CHAPITRE II Saint-Simonisme
{prédication saint-simonienne (p. 293). - 2. Associatio?i universelle (p. 307). —3. Appel aux femmes (p. 312). — 4. Relirnon nouvelle (p 317) — S. Conclusion (p. 320). '
1. Prédicatio.n s.\int-simomenne. — « La poire est mûre», avait dit Saint-Simon avant d'expirer. Qui donc va maintenant la cueillir? Comment se formera ce parti qui, disait-il encore, au premier appel surgira dans les quarante-huit heures? Un journal paraît d'abord, le Producteur, hebdomadaire pendant six mois, d'octobre 1823 en avril 1826, puis mensuel du 1«^ mai au 12 décembre 1826. On y retrouve, avec des développements, les idées de Saint-Simon sur la suprématie des savants à qui doivent appartenir deux choses: l'éducation de la société, de concert avec les artistes, et l'exploitation de la nature, avec l'aide des industriels. Auguste Comte donne des articles au Producteur, durant la première période ; ensuite une maladie grave l'empêche de continuer. Mais déjà d'autres collaborateurs songent à développer la partie religieuse de la doctrine. Ce sont Olinde Rodrigues, ami de Saint-Simon et son confident de la dernière heure, puis deux hommes dont les noms sont devenus inséparables du saint-simonisme, Razard et Enfantin. Razard, lorsque le Producteur cesse de paraître, le continue seul par des enseignements privés pendant toute Tannée 1827. Enfantin médite une doctrine qui ne soit point rétrograde, comme celle de Ronald, de Maistre et de Lamennais, qui ne soit point non
plus stationaaire ni circulaire, et ceci s'adresse à la philosopliie de Cousin, comme si elle ne savait que piétiner sur place ou tourner dans un cercle, sans avancer. Laissant celle-ci aux prises avec la première, qu'elle peut au moins tenir en échec, Enfantin veut une doctrine progressive, qui satisfasse à la fois les aspirations religieuses du siècle et son besoin de progrès social. Il ne se contente plus, en religion, des plaisanteries faciles de Voltaire, et encore moins, en politique, d'une liberté stérile, qu'on s'épuise à revendiquer et à défendre, et dont on ne sait que faire lorsqu'on l'a obtenue.
Bientôt, le 7 décembre 18-28, lui et quelques hommes de cœur, qui partagent ses idées, se constituent en un Collège, qui remplace leurs efforts individuels par une action collective ; puis le 17 décembre commence, au domicile d'Enfantin et ])ientôt rue Taranne, un enseignement régulier, qu'Hippolyte Garnot, le fils du grand Garnot, rédige sous ce titre: Exposition de la doctrine. Une nouvelle revue, VOrganimtem\ vient seconder la parole des apôtres, à partir du 15 août 1829. La propagande s'organise même en province, grâce à de véritables missions, envoyées de Paris dans quelques grandes villes. A la veille de la révolution de 1830, le saintsimonisme existe, avec une hiérarchie constituée le 31 ^cembre 1829 à la place du Collège ; Olinde Rodrigues s'est démis de toute autorité en faveur de Bazard et Enfantin, chefs reconnus de la doctrine. Les adeptes s'appellent déjà frères entre eux, en leur qualité de fils spirituels de Saint-Simon; ils deviennent en outre fils des deux « Pères suprêmes », Bazard et Enfantin.
Aux trois journées de Juillet, ils laissent les libéraux accomplir leur œuvre, en détruisant une vaine restauration du passé. Bazard cependant, ancien membre des sociétés secrètes vers 1820, ne demande qu'à agir: il presse môme Lafayette de se mettre à la tête du mouvement révolutionnaire, et de
prendre pendant quelques jours la dictature ; mais cet « immuable américain » s'y refuse absolument. Quanta Enfantin, il prêcbe l'abstenlion de la lutte, et se réserve pour l'ère nouvelle qui sans doute va s'ouvrir. Tous deux ne publient pas moins de quatre adresses, comme articles dans VOrganisateur, ou affiches sur les murs de Paris, pour donner les raisons de leur conduite et juger les événements. Ils réclament dès maintenant quatre libertés: outre celle de l'industrie et du commerce, condition du progrès social, suivant eux, la liberté des cultes, dont profitera leur doctrine, qui s'annonce comme une religion, la liberté de renseignement et de la presse, aûn de répandre cette doctrine, enfin l'abrogation du fameux article 291 du code pénal, qui interdit toute réunion de plus de vingt personnes ; cet article maintenu, les deux autres libertés restent illusoires.
Dès le mois, d'août 1830, les saint-simoniens reprennent avec encore plus de zèle leurs prédications, dans l'ancien bôtel de Gèvres, entre la rue Monsigny et le passage Choiseul. Attaqués à la Chambre même, ils repoussent dans une lettre au président Dupin, le l'^'" octobre 1830, toute accusation de porter atteinte à la propriété et à la famille, en prêchant la communauté des biens, et une autre encore, que leur dénonciateur affecte de ne pas même oser nommer. Bientôt ils ont pour eux le grand journal le Globe, qui passe du libéralisme au saint-simonisme, avec la collaboration de Pierre Leroux. Le changement se fait, en novembre 1830, et, dès le 18 janvier 1831, le Globe paraît avec cette suscription nouvelle : Religion, dominant ces deux mots: Science, Industrie, et audessous : Association universelle. Cette année 1831 est la plus féconde pour le saint-simonisme. Outre la prédication de la doctrine, qui se fait à la salle Taitbout, Paris a trois enseignements réguliers : salle du Prado, de l'Athénée et de la Redoute. Il est vrai que des manifestations hostiles se produi-
sent à la Redoute, et servent de prétexte au préfet de police pour fermer la salle, le 1" avril, malgré les protestations du G/o6e. A Versailles déjà, le 18 février, on avait ameuté une partie de la population contre les prédicateurs, en les traitant de « jésuites ». Les missionnaires ont donc certains périls à braver, sans parler du ridicule : ils ne reculent pas cependant. Ils vont dans la Belgique récemment affranchie, à Liège, à Bruxelles. Ils se répandent par toute la France, et, au mois de septembre 1831, le saint-simonisme compte jusqu'à six églises départementales, Toulouse, Montpellier, L^on, Dijon, Metz, Limoges, et bien d'autres centres de propagande.
Les souscriptions, les donations même en argent, affluent, et, ce qui est plus significatif encore, on veut payer non seulement de sa bourse, mais de sa personne. Desofflciers envoient leur démission au ministre de la guerre, comme Hoart, capitaine du génie à Toulouse, Bruneau, capitaine d"artillerie à Metz, d'autres encore, pour se consacrer entièrement à cette œuvre religieuse. Des ingénieurs, comme Michel Chevalier, Jean Reynaud, leur avaient donné l'exemple ; bien d'autres, qui conservent leurs fonctions, se joignent néanmoins à eux, unis déjà par « la fraternité polytechnicienne », et ce sont souvent les premiers de cette grande École polytechnique^. Fournel, directeur du Creusot, quitte son usine pour venir prendre place lui-même avec sa femme aux côtés du Père Enfantin, tant était puissant l'attrait de cet homme singulier et son pouvoir sur les âmes.
Mais bientôt la hiérarchie, un moment acceptée, pèse lourd à quelques esprits. « Le pape se fait », disait en décembre 1830 Bazard, parlant d'Enfantin. De deux hommes tels que ceux-là, c'était trop d'un, en effet. On essaie un moment de leur adjoindre un tiers, Rodrigues, comme chef du culte. Mais un dissentiment doctrinal fait éclater enfin, en la justifiant, cette rivalité de personnes. Enfantin avait toujours eu, sur le
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rôle et l'avenir des femmes dans la société, certaines idées particulières, auxquelles ne songeait nullement Saint-Simon. 11 s'en était ouvert discrètement d'abord dans des lettres privées de 1829, puis à mots couverts en 1830 et 1831. Mais le 19 et le 21 novembre, Bazard, ainsi qu'Hippolyte Carnot, Pierre Leroux, Jean Reynaud, prenant l'alarme, provoquent un vif débat dans deux réunions générales des sainl-simoniens à Paris, et se retirent avec éclat, en manière de protestation contre Enfantin. Tous rendent d'ailleurs hommage à la haute moralité de sa personne, sinon de sa doctrine. Resté seul, le « Père suprême » se trouve enfin libre de développer ses théories propres, dans quatorze enseignements en dixhuit séances, du 28 novembre 1831 au 18 février 1832. En même temps le Globe accentue cette direction nouvelle du saint-simonisme, le 1" janvier 1832, en ajoutant aux formules de l'année précédente ces deux autres, bien significatives: Appel aux femmes. — Association pacifique des travailleurs. Puis il publie, selon l'enseignement d'Enfantin, quelques articles qui décident enfin la justice à sévir. Le 22 janvier, la salle Taitbout est entourée et occupée par un détachement de gardes municipaux, plus un piquet de grenadiers de la garde nationale, plus une compagnie de voltigeurs, plus un escadron de hussards, tout ce déploiement de forces pour disperser une réunion paisible et inoffensive et apposer les scellés. On refuse même de les lever, lorsque, deux mois plus tard, sous la menace du choléra, les saint-simoniens redemandent cette salle, pour en faire une ambulance, que leurs médecins auraient desservie gratuitement : une requête présentée par eux, le 9 avril, reste sans réponse. Ainsi, fait remarquer ironiquement le Globe, la liberté dont avait joui la doctrine de 1828 à 1830 sous Charles X, et son ministre, M. de Polignac, lui est retirée sous la royauté des barricades et l'administration du libéral M. Casimir Périer !
En mêdîe temps se produit une secoude défection, celle de Rodrigues lui-même, après Bazard. Rodrigues, le dépositaire fidèle de la pensée de Saint-Simon, formule une double accusation, en février et mars 1832, contre son ancien collègue : « J'ai affirmé, dit-il, que, dans la fauîille saint-simonienne, tout enfant devait pouvoir connaître son père. Enfantin a exprimé le vœu que la femme seule fût appelée à s'expliquer sur cette grave question. » Et encore ceci : « Vous vouliez enseigner, au nom de Saint-Simon, qu'à l'avenir l'enfant, vagissant à peine, serait arraché au regard môme de sa mère délivrée, aussi bien qu'à celui du père, pour abolir plus sûrement, selon vous, tous les privilèges de la naissance. » Mais la ferveur des saintsimoniens ne se refroidit pas encore, et à cette date Enfantin, dressant une liste des hommes marquants qui sont favorables au saint-simonisme, ne compte pas moins de quatre-vingtdix noms. Cependant il se décide à changer de tactique, et, se croyant à peu près sûr de la classe instruite, il rêve de frapper maintenant l'esprit du peuple. Au moins, avant de cesser sa publication, le Globe, en avril 1832, lance coup sur coup ses articles les plus étincelants, véritable bouquet de feu d'artifice. 11 s'agit de combattre le choléra, et le meilleur moyen est d'empêcher les gens du peuple d'y penser, en le.s occupant à des travaux publics. De là tout un plan pour assainir d'abord Paris par des égouts, qui manquent, puis pour l'embellir par des rues nouvelles, dont on indique même le tracé. Puis c'est le Havre relié à Marseille, et Nantes à Strasbourg, par des chemins de fer. C'est enfin tout un système de politique méditerranéenne où la France joue le premier rôle, avec l'Angleterre pour la seconder, mais où l'on n'oublie pas les autres puissances, Autriche et Russie, pour faire pénétrer enfin la civilisation en Afrique par Alexandrie et le Caire, et par Alger. Voilà ce que, dans un style prophétique ou apocalyptique, cher à Enfantin, Michel Chevalier,
Foiirnel, Giiéroult, adjurent Louis-Philippo d'exécuter, lui promettant qu'il sera le Napoléon pacifi([iie de son siècle, un Napoléon de liudustrie, non moins grand ([iic le Napoléon de la guerre.
Là-dessus /e Globe retombe dans le silence, le 20 avril 1832, elle 23, Enfantin, avec quarante disciples, commence une retraite dans sa propriété de Ménilniontant, pour se préparer à l'apostolat. Il inaugure ainsi une nouvelle phase de la doctrine : la réhabilitation du prolétaire. Pour cela, tous se font domestiques les uns des autres, tous ouvriers et manœuvres, bêchant la terre, ratissant, arrosant, « pour s'initier, écrit leur Père, aux fatigues et aux privations du peuple, et lui tendre bientôt une main qui porte la trace de nobles callosités et ne craigne point l'énergique étreinte de sa main laborieuse ». Quelques-uns de leurs amis du dehors les traitent de balayeurs et de décrotteurs : ils répondent en riant que leur travail est tout symbolique, et, afin de pousser encore plus loin le symbole, ils dépouillent, avec leurs vêtements bourgeois, le reste de bourgeoisie qu'ils avaient apporté de la rue Monsigny, et revêlent un costume d'apùtre, à la fois commode et élégant : la commodité, que le peuple préfère à tout, et l'élégance qui plaît aux femmes. Ce costume est bleu, de toutes les nuances du bleu seion les degrés de la hiérarchie ; la partie principale en est un gilet, boutonné dans le dos, et qu'on ne peut revêtir qu'avec l'aide d'un frère ; c'est un symbole de fraternité. La « prise d'habit » est célébrée le 6 juin, juste le jour où l'émeute fait rage au faubourg Saint-Antoine. Puis le public est admis à Ménilniontant, certains jours de la semaine, pour voir les saint-simoniens vaquer à leurs exercices, travailler, chanter (de la musique de Félicien David, un des leurs). Ils ont des cérémonies particulières pour le mariage, pour l'adoption des enfants, pour Pinhumation ; Papôtre Talabot meurt, le 17 juillet : ils lui font
de pompeuses funérailles, et au cimetière, après l'adieu suprême, quelques-uns prennent eux-mêmes la pelle et font l'ofûce de fossoyeurs pour que leur frère soit enterré pieusement. Peu après, Bazard meurt aussi, le 29 juillet, lui qui traitait de mascarade religieuse les nouvelles pratiques de ses anciens coreligionnaires. Enfantin, ne se souvenant que du passé, veut lui rendre avec toute sa troupe les derniers honneurs; mais il y renonce, sur l'opposition formelle de M™^ Bazard.
La police les inquiète de nouveau, en juin et juillet, occupant les abords de la maison, surveillant les allées et venues. Enfin le 23 août, après une instruction qui durait depuis plus de sept mois, nos saint-simoniens comparaissent devant la cour d'assises de la Seine. Leur tactique est de plaider l'incompétence de leurs juges ; ou plutôt ils ne plaident même pas : « Je suis apôtre, dit l'un d'eux, et non pas avocat » ; et Enfantin lui-môme : « Je suis venu pour enseigner, et non pour me défendre. » Un seul reproche lui fait perdre un moment son calme, celui de lâcheté, à propos de la journée du 6 juin, où il aurait dû, disait-on, faire quelque chose pour arrêter l'effusion du sang au faubourg Saint-Antoine. Ce n'était pas un lâche, cependant, celui qui en 1814 prit par|, comme polytechnicien, à la défense de Paris, et vers 1820 risqua, comme membre des sociétés secrètes, les marches de l'échafaud, et il a beau jeu à se disculper. Mais en pleine audience, non content de prêcher par la parole, il veut essayer sur ses juges la puissance de ses regards comme pour les fasciner; cette étrange prétention achève de le perdre auprès de gens qui croyaient d'ailleurs avoir la morale publique à sauver, et il est condamné à cent francs d'amende et un an de prison. Deux femmes cependant protestent contre l'accusation d'immoralité poi'tée contre le « Père suprême » ; l'une, Cécile Fournel, déclare que, « heureuse par
le mariage et la maternité, elle avait, non pas rompu, mais resserré tous ses liens par le sentiment religieux puisé dans la foi nouvelle ».
Le 19 octobre suivant. Enfantin comparaît cette fois en police correctionnelle, sous la prévention d'escroquerie, mais il est acquitté. Des dépenses totales faites pour le saint-simonisme, on pouvait couvrir plus des deux tiers par les dons ou legs, venus à lui librement, sans qu'il ait eu à les solliciter ; le reste ne fut liquidé que plus tard, en 1845, toujours par des cotisations généreuses. Mais le 27 août déjà un des leurs, rappelant les démissions volontaires de ces officiers ou ingénieurs d'élite, répondait noblement à cette accusation d'avoir fait des dupes : « Alors nous avons commencé par nous duper nous-mêmes ; car nous nous sommes ruinés, et pas un de nous ne se trouve dans une position égale à celle qu'il aurait pu conserver dans le monde. »
En décembre 1832, Enfantin entre à Sainte-Pélagie, avec Michel Chevalier et quelques autres, pour purger leur année de prison. Mais un revirement d'opinion s'opère en leur faveur; et, lorsqu'ils comparaissent de nouveau devant la cour d'assises, le 8 avril 1833, toujours à cause de ce même article 291, qu'ils avaient violé en continuant leurs assemblées au mois d'octobre, cette fois le jury les déclare innocents. On reconnaît ainsi, après sept ou huit mois d'intervalle, que leurs assemblées ont un caractère religieux, et que le saint-simonisme est une sorte de religion. D'ailleurs les saint-simoniens se prévalaient de ce caractère, en réclamant, pour les membres les plus élevés de leur hiérarchie, l'exemption de tout service dans la garde nationale, comme pour les prêtres et les ministres des autres cultes. Enfin, lorsqu'aux derniers jours de juillet Louis-Philippe fait aux condamnés la remise du reste de leur peine, il donne à leur chef (peut-être voulait-il railler) le titre de « Père
Enfantin ». Celui-ci quitte Sainte-Pélagie le !'='■ août 1833.
Une période nouvelle encore va commencer pour le saintsimonisme : ses doctrines politiques et morales sont connues, il passe maintenant à l'action. Dès le 8 août, Enfantin annonce son prochain départ pour l'Orient : « Entre l'antique Egypte et la vieille Judée, dit-il, nous ferons mie des deux nouvelles routes d'Europe vers l'Inde et la Chine. Plus tard nous percerons aussi l'autre à Panama. » Et le 23 septemhre, il s'embarque à Marseille, l'imagination enflammée par les souvenirs glorieux de Bonaparte, mais aussi de Monge et de Carnot : c'est une seconde expédition d'Egypte qu'il entreprend ; mais la science cette fois prendra possession de cette belle contrée, où Enfantin rêve d'organiser la victoire industrielle. Pour armée il veut des ouvriers commandés par des ingénieurs, musique en tête, la pioche et la pelle sur l'épaule, le compas et l'équerre au côté, officiers et sous-officiers le mètre en main. Cinquante-cinq Français, comme lui, se dévouent à la môme œuvre, dont quinze meurent bientôt de la peste. Quelques femmes vont les rejoindre, et l'une d'elles, Suzanne Voilquin, publie, en 1836, ses Souvenirs d'une fille du peuple ou la Saint-Simonienne en Egypte. On fait des conférences, qui sont encore des prédications, on fonde des écoles, et, à défaut du percement de l'isthme de Suez, on travaille à un barj'age du Nil; mais en septembre 1838 tout est abandonné.
Enfantin était revenu en France ; mais il repart pour l'Algérie à la fin de décembre 1839, comme membre d'une commission scientifique. Il fait pour la France le beau rêve d'étreindre un jour tout le continent africain par Alger et le Caire, devenus les centres d'une propagande scientifique et commerciale à la fois, en attendant qu'on prenne pied au Sénégal et même au Cap. Il comprend de cette façon la conquête sur les barbares, toujours au profit de la civilisation; et c'était aussi
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rid(^e de plusieurs officiers de l'armée d'Afrique, entre autres Lamoricière, un moment favorable aux saint-simoniens.
Peu à peu cependant leurs idées se réalisent en France. En mai 1835, Tliiers donne à son projet de loi sur les cliemins de fer un exposé des motifs qui ressemble, à s'y méprendre, aux articles de 3Iichel Chevalier dans Ip Globe en avril 183:2; et les actionnaires qui entreprennent la ligne du Havre à Paris (c'est un souvenir que plusieurs aimaient à rappeler) en avaient parlé la première fois ensemble dans les jardins de Ménilmontant, le jour même des funérailles de Talabot. Mais Enfantin, pour aller plus vite, am'ait préféré l'action toutepuisante de l'État à des entreprises de particuliers, fussent-ils constitués en compagnies; un de ses amis, Laurent de l'Ardèche , demande à l'Assemblée nationale en 18iS, que l'État rachète aux compagnies les lignes déjà construites, et se charge seul désormais de la construction des autres.
Enfantin se tourne, en effet, de plus en plus vers les grands et les puissants. C'est la période de son « apostolat royal ou princier ». Mais ses appels à Louis-Philippe, qu'il invite à devenir le chef de grands travaux publics, le roi des ouvriers, comme Napoléon avait été l'empereur des soldats, réitérés en 1837, ne sont pas mieux entendus qu'en 1832 et en 1831. Sans se décourager, il s'adresse à l'héritier du trône, au duc d'Orléans, qui, se méprenant sur le but de ses instances, lui fait l'offre dérisoire d'une sous-préfecture. Enfantin s'adresse au duc d'Aumale,qui n'y fait pas plus attention que son aîné, puis au duc de Bordeaux lui-même, un Henri V possible, qui était alors en exil. Un autre exilé devait reprendre plus tard une partie de son progamme, Louis-Napoléon. Après la révolution de février. Enfantin attend d'abord beaucoup de lui, et voit, en effet, quelques-unes de ses espérances réalisées, mais non pas toutes, malheureusement. Il lui pardonne sa double
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ëlection de décembre 1848 et de décembre 1851 ; il lui pardonne le coup d'État qui avait amené cette dernière. « Vous savez, écrivait-il le 15 juin 1849, que je ne suis pas trop difficile sur le plus ou le moins de liberté de presse, de tribune et de réunion, pourvu que Von fasse. . . » Il veut dire : pourvu qu'un article 13 de la constitution de 1848, qui promet « l'organisation de l'éducation professionnelle, des établissements de prévoyance et de crédit,des institutions agricoles et de l'assistance publique », ne demeure pas lettre morte. Enfantin ne veut voir que cela : le reste lui importe peu. Et avec un grand sens pratique, il recommande de s'occuper d'abord de l'enfance et de la vieillesse, c'est-à-dire de l'éducation publique et de l'assistance publique ; la question du salaire, qui regarde les hommes dans la force de l'âge, ne viendra qu'ensuite, etla dernière. Mais il y avait deux hommes dans le personnage en qui Enfantin mettait trop facilement toute sa confiance, et l'un de ces hommes ne pouvait manquer de faire tort à l'autre : il y avait d'abord, en Louis-Napoléon, le neveu qui brûlait de venger la double injure faite à son oncle, le désastre de Waterloo et le martyre de Saint-Hélène, et de satisfaire ainsi sa propre ambition ; puis il y avait l'auteur du livre sur VExtinction du paupérisme, le rêveur sentimental qui voulait effectivement améliorer le sort des travailleurs. C'est ce côté de Napoléon III qui séduisit Enfantin, tandis que l'autre, il le redoutait ; ce fut l'autre cependant qui prédomina, pour entraîner la France à de stériles victoires, et finalement la précipiter dans la défaite. L'origine criminelle de son pouvoir, pour laquelle les saint-simoniens se montrèrent toujours beaucoup trop indulgents, condamngitle misérable empereur à soutenir une politique militaire au dehors plutôt qu'industrielle et pacifique au dedans; et les hommes au cœur fier, au cœur d'airain, qui protestèrent, au péril de leur vie, contre cet attentat à la liberté et à la dignité humaine, virent certainement plus clair qu'En-
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fantin, trop facilement ébloui par quiconque lui paraissait s'intéresser comme lui à la classe la plus pauvre et la plus nombreuse; et, parce qu'un ambitieux promet de hâter Famélioration de leur sort, il n'hésite pas, dans un aveuglement coupable, à lui abandonner tout, môme le pouvoir absolu. Mais cette dernière période de sa vie ne doit pas nous faire oublier la première, de 1825 à i83i. Comme le rappelait éloquemment sur sa tombe Adolphe Guéroult, le 2 septembre 1864, il reste à Enfantin l'honneur d'avoir tracé un prophétique programme pendant cette belle période qui fut « Fàge héroïque » des grandes idées du siècle.
2. Association universelle. — Examinons maintenant les principales idées des saint-simoniens. Tout le mal delà société, Rousseau l'avait déjà dit, paraît tenir à l'inégalité des conditions. Si on ne peut supprimer entièrement cette inégalité, au moins ne pourrait-on remédier à ce qui provient, non pas de la nature, contre laquelle on est impuissant (et encore ?), ni de la volonté ou de l'énergie inégale des individus, qui est leur fait à chacun, mais seulement du hasard, ou, pour mieux dire, d'une constitution vicieuse de la société elle-même ? La plupart des privilèges de la naissance sont abolis depuis la Révolution ; ils ne le sont pas tous cependant, et la réforme a été faite plutôt contre les privilégiés que, réellement, pour les déshérités. Car la naissance a ses iniquités et ses fataUtés, comme ses privilèges : on naît pauvre plus souvent qu'on ne naît riche, on naît faible et misérable, pour toute la vie, plus souvent qu'avec cette fortune tant enviée. Combien, par la faute des circonstances, ne trouvent pas à faire valoir leurs talents naturels, à accomplir toutes les choses dont ils sont capables? Peut-on dire que, parmi les hommes, chacun occupe le rang qu'il mérite, soit placé selon sa capacité? Il le faudrait pourtant ; sans quoi jamais la société ne connaîtra le bon
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ordre. Les saint-simoniens se montrent donc grands partisans de l'instruction populaire, qui doit faire éclore dans tous les rangs, mais surtout dans les rangs du peuple, le talent en germe, peut-être le génie, qu'y a déposé la nature. Certes tout le monde n'est pas capable des mêmes emplois; mais on n'entend pas non plus que tout le monde y prétende. On veut seulement, ce qui est de toute justice, reconnaître les aptitudes et les capacités^ éveiller les vocations, afin de distribuer à chacun la tâche qui lui convient ; ou ferait, après l'épreuve d'une forte culture intellectuelle, ce que le cultivateur fait si bien sur son domaine, plantant ici de la vigne, semant lA du blé, du seigle, de l'avoine; n'est-ce pas le bon moyen de faire produire et rendre au sol et aux esprits tout ce qu'ils peuvent pour le plus grand bien de l'humanité ?
A l'œuvre donc maintenant, et que chacun travaille d'une façon utile et agréable, puisqu'il peut travailler selon ses aptitudes. Ceux qu'on appelait les heureux du monde, c'est-à-dire les oisifs et les riches, seront'pauvres bientôt, s'ils se refusent à travailler; et, par une juste revanche, ce sont les travailleurs qui seront l'iches et heureux à leur tour. Comme disait Saint- Simon, « l'omelette sera retournée » : ce qui était dessus se trouvera dessous, et inversement. Le travail toutefois, pour produire ses effets justement rémunérateurs, a besoin d'être organisé. Il l'était jadis dans les corporations, que Turgot a eu le tort, non pas de supprimer, mais de ne remplacer par rien. Quant au travail en commun, que quelques-uns proposent d'y substituer, il n'est possible que dans une communauté religieuse, où l'esprit de sacrifice anime chacun à travailler, non pour lui-même, mais pour tous, ou dans une colonie militaire, où l'on obtient une abnégation semblable par une discipline extérieure, à défaut de la croyance ou de la foi, qui la fait accepter volontairement. Or Enfantin (il le rappelle surtout en 1848) évite toujours le mot de communauté, et, à plus forte
raison, celui de commiunsmo ; il s'en lient à V association, qui lui paraît exoinpto des défauts de la proprirté privée et du travail commun, la devise de Tune étant « chacun pour soi » et celle de l'autre « chacun pour tous ». Mais ces deux formules, partout ailleurs incompatihles, conviennent également à des associés, chacun travaillant à la fois pour tous et pour luimême, puisqu'il retire du produit total un bénéfice proportionné au travail qu'il a fourni comme au rang qu'il occupe dans l'association. Ainsi se réalise, dès maintenant et sur terre, la promesse de l'Évangile « à chacun selon ses œuvres », et il n'est plus nécessaire d'en renvoyer à un autre monde le lointain accomplissement. Ainsi l'aumône est supprimée, car il n'y a plus de pauvres là où tout le monde trouve à travailler. Ainsi est supprimé même le salaire, celui du moins qui est ai-bitrairement fixé par quelques-uns, et que, suffisant ou non, la plupart acceptent par force. Le régime de l'association fait disparaître l'exploitation des hommes par d'autres hommes ; les différentes classes de la société sont enfin rapprochées, associées et unies dans la même œuvre, et l'on ne peut plus accuser les uns, qui jouissent seuls de tous les biens de la vie, d'être responsahles et coupables de la détresse des autres. « A la vue de ce peuple entier que vous voyez dans la fange de vos rues et de vos places, sur de misérables grabats, au milieu de l'air fétide des caves et des greniers, dans des hôpitaux encombrés, dans des bagnes hideux, se mouvoir, pâle de faim et de privations, exténué par un rude travail, à moitié couvert de haillons, livré à des agitations convulsives, dégoûtant d'immoralité, meurtri de chaînes, vivant à peine, je vous adjure lous, prêchait Emile Barrault le 10 juillet 1831, enfants des classes privilégiées, levez-vous, et, la main appuyée sur ces plaies putrides et saignantes, enfants des classes privilégiées, qui vous engraissez de la sueur de cette classe misérable exploitée à votre profit, jurez que vous n'avez aucune part à
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ses souffrances, à ses [louleiirs, à son agonie. Jurez! Vous ne l'oseriez pas ! »
Association pacifique des travailleurs, telle est donc la nouvelle formule, publiée en tête du G^ô^ le l""" janvier 183^2. Jusque-là les saint-simoniens employaient le terme vague ^^association universelle, des peuples encore plus que des classes, et politique plutôt qu'industrielle. Les deux cependant peuvent s'unir et se prêter un mutuel appui. En effet, le travail profitable auquel tout le monde prendra part, chacun selon ses aptitudes, qui donc va l'entreprendre et le diriger, le distiibuer et surtout le rémunérer? Enfantin ne cache pas ses préférences: il compte principalement sur l'État. Parfois même il envie l'autorité d'un souverain absolu, qui peut faire travailler des ouvriers comme il fait manœuvrer des soldats, et il vante ce qu'il a vu en Egypte, des bandes de fellahs qui, sur l'ordre de Méhémet-Ali, travaillaient au bâton. La raison d'être des armées, qui de moins en moins serviront à la guerre, n'est-elle pas de conserver une discipline qui peut servir également pour les travaux de la paix? Mais les ressources de l'État sont insuffisantes pour rien entreprendre en ce genre ? Enfantin, pour parer à cette difficutté, mettrait volontiers tous les instruments de travail entre les mains de l'État, afin que l'État les distribue lui-môme aux travailleurs. L'État établirait des banques de crédit, pour fournir des capitaux aux différentes entreprises des particuliers actifs et capables. Enfantin va même plus loin : la propriété piivée ne lui paraît pas avoir le caractère sacré que revendiquaient pour elle sous Louis-Philippe tant de philosophes et d'économistes, dont on a pu dire qu'elle était réellement la seule religion. A partir d'un certain degré de parenté, l'État pourrait fort bien s'en emparer, respectant, pour ne point trop bouleverser les esprits, les successions en ligne directe, mais non pas en ligne collatérale, et se constituant alors, pour le plus grand bien de tous, au moins
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le principal héritier. En Egypte, Enfantin voit sans aucun déplaisir, Tannée 1838, Méhémet-Ali exproprier d"un seul coup tous les propriétaires, en les indemnisant ; et il n'est pas loin de regretter qu'on ne puisse aller aussi vite en Europe. Les grands travaux publics, comme les constructions de chemins de fer, lui paraissent l'oftice naturel de l'État; et si des compagnies particulières s'en sont chargées d'abord, un saint-simonien, Laurent de l'Ardèche, propose en 1848 le rachat par l'État. Montalembert crie à la spoliation ; mais on lui répond que l'État ne spolierait point des gens qui ne demandaient cette année-là qu'une chose, être dépouillés, avec une indemnité qui leur semblait préférable à une ruine certaine. Les défenseurs de la propriété s'étaient émus déjà en 1830, etles saint-simoniens durent se défendre, dans une adresse à la Chambre, de vouloir « la communauté des biens ». En 1829, dans Y Exposition de la doctrine, ils s'étaient contentés d'établir que le régime de la propriété avait subi déjà bien des changements, et que le dernier mot n'en était pas dit encore ; en elle-même, elle n'a point le caractère immuable que lui attribuent trop volontiers ceux qui en jouissent présentement, et il est permis de souhaiter, dans l'intérêt de tous, que la richesse soit toujours entre les mains de qui saura le mieux la faire valoir, dùt-on pour cela substituer à l'héritier de naissance un enfant d'adoption, et « changer au profit de celui-ci la direction du sentiment paternel ». Le tort des saint-simoniens était, en somme, de n'avoir pas pour la propriété un respect superstitieux, auquel elle n'aurait droit que si elle était toujours la juste rémunération du travail ; mais n'est-elle pas le plus souvent tout autre chose encore? Aussi cherchaient-ils, plus ou moins heureusement, un régime plus profitable à tous et à la fois plus équitable : et ils procédaient en cela sans plus de scrupules que l'ingénieur lorsque, armé d'un arrêté prcfectoial, il fait démolir, poui' cause d'utilité imblique, une maison qui
gône le tracé d'une voie ou d'un cniial: si quelqu'un a tort, à ses yeux, ce n'est certes pas l'Etat, ni lui-même, qui ne fait que bien servir l'État, c'est ce propriétaire récalcitrant qui, par son opposition égoïste, empêcherait le bien de tous.
3. Appel aux femmes. — Les saint-simoniens en voulaient à la propriété et à l'hérédité, pour d'autres raisons encore, tirées de la morale elle-même, et non plus seulement de l'économie politique ou sociale. « L'hérédité, telle qu'elle existe, lisait-on dans le Globe du 13 janvier 183:2, est une lèpre hideuse, s'attachent à toutes les affections de famille pour les fausser. » La femme surtout tantôt en bénéficie, pour son malheur, tantôt en souffre, à sa honte; mais toujours elle en est la principale victime.
On retrouve ici encore une iniquité et une fatalité de la naissance : car enfin c'est un privilège de naissance que celui du sexe fort sur le sexe faible, et l'on naît homme ou femme, par le fait du hasard. Mais dans ce dernier cas la chose est plus grave : car souvent on naît femme, et dans la pauvreté. Que devenir alors, si le travail manque? N'est-ce pas la misère en perspective pour les filles du peuple, la misère ou la honte, et le plus souvent les deux à la fois? Qu'il y ait plus tard beaucoup de leur faute, on le reconnaît et on en gémit ; mais était-ce leur faute d'abord si elles sont nées femmes, et non pas hommes ; dans la pauvreté et non dans la richesse? « Pauvreté, pauvreté, c'est toi la courtisane 1 » dira bientôt, en 1833, Alfred de Musset dans Rolla. Et cependant sont-elles donc si inférieures à tant d'autres femmes, ces malheureuses dégradées? Elles le deviennent, sans doute; mais leur cœur renferme aussi des trésors d'amour et de dévouement, qui, faute d'un emploi légitime, erre misérablement à l'aventui'e, et s'égare, et se dépense en pure perte, et s'aviht. C'est le moment où Victor Hugo proteste aussi en faveur de la fille perdue, dans Marion Delorme
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en 1829; il se roncontre en cela avec lessaint-simoniens. Ceuxci joiiidi'iiiciil volouliers parfois la pratique à la théorie: sur la fin de 1830, un des leurs. J. Lechevalier, épris d'une actrice célèbre, veut Tépouser. et Enfantin se montre favorable à un tel mariage, qui réhabilite la femme. Mais M""* Bazard s"y oppose fortement : en vain l'on rappelle la Madeleine sanctifiée parle christianisme: « La Madeleine, dit-elle, et la femme adultère ne sont pasdevenues les épouses honorées, les compagnes chéries de Jésus et de ses apôtres. » Elle n'entend pas, elle la « mère » spirituelle des saint-simoniens, qu'un de ses enfants aille chercher une épouse pour lui, une fille nouvelle pour elle, parmi ces infortunées « que je plains, ditelle, que j'aime, et qui ont une si large part dans le dévouement de ma vie, mais que je ne crois ni capables d'aimer un de mes fils comme je voudrais qu'il fût aimé, ni sorties assez pures d'un milieu corrompu pour que jamais il ne regrettât son choix? »
Une autre plaie attire la sollicitude des saint-simoniens: la condition de certaines femmes mariées. Tout à l'heure ils plaignaient celles qui naissent pauvres; mais celles qui naissent riches sont souvent aussi victimes de leur richesse. Leur dot décide du mariage qu'elles feront; elles font partie de leur dot, elles la suivent, comme le serf suivait la glèbe à laquelle il était attaché. La liberté de leur choix et de leur affection n'est comptée pour rien: elles font un mariage de convenance, comme on dit, ou plutôt d'intérêt; avec leur argent on leur achète un mari, c'est-à-dire les avantages extérieurs que procure la situation dun mari dans le monde. Mais l'intérieur du ménage, trop souvent, comment va-t-il? L'inclination, qui est demeurée étrangère à cette sorte de marché, reste disponible, pour la plus grande joie des hommes « à bonnes fortunes », qui attendent et qui guettent, et la détournent à leur profit. La femme riche échappe sans doute à
MA LA PllILOSOPJlIE EN FRANCE
la misère, mais non pas toujours à la honte ; et les saint-simoniens trouvaient encore ici comme un écho de leurs doléances dans les romans de George Sand, Indiana surtout, « où il y a beaucoup de hon », écrit Enfantin, le 19 décembre 1832.
Le mal est grand, sans doute, pour que tant d'hommes de cœur à la même époque, romanciers, poètes, philosophes (tous, sauf les éclectiques), en soientàce point préoccupés. Le sentiment, trop sacrifié dans les relations légitimes de la vie, revendique ses droits même en dehors d'elles, ou réclame au moins sa place dans le mariage. Les écrivains religieux euxmêmes trouvent ridicule et odieuse l'austérité des jansénistes à cet égard. Les affections de famille, et surtout l'amour conjugal, cessent de leur être suspectes, comme elles l'avaient été si longtemps aux yeux des chrétiens rigoristes, de Pascal, par exemple, scandalisé, le malheureux, des caresses innocentes qu'une mère faisait à ses enfants ; et en 1836 Montalembert, le futur champion du catholicisme, prélude à son propre mariage par le récit ému des chastes amours de sainte Elisabeth et de son époux. On sent le besoin de mettre dans toutes les relations de famille un pou plus de tendresse, ce qui est la part naturelle de la femme. Celle-ci grandit dans l'Église même, et bientôt, le 8 septembre 1854, le pape proclame par un dogme spécial un nouveau miracle en faveur de la mère du Christ, sa « Conception immaculée », gage de sa perpétuelle virginité. Enfantin ne s'en moque pas, comme tant d'autres: il voit là un symbole des idées qui lui sont chères, et une marque assurée de leur progrès: la femme affranchie enfin des fatalités de la naissance. Eut-il aussi le temps de lire, en 1862, les effusions mystiques de Lacordaire sur la vie de Sainte Marie Madeleine, la pécheresse de l'Évangile, réhabilitée par son repentir, élevée même au-dessus des femmes qui ne sont que vertueuses, parce qu'elle avait, bien qu'elle en ait fait d'abord le pire usage, un incomparable don d'aimer?
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Mais ce ne sont là ponr Enfantin que de timides palliatifs. Le mal consiste surtout dans cette hypocrisie de l'opinion publique, qui affecte de condamner, en paroles, ce qu'en fait elle encourage, ce que le pouvoir même parfois tolère, ou plutôt autorise et patente. Quant à ce qu'on appelle avec un sourire « les bonnes fortunes » des hommes, pour lesquelles on est si indulgent, on oublie, semble-t-il, qu'elles sont faites de la honte des femmes. Voilà ce qu'Enfantin et et ses co-accusés crient à la face du public, avocats, jm'és, et les juges eux-mêmes, dans leur procès d'août 1832, protestant qu'ils n'ont fait que flétrir tout haut ce que dans l'ombre tout le monde pratique, à commencer par leurs accusatem's.
Ils ont fait cela sans doute, mais autre chose encore, et dont on a le droit de se plaindre. Dénonçant le mal, qui est réel, ils ont proposé un remède pire que le mal, et devant lequel avaient reculé avec dégoût des hommes tels que Bazard, Leroux, Reynaud, Carnot. A cette hypocrisie de la société, qui sauve encore les apparences de la vertu, ils substituaient le vice môme, se faisant reconnaître et naturaliser parmi les honnêtes gens à force d'effronterie. Au lieu de rappeler à la sévérité de la règle quiconque s'en écarte, Enfantin prenait trop facilement son parti de ces écarts de conduite ; il les autorisait et les justifiait par une distinction complaisante entre de certaines natures à affections vives, mais passagères, et les natures à affections profondes et durables. A celles-ci le mariage pour la vie, aux autres le changement, dont elles ont besoin; il revendique pour les femmes ainsi faites le secret de la maternité, nous reportant ainsi à des centaines de siècles en arrière, jusque chez ces peuplades sauvages où les enfants n'ont pas encore de père reconnu, mais seulement une mère ; grâce à Dieu, la civilisation nous a menés bien loin de ce primitif chaos. Mais Enfantin réclame pour cette catégorie de personnes le droit de
suivre leur nature, 3ans que le jugement de tous y trouve à redire. Bien plus, si quelques-unes, par une fatale erreur, se sont engagées dans le mariage, en présumant trop de leur constance, et si, bientôt à bout de forces, la vie en commun leur est devenue impossible, elles peuvent s'en dégager, et chercher ailleurs si elles trouveront mieux. C'est ici qu'on relève la pire immoralité d'Enfantin. Il envie au catholicisme cette double pratique, si périlleuse, de la dii-ection des consciences et de la confession. Mais de la façon dont il l'entend, elle devient révoltante. Elle serait partagée entre <( le prêtre et la prêtresse » qui forment ensemble « le couple sacerdotal », et dont chacun s'occupe du sexe différent. Ce couple étrange a pour office de donner des recommandations et des instructions, en toute matière, et d'éprouver ce que peuvent supporter tels ou tels tempéraments et caractères. Il intervient dans les ménages, non pas tant pour les réconcilier que pour dénouer ici des liens devenus insupportables, et en renouer d'autres ailleurs, après avoir jugé, expérience faite, do la capacité des personnes et de ce qui leur convient le mieux. Détestables théories, qu'on rappelle à la honte d'Enfantin; on s'étonne que sa mère, d'abord justement méhante, ait fini par lui pardonner, et qu'il se soit trouvé des femmes, d'ailleurs parfaitement honnêtes, pour répondre quand môme de sa haute moralité. Ses intentions étaient donc bien droites, et son ascendant bien fort sur certaines âmes. Mais il n'en imposait pas à tout le monde avec ses prétendus remèdes, qui auraient plutôt exaspéré le mal en fenvenimant. Le verdict des jurés, au procès du 23 août 1832, avait été précédé d'une condamnation autrement infamante, et celle-là sans appel : un homme de bien, Hippolyte Carnot, eut l'honneur de la prononcer, au nom de la conscience pubhque, en se retirant de la secte, le 19 novembre 1831 : cela, dit-il, c'est de l'adultère régularisé.
4. Religion nolvelle. — A rexploitalion de Vhommc par l'homme les sainl-simoniens proposent de substituer Tassociation de tous les hommes entre eux, pour exploiter eni)einble la nature. Et ce terme dexploiter ne convient même pas à l'égard de la nature : ils parlent de l'associer, elle aussi, àTœuvre de Ihumanité. Les forces naturelles, en eCFet, ne sont pas nécessairement malfaisantes ; c'est là un reste de croyance superstitieuse: la terre serait hostile à l'homme, et, pour ainsi dire, en révolte contre lui, depuis que Dieu l'a frappé d'anathème. Ces mêmes forces, au contraire, sont toutes prêtes à servir l'homme, à contribuer à son bien-être, pourvu qu'il sache en trouver un bon emploi. Le travail de l'homme est ainsi réhabilité, le travail manuel comme le travail intellectuel, l'un procédant de l'autre. L'industrie n'apporte pas moins de soulagement et de commodité à l'homme que la science elle-même. C'est elle qui, par ses œuvres, améliore, autant et plus que la science, la condition physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, ce qui est un acheminement pour l'améliorer ensuite au moral. Les saint-simoniens prêchent donc avec confiance l'éminente dignité, la sainteté même de l'industrie. Ils n'ont pas tort, ce semble, au moment où celle-ci va devenir une puissance, et la plus considérable du siècle, de lui rappeler son but et son origine, qu'elle sera peut-être tentée d'oublier: d'une part la science, ou l'intelligence, à qui elle doit tout ce qu'elle est; de l'autre, l'humanité pour qui elle travaille. Longtemps dédaignée comme occupation servile , il est bon qu'elle prenne rang à côté de la science ; mais elle ne sera digne d'un si grand honneur, que si elle a le souci des misérables, si elle s'imprègne de fraternité et de charité. Au contraire, si elle réserve ses produits au petit nombre, n'apportant aux autres qu'un surcroît d'envie et de misère, elle fait plus de mal encore que de bien, et c'est poui-quoi il est urgent de la
rendre bienfaisante, en lui infusant, s'il se peut, toutes les vertus d'une religion.
De même, à l'exploitation plus ou moins exagérée de la femme par l'homme, les saint-simoniens rêvent de substituer l'association des deux sexes, sous le régime de l'égalité. Ils réhabilitent encore pour cela tous les sentiments que la femme fait éprouver à l'homme et qu'elle éprouve elle-même, toute la partie sentimentale, et, il faut bien le dire, sensuelle aussi de la nature liumaine. Reprenant une expression dont la théologie avait fait parfois un fâcheux abus, ils parlent de réhabiliter dans l'homme « la chair », comme tout à l'heure ils réhabilitaient hors de lui les œuvres de « la matière » . La femme avait été trop sacrifiée ou négligée par les anciens ; la féodalité commençait à lui rendre hommage, et Enfantin aime à rappeler l'influence salutaire de la dame du temps jadis sur son page, puis sur son chevalier. Il voudrait mieux encore, et pense que sa doctrine restera incomplète, tant que son « appel aux femmes » n'aura pas été entendu ; pour trouver le secret d'allier dans les relations humaines « le charme de la décence et de \a pudeur avec toute la grâce de V abandon et de la volupté », il faut que la « mère » vienne se joindre au « Père » du nouveau christianisme.
A cette Église nouvelle, le dogme ne peut suffire ; c'est la part de l'intelligence ou de l'esprit; il faut y ajouter une partie sensible et matérielle, un culte. Ce culte aura besoin, pour charmer les oreilles et les yeux, de musique et de chant, et de toutes les pompes d'une fête; l'industrie rivalise ici avec l'art, pour en rehausser l'éclat. La cathédrale gothique, si vaste qu'elle paraisse, est bien étroite encore et surtout bien froide et bien sombre; elle glace ceux qui y pénètrent, et surtout el!e laisse hors d'elle, sur le parvis, trop de gens qu'elle rejette de son sein et condamne à tomber en enfer. Le temple que rêve Enfantin doit être assez large pour donner place à
toute l'humanité, sans distinction de réprouvés ni d'élus ; c'est un temple où la lumière se répand à flots et avec elle la joie, où les cérémonies n'ont plus cette gravité austère qui effarouche et rebute les natures gaies et même un peu frivoles, où la nature humaine est enfin glorifiée dans toutes ses tendances et ses aspirations . Alors tous les hommes seront unis dans un même sentiment d'amour et de paix; ils se sentiront entre eux un commun lien, ils auront une religion.
Ce qu'Enfantin demande, cependant, n'est pas plus un entier abandon du christianisme qu'un retour pur et simple au paganisme. 11 entend les conserver tous deux, et les compléter lun par l'autre, en les réconciliant. L'un avait été la fête de la chair, une fête qui dégénérait trop souvent en orgie ; l'autre était plutôt l'extase et parfois aussi le délire de l'esprit. La chair, que l'un avait trop exaltée, fut ensuite, par un juste retour, trop meurtrie et foulée aux pieds par l'autre. Il est temps de faire enfin cesser ce déplorable malentendu. Un saint-simonien, voyageant en Grèce, envie aux anciens leur culte de la forme sensible, leur adoration de la beauté; si l'esprit pur ensuite a prétendu régner exclusivement, il oubliait que seul il reste impuissant, et que, sans l'aide du corps et de la matière, il est stérile en œuvres. La spiritualité excessive, que le christianisme favorise, a tort de ne voir dans l'industrie, dans la science même, que vanité et frivolité, que l'œuvre du démon : ce sont d'excellentes choses, au contraire, et qui font honneur à Ihomme et à Dieu, à commencer par l'écriture, cette invention de Satan l'industriel, disait-onjadis. La môme spiritualité a tort de ne voir aussi dans la femme que le principal instrument du démon, pour des œuvres de damnation et de perdition. Que parle-t-on encore de Satan ? Jésus-Christ n'a-t-il pas triomphé de lui ? Et du coup Enfantin supprime, avec Satan, le séjour de Satan ou l'enfer, et se
refuse à voir dans ce monde une œuvre vouée en partie au mal, une sorte d'enfer anticipé. Enfer et ciel, crainte de Fun, espérance de l'autre, ce sont là les dogmes du christianisme ancien. Mais le nouveau ne croit plus au mal ni ne le redoute ; il ne connaît que la loi d'amour et s'efforce de réaliser partout le bien sur la terre. Ce monde est l'ouvrage de Dieu seul; Dieu n'eût point permis que Satan vînt ensuite le lui gâter et surtout gâter l'homme, qui est certainement son chef-d'œuvre. Un pareil optimisme appelle le panthéisme, et, en effet, les saint-simoniens chantaient dans leurs assemblées :
Dieu est tout ce qui est :
Tout est en lui, tout est par lui, Nul de nous n'est hors de lui ; Mais aucun de nous n'est lui.
Ce dernier vers les sauvait, croyaient-ils, des accusations banales qu'on adresse aux panthéistes ; l'homme, pour être une partie de Dieu, n'est pas Dieu lui-même, pas plus qu'une partie n'est le tout. Ou bien encore, disait Enfantin, répondant au P. Gratry et à sa Philosophie du Credo : « Autant vaudrait accuser tout homme qui croit à l'infini en mathématiques, d'en conclure que chaque nombre est l'infini ».
o. Conclusion. — L'avantage de cette doctrine sur la philosophie de Victor Cousin avait été senti par plusieurs dès 1826 ; ce philosophe se bornait à étudier Ihomme en luimême, et à rechercher surtout les lois de son intelligence ; les philanthropes qui continuent Saint-Simon prétendent étudier l'espèce humaine, et trouver la loi de son développement. Du point de vue individuel, ils s'élèvent au point de vue social. Cela devient, si Ton veut, une application du panthéisme à la politique, ou plutôt à l'organisation de la société. La tentative était hardie et périlleuse ; on le leur fit bien voir.
Que faites-vous d'abord, leur dit-on, de l'individu? Ne se trouve-t-il point par vos doctrines menacé dans ses droits, dans sa liberté? Et vous-mêmes, convertis maintenant à Saint- Simon, n'avez-vous pas dû pour cela renier votre passé, vous si longtemps les amis des libéraux ? Vous craigniez autrefois le despotisme d'un seul, et voilà que vous courez au-devant d'un despotisme autrement redoutable, parce qu'il est anonyme, celui de plusieurs ou de tous ?
A ce reproche, les saint-simoniens pensent avoir une réponse. Ils distinguent la liberté, considérée comme étant à elle-même sa fm, et se suffisant à elle-même, puis la liberté, simple moyen d'améliorer le sort des plus nombreux et des plus pauvres. Les libéraux, qui réclamaient à grands cris la liberté, n'en savent que faire depuis qu'ils l'ont enfin obtenue en 1830. Ils la gardent jalousement, comme un avare son trésor, sans songer qu'elle n'est pas tant une richesse qu'un instrument de richesse. Uniquement occupée à repousser loin d'elle tout ce qui pourrait lui porter atteinte, toute autorité même la plus légitime, cette liberté se complaît dans son indépendance et son inaction ; ou bien elle n'agit que pour se défendre, lors môme qu'elle n'est plus attaquée. Foin de cette « liberté farouche, débile, isolée, que la haine et les soupçons accompagnent; mais vi^e une liberté féconde et puissante, dont la paix et l'amour forment le cortège; une liberté qui s'allie avec la direction paternelle des supérieurs, l'assistance fraternelle des égaux et l'appui filial des inférieurs ; une liberté qui dépose le poignard et la lance, pour saisir la palme pacifique, le burin ou le pinceau ; qui s'estime heureuse de pouvoir quitter son casque redoutable, son vieux bonnet phrygien, pour prendre la couronne des arts, des sciences et de l'industrie ! « Cette liberté-là, les saint-simoniens n'ont pas déserté son culte : ils l'ont plutôt purifiée. Ils ont « non pas renversé son autel, mais l'ont transporté du domaine solitaire
de la personnalité dans les champs vastes et animés de l'association, qui n'exclut pas, qui implique, au contraire, une hiérarchie pure de toute contrainte et de tout privilège ».
Voilà ce que prêche, le 9 octo])re 1831, Laurent à la salle Taitbout. Et Enfantin d'applaudir : « Qu'on nous aide pour Vordre, dit-il, nous n'avons que trop d'aides pour la liberté. » Mais (et la même parole à cette autre date est aujourd'hui sa propre condamnation) il répète en 1861, sous le second Empire : « Ce n'est pas de liberté que nous avons le plus besoin, c'est à' autorité intelligentel » Jusqu'à la veille du 2 décembre 1831, cela pouvait faire illusion, etl'Assemblée nationale avait encore écouté avec faveur, le 5 février 1850, le même Laurent (de l'Ardèche) définir son socialisme saint-simonien, qu'il appelait « le bon socialisme », et l'opposer fièrement à toutes les théories individualistes : « Là, disait-il, où l'individualisme règne, la société dit à chacun de ses membres : le hasard a présidé à ta naissance, le hasard présidera à ton éducation, le hasard seul t'accompagnera dans la vie, le hasard te suivra jusqu'à la tombe, et là encore ce sera lui qui présidera à ton choix entre le néant et limmortalité. » Au contraire, « là où domine le principe socialiste, la société ne reste pas un instant étrangère au sort d'aucun de ses membres. Elle les prend au berceau, elle les accompagne dans la vie, elle les conduibà la tombe elles suit môme au delà par une sollicitude qui embrasse l'infini. Elle donne l'éducation à l'enfance, le travail à la virilité, le repos à la vieillesse, l'espérance à la mort ; partout présente et partout agissante, elle procure à tous les âges le pain de l'âme et le pain du corps, la volonté et la puissance du bien, la moralité et le bien-être, et, pour couronnement à cette prévoyance incessante, la promesse, l'investiture de l'éternité ! Voilà ce que peut être aujourd'hui le socialisme ! »
Et voilà, ce semble, dans le saint-simonisme, le bon grain
démêlé de Tivraie ; voilà Torpur dégagé de tant de scories que les malintentionnés aperçoivent exclusivement, et qui n'apparaissent que trop, en effet. Signalons maintenant, pour terminer, leur doctrines équivoques sur trois problèmes de la plus haute importance : problème politique, moral et religieux.
A chacun, disent les saint-simoniens, selon sa capacité ; à chacun selon ses œuvres. C'est un bel appât qu'ils jettent à l'activité des individus ; ils font appel ici, ce semble, à l'individualisme. Mais ne le frustrent-ils pas ensuite d'une partie au moins de la juste rémunération qu'ils lui promettejit, en rendant précaire la propriété individuelle? Ne risquent-ils pas de le décourager, après lui avoir donné d'abord tant d'espoir, en lui refusant la richesse pour lui et les siens, et en le condamnant à la simple aisance ? Un instant réveillé et stimulé par l'attente d'un gain assuré, ne va-t-il pas retomber bientôt dans sa nonchalance ? Mais la propriété, intraitable et féroce, devenue la principale cause des révolutions, justifiait trop hien la méfiance et la haine des saint-simoniens, pour qu'on songe ici à la défendre. Leur tort le plus gi*ave est ailleurs, dans leurs doctrines relâchées sur le mariage, fondement de la famille, et dans leur maxime, si justement suspecte, de la réhabilitation de la chair.
Ils font appel à la femme, c'est-à-dire au sentiment de sympathie, d'affection mutuelle, si nécessaire entre époux ; puis aussitôt ils la découragent, et elle s'éloigne d'eux avec honte et tristesse, parce qu'ils méconnaissent ce qui fait toute sa force et sa dignité, le besoin de tendresse unique pour un seul compagnon de sa vie. Chose bien significative, les femmes elles-mêmes ne demandent pas cet excès d'indulgence pour leurs prétendues faiblesses ; elles craignent ce funeste présent qu'on leur offre, de l'indépendance et de la liberté danslem's affections. Elles sentent que ce serait pour
tout leur sexe un recul, un retour à quelque état primitif, depuis longtemps abandonné avec la sauvagerie, et non pas un progrès véritable ; une déchéance et une chute, en dépit de théories trop complaisantes, et non pas un pas de plus en haut vers Fidéal.
Enfin l'appel au sentiment religieux devait aussi trouver, après 1830, beaucoup d'écho dans les âmes. Mais que leur offrait-on pour le satisfaire ? Le culte de ce qu'il y a de matériel et de charnel en l'homme, concurremment avec celui de l'esprit. Là-dessus encore on entre en défiance ; car on se trouve sur une pente glissante. Depuis des siècles, en eff'et, l'humanité s'efforce de se dégager de plus en plus de la matière, elle lutte, elle souffre pour sortir de ce bourbier. Va-t-on maintenant lui proposer d'y retomber ? On ne sait que trop, cependant, quelle puissance a la chair pour tyranniser l'àme ; que celle-ci cesse un moment de la tenir en bride, et l'autre a bientôt fait de se donner carrière et de tout emporter. Sa place est donc, nonpasàcôtéde l'esprit, mais au-dessous de lui, et maintenue par lui dans une étroite sujétion. Sur ces graves problèmes, les saint-simoniens paraissent céder trop mollement, et leurs solutions équivoques appellent une réfutation, qui va venir avec les livres de Pierre Leroux et de Jean Reynaud, tous deux prenant à cœur de reconstituer la partie morale et religieuse du système, comme Auguste Comte réfoi"mera d'abord la partie scientifique et politique.