ne peut lui reprocher de dédaigner la morale; c'est là ce qu'il estime pai'-dessus tout. Mais il va la chercher bien loin, dans les écrits des premiers Pères de l'Église, sans songer aux transformations des sentiments moraux depuis tant de siècles ; autant vaudrait, dit Saint-Simon, étudier une science, la physique ou la chimie, dans les ouvrages rudimentaires de ceux qui l'ont inventée les premiers. Puis, par haine du faste déployé k Rome, les protestants réduisent le culte à la simple prédication ; bannissant de leurs temples peintures et sculptures, on peut dire qu'ils ont « prosaïque » tous les sentiments chrétiens. Enfin pour le dogme ils consultent surtout la Bible, ce qui est un recul, l'Évangile étant en progrès sur elle. N'est-ce pas offrir, comme nourriture aux esprits, des subtihtés de texte, au lieu de vérités, et, pour édifier les cœurs, des récits qui ne sont pas toujours de la plus pure moralité? Arriéré, suranné, par le dogme, par le culte, par la morale même, le protestantisme a rendu surtout le service de combattre un certain catholicisme, en reprenant contre lui les armes du passé; mais nulle vue d'avenir ne le recommande aux philosophes ; il reste toujours un christianisme ancien, il n'est pas le Nouveau Christianisme.
S. Conclusion. — Ce dernier ouvrage de Saint-Simon est à peine une ébauche ; mais a-t-il laissé autre chose que des ébauches, puissantes, il est vrai, et surtout vivantes parce qu'elles expriment bien certaines aspirations du xix*' siècle,
économiques et mystiques à la fois, ou sociales et religieuses. Au moins quelques formules s'en dégagent, qui résument la pensée du philosophe, et méritent de lui survivre comme véritablement saint-simoniennes.
A chacun^ dit-il, selon sa capacité. Il ne croit donc pas à l'égalité naturelle de tous les esprits. Il sait que leurs dispositions et leurs aptitudes sont diverses, et pense, non sans raison, que la société ne sera bien ordonnée que le jour où l'on ne pourra plus dire, comme ce personnage de comédie au xvni* siècle, parlant d'un valet et de son maître : aucun de ces deux hommes n'est vraiment à sa place. L'intérêt de tous exige que chacun soit placé selon ses talents propres, et appelé à faire seulement ce qui lui convient le mieux, que l'on tienne compte enfin des vocations. Voilà d'abord la part de la nature.
A chaque capacité selon ses œuvres, se hâte d'ajouter Saint-Simon, faisant aussitôt la part de la volonté de l'homme, la part du travail. L'esprit le mieux doué, s'il ne veut rien faire, à quoi lui servira tout son génie ? Aussi, et c'est la condamnation de l'oisiveté, chacun, dans la place qu'il occupe, ne doit être rétiibué, récompensé, que selon les services qu'il rend. Il travaillera donc, parce que c'est son intérêt et aussi son devoir. Saint-Simon va jusqu'à dire, dès 1807, que le principe négatif de la morale « ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît » ne vaut pas celui-ci: « l'homme doit travailler ». Mais le travail, comme il l'entend, est aussi le meilleur moyen d'être heureux. Si le bonheur se rencontre quelque part, c'est bien chez l'homme qui travaille le plus, c'est dans la famille qui travaille le plus, c'est dans la nation qui travaille le plus.
Enfin le but du travail commun, et surtout des institutions politiques et sociales, répète Saint-Simon après Condorcet, est d'améliorer la condition physicjne, intellectuelle et morale
Ch. Adam. 19
(comme on le voit, il n'oublie rien), non pas de tous, mais de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Les autres, ceux qu'on appelle les heureux du monde, sauront bien pourvoir euxmêmes à leur bonheur, et, s'ils le manquent, n'est-ce point tant pis pour eux: ils ont la subsistance assurée, à eux de faire le reste. Mais ceux qui peinent et qui souffrent physiquement, ceux-là ont besoin que la société leur vienne en aide, ceux-là réclament toute la sollicitude de l'État. Avis aux philanthropes et surtout aux chrétiens. S'ils veulent mettre en pratique la parole de leur divin maître : « Aimezvous, secourez-vous les uns les autres », la misère est grande autour d'eux, ainsi que la souffrance humaine. Mais, au lieu de compter seulement, comme Gondorcet, sur la philanthropie, Saint-Simon demande en outre le secours de la religion, et, pour réaliser le beau programme de ce xviii^ siècle irréligieux et frivole, il fait appel, au xix* siècle, à un effort nouveau du christianisme.