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CHAPITRE III Fourier

1. Fouriérisme (p. 323). — 2. Unité et attraction universelle (p. 330). — ^.Phalnnstère : « groupe, série, phalange » (p. 333). — 4. La u composite », la ■( cabaliste », la n papillonne » 'p. 337). — a. Enfants et femmes : n mœurs phanérogames »ip. 340j. — 6. Conclusion (p. 343).

1. Fouriérisme. — Le fouriérisme, comme le saint-simonisme, fut enseigné publiquement à Paris, dès les premiers mois de 183-2. La Revue des Deux Mondes annonçait, le !«■' avi'il, deux leçons déjà d'un cours sur lart d'associer, ou exposition du système social de Charles Fourier de Besançon, par Jules Leclievalier. C'était un saint-simonien, converti à la doctrine nouvelle. L'hiver de 1833-34, les conférences continuent, et Fourier lui-môme y prend plusieurs fois la parole, pour marquer la différence entre lui et « ces sophistes, ennemis de la propriété » : c'est ainsi qu'il appelle les disciples d'Enfantin. Un autre saint-simonien, également converti, Abel Transon, publie dés 1832. dans la Revue Encyclopédique de Pierre Leroux et de JeanReynaud, un résumé de la théorie sociétaire ; puis au mois de juin quelques amis plus anciens du nouveau réformateur fondent un journal, qui doit

(1) L. Reybaud, Rev. des Deux Mondes, 13 uov. 1837 ; — Ch. Pellariu, Charles Fourier, sa vie et sa théorie. 1 vol., 1" édit., 1839, 3" édit., 1871 ; — Ferrari, Rev. des Deux Mondes, l^f aoi'it 1843 ; — Ch. Pellariu, Lettre de Fourier an grand juge, suivie d'observatious et d'études, 1 vol. , 1874 : — Paul Janet, les Origines du Socialisme contempornin. 1 vol., 1883: — Cli. Reuouvier, la Philosophie de Fourier, t. I, pp. 209, 241 et 321, et t. II, pp. 23 et 33 de la Cri t. philos., 1883.

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paraître toutes les semaines avec ce titre : le Phalanstère ou la Réforme industrielle. En 1836, elle devient la Phalange, sous la direction de Victor Considérant, polytechnicien, qui publie bientôt son livre de la Destinée sociale. Hippolyte Renaud, polytechnicien également, fait paraître une Vue synthétique de la doctrine de Foiirier, et Tintitule Solidarité. D'autres les ont devancés par des exposés ou résumés, Amédée Paget dans son Introduction à l'étude de la science sociale^ et Just Muiron, ami de Fourier depuis 1816, dans ses Aperçus sur les procédés industriels, en 1824.

Mais Fourier lui-môme publie, avant de mourir, un dernier ouvrage, « la Fausse Industrie, morcelée, répugnante, mensongère ; et Fandidote, Vlndustrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit et perfection extrême en toutes qualités. » Non content de ce titre, il y ajoute comme sous-titre : « Mosaïque des faux progrès, des ridicules et cercles vicieux de la civilisation », en deux volumes, publiés en 1835 et 1836. Mais le principal ouvrage de Fourier, celui que ses amis recommandent surtout, est le Nouveau Monde industriel et sociétaire ou « invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle, distribuée en séries passionnées. » Il parait en 1829, avec un livret d'annonce en 1830, et l'auteur y travaillait depuis 1826 comme cà un abrégé de toute sa doctrine. Celle-ci se trouve développée dans le Traité de l'association doinestifjue-agricole, en 1822. Le titre est modeste, et Fourier en préférait un autre, que l'on rétablit d'ailleurs dans la seconde édition : Théorie de VUnité universelle. Déjcà en 1823, donnant au public les sommaires et une annonce de son Traité, il ne peut s'empêcher d'y joindi'e ZQ^mol's, ^\g\\\{iQ,diW.is : Attraction universelle. Enfin sa première œuvre, celle qui lui valut l'amitié de Just Muiron, est la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, prospectus et annonce de la découverte, Leipsig, 1808. Voie

ces quatre mouvements: 1" social, 2° animal, 3° organique, 4° matériel. On pourrait voir là une ressemblance entre Fourier et Saint-Simon, qui proposait déjà de former un corps de vingt et un savants, afin de rechercher toutes les applications de l'idée d'attraction aux diverses sciences. Tel est l'objet des trois lettres de Saint-Simon « à ses contemporains » datées de Genève, en 1802, et dont Fourier put avoir connaissance à Lyon. Mais en 1803 lui-même adressait au grand-juge (on appelait ainsi le ministre de la justice sous le consulat) une lettre du 4 nivôse an XII, où se trouve annoncée sa doctrine, dont il est en possession, dit-il, depuis quatre ans. Cependant sa carrière d'écrivain va de 1808 à 1837 ; ce sont trente années, disent ses amis, consacrées au service de l'humanité, mais aussi trente années de délaissement, où il n'obtint même pas qu'on fît au moins l'épreuve de sa découverte.

Sa vie nous est racontée tout au long, avec force pièces justificatives, avec mainte réserve aussi et restriction, par le docteur Charles Pellarin. C'était un Breton, converti da])ord au saint-simonisme par deux apôtres, Charton et Rigaud, en mission à Brest, les mois d'août et septembre 1831. Pellarin donne aussitôt sa démission de chirurgien delà marine, vend une ferme qu'il avait, en offre le prix aux Pères de la doctrine, et même, sur la fin davril 1832, malgré Charton déjà désabusé, il accompagne Enfantin dans sa retraite à 3Iénilmontant. Mais au mois de juin il lit le Traité de l' association domestiqueagricole^ qui avait déjà dessillé les yeux de plus d'un ; la lumière se fait aussi dans son esprit, et de saint-simonien le voilà devenu sectateur de Fourier. Le maître à peine mort (10 octobre 1837), Pellarin se met à l'œuvre et publie dans un journal de Besançon, en 1838, une notice biographique, qui devient un livre en 1839 ; la cinquième édition est de 1871, au lendemain de la Commune, dont il réprouve les désordres et les attentats en témoin indigné et affligé, protestant qu ils

ne sont niiUoinent iaipiitables aux principes fouriéristes. FoLirier est né à Besançon, le 7 avril 1772, clans une famille de commerçants aisés ; plus tard il se trouve à Lyon, pendant ce malheureux siège de 1793, où il perd sa fortune ; il est lui-même jeté en prison, pour avoir pris part à la défense, bien que contraint et forcé. Du 10 juin 1794 au 23 janvier 1796, il est incorporé au 8* régiment de chasseurs à cheval. Mais il s'intéresse surtout au transport et à l'approvisionnement des troupes ; il envoie même à ce sujet en 1797 un mémoire à Carnot, qui lui répond favorablement, et il vient à Paris pour faire examiner ses projets. Mais il reprend bientôt ses fonctions de voyageur de commerce ; Lyon est sa résidence habituelle, jusqu'en 1813 environ. Puis il habite Besançon et enfin Paris, presque toujours commis ou caissier dans des maisons de commerce, avec de maigres appointements. Mais il ne cessait de méditer, de rêver et d'écrire. Il définit le commerce « l'art d'acheter trois francs ce qui en vaut six et de vendre six francs ce qui en vaut trois », et un courtier de commerce (c'était son propre métier) « un homme qui colporte les mensonges d'autrui, auxquels il ajoute les siens ». Fourier juge la civilisation presque uniquement sur les pratiques et les fraudes commerciales, et il est sévèie pour elle. Il se croit appelé à la renouveler de fond en comble, et sa grande découverte n'a pas moins d'importance à ses yeux que celles de Galilée ou de Colomb. En bon français il se félicite d'avoir enlevé à l'Angleterre « la plus belle des palmes, le calcul qu'elle a manqué après Newton », qui lui en donnait pourtant l'initiative. Ses prétentions s'élèvent encore plus haut : « Il est, dit-il, deux personnages dont je ne pourrais m'isoler sans me renier moi-môme : ce sont Jésus- Christ et Newton. Jésus a prédit et provoqué très instamment la découverte du mécanisme de l'industrie attrayante. Ses contemporains ont refusé la tâche. Seize cents ans plus

tard, Newton a coiiinionré le calcul di' riitliaclioii en matériel seulement, sans l'appliquer à rindiislrie, à la mécanique sociétaire dont je suis inventeur. Ma théorie se rallie en tout point à la sienne et aux préceptes de Jésus-Christ. » Il s'attend bien à être traité de fou, mais n'est pas homme à s'en émouvoir, et ne se laisse pas pour si peu distraire de ses rêves. Et puis n'est-ce pas le nom que de tout temps l'on donne aux grands inventeurs ? La contiance de Fourier en son système est prodigieuse : il avait donné rendez-vous à quelque ami de l'humanité comme lui, mais plus riche, qui, sur la foi de ses promesses, consentirait à engager ses capitaux dans une si belle entreprise, et les dix dernières années de sa vie, tous les jours, à l'heure dite, il rentrait exactement chez lui pour attendre et recevoir le candidat, qui ne vint jamais. Un million pourtant aurait suffi : Que n'ai-je, disait Béranger, à lui porter ce million ! Persuadé d'ailleurs qu'il a un moyen sûr de rendre l'humanité heureuse, Fourier ne craint qu'une chose, c'est qu'on ne lui dérobe son secret ; aussi ne le livre-t-il qu'en partie, il le couve, comme un avare son trésor, et n'ose jamais montrer tout. Quelques mots lui échappent cependant : avec son système, les hommes obtiendront de leur travail au produit triple ou quadruple ; il parle ainsi pour ne pas surexciter la convoitise et pour leur éviter des déceptions, mais il pense tout bas que cela ira bien au trentuple. Et quels rêves sur l'avenir du monde, et sur les perfectionnements apportés en cette vie ou dans d'autres à notre organisme même ! Le monde physique sera révolutionné en même temps que le monde moral, et pour répondre dignement à ses nouvelles exigences. Les révolutions du globe, que Cuvier se représente dans le passé, se renouvelleront et avec des effets autrement merveilleux. Fourier parle de monstres marins soumis au joug de Thomme et attelés à ses navires, etc., 'etc. Et que dire de cette queue, dont les

caricatures ne manquèrent pas daffiil)ler ses disciples, queue mirifique vraiment, qui doit être l'attribut des Solariens ou habitants du soleil I Elle n'aura pas moins de trente-deux pieds; elle sera pour eux (l'énumération est digne de Rabelais) « garantie de chute, arme puissante, ornement superbe, force gigantesque, dextérité infinie, concours à tous les mouvements du corps ! » Mais pourquoi s'attarder à ces bizarreries ? Les plus grands hommes ont eu les leurs, qu'on leur laisse pour compte, ou bien qu'on ne relève qu'à titre de singularités psychologiques. L'humanité a vite fait son choix dans tout leur étalage, et n'emporte avec elle comme provision de route que ce qui lui paraît vraiment substantiel. Ce sont, par exemple, quatre ou cinq tragédies de Corneille, dans un si grand nombre que le bonhomme a faites ; de tous les volumes de Descartes, c'en est un à peine ; quant au divin Platon, on garde précieusement de lui quelques idées divines, en effet ; mais qui donc lit encore tous ses dialogues ? On laisse ainsi enfouies dans de vieux livres bien des choses auxquelles pourtant leurs auteurs tenaient par-dessus tout. Fournier s'imagine de bonne foi que ses rêves singuliers deviendront bientôt de subUmes vérités. En attendant, il fait à la petitesse de son siècle cette concession de ne les donner que comme des romans. « Parlant, dit-il, à des pygmées, à des lilliputiens, je veux bien me rabaisser un peu à leur niveau. » Oh ! le bon géant, qui rappelle Gargantua ou Grandgousier! De sa bouche cependant ne sortent pas seulement des énormités et des crudités, mais aussi çà et là quelques paroles d'or.

2. Unité et attraction universelle. — Dès 1808, Fourier pose ainsi les bases de sa philosophie : la nature est composée de trois principes éternels, incréés et indestructibles : Dieu ou l'esprit, principe moteur ; la madère, principe passif et mû ;

la Justice ow les tnaf/irtnatiques, iprinc'ipe régulateur du monveinent. Si lunivers, selon lui, n'avait point Dieu pour le diriger, les astres graviteraient sans ordre fixe, et s'entrechoqueraient à perpétuité ; comme les nations diverses, ajoutet-il, qui, privées d'un gouvernement central et d'un chef unitaire, ne présentent aux yeux du sage qu'une arône de botes féroces acharnées à se déchirer, à détruire mutuellement leur ouvrage. Mais la Providence de Dieu règne partout dans le monde physique, et, si nous le voulions, régnerait aussi dans le monde moral. Car elle est vraiment universelle, et d'une bonté qui a pris soin d'assurer, pour peu que nous nous y prêtions, notre parfait bonheur. L'optimisme du siècle dernier est dépassé de beaucoup par Fourier. On avait laissé, en effet, jusque-là une place à la morale, c'est-à-dire à l'effort méritoire, lequel ne va pas sans peine ni souffrance. Mais Fourier ne voit partout qu'attrait plein de douceur. Le catholicisme, par exemple, lui déplaît bientôt comme un épouvantait : la première vertu d'une religion n'est-elle pas d'être « attrayante »?

C'est que la nature, loin d'être double, lui paraît simple, et obéit partout aux mêmes principes. 11 n'y a pas, d'un côté, le monde matériel, et, de l'autre, l'homme ou plutôt l'esprit humain, avec des lois différentes. On sait les conséquences funestes de cette division. Tandis que, pour découvrir les lois du monde physique, on a la sagesse d'employer l'observation, le raisonnement, le calcul, rien de pareil pour le monde moral: ici, chacun invente, chacun s'abandonne à sa fantaisie, bâtit en l'air des systèmes de gouvernement et de société, où, bon gré mal gré, il emprisonne les pauvres humains. Aussi la société, telle qu'elle est construite, n'offre la plupart du temps que des « bagnes mitigés » , où l'on ne travaille que par force, comme en vertu d'une condamnation. La législation, et la morale avec elle, semblent n'avoir eu

qu'une tâche : « réprimer, comprimer, supprimer » tous nos instincts. Le nom même de la morale, selon Fourier, ne vient-il pas de morari, et signifie une entrave, un retard opposé au libre essor de la passion et de l'instinct? Des choses utiles et bonnes, et qui devraient être attrayantes, sont présentées ainsi comme un objet fâcheux ou odieux, qui repousse. Mais pourquoi la société humaine serait-elle soumise â d'autres conditions que toute la nature ? Fourier joue ici sur les mots : les mouvements de l'âme ont, dit-il, les mêmes règles que le mouvement àe?, corps ;.des deux côtés la même attraction règne, au physique et au moral ; Vharmonie, qui est comme une vertu des nombres, selon, les pythagoriciens, se retrouve dans la société humaine, où elle devient l'accord, c'est-à-dire la justice et l'équité. x\insi les mathématiques sont le fondement de tout, comme un principe d'ordre universel.

Mais dans le genre humain on a trop considéré jusqu'ici ou l'homme seulement, ou seulement la société. Le problème devenait, dans le premier cas, purement moral, et, dans le second, tout pohtique. C'était, selon Fourier, une double erreur, et tout se ramène, selon lui, au problème industriel. h^individu, seul, n'est qu'impuissance ou faiblesse: c'est le système du morcellement. Quant à la sociétfK ou collectivité, ou communauté, seule également, c'est d'abord un cadre ti'op vaste où chacun est perdu dans la foule; en outre les intérêts de chacun y sont trop subordonnés à ceux de l'ensemble. On ne trouve donc là, de part et d'autre, que des demi-vérités ; la vérité totale réside dans V association. Les intérêts individuels y demeurent essentiellement distincts, et les volontés s'y exercent pour le plus grand bien de tous, sans cesser cependant d'être elles-mêmes libres et indépendantes. Les saintsimoniens parlaient aussi d'association, mais après avoir, au préalable, remis tous les instruments de travail, capitaux et

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le reste, entre les mains de l'État. Fourier, au contraire, propose de faire d'abord l'expérience du régime sociétaire dans une commune seulement, qui, par la bonne volonté et la bonne entente de ses liabitants, se constituerait d'elle-même en phalange. Un libre groupement des individus sur une portion du territoire aura de meilleurs effets qu'une enrégimentation imposée d'office à tout le monde par le gouverne- . ment. Au socialisme d'État, qui est celui des saint-simoniens. Fonder préfère donc un socialisme de particuliers ou plutôt de communes. La commune est vraiment la molécule sociale: c'est d'elle que le mouvement de réforme doit partir, pour se communiquer de proche en proche aux communes voisines et gagner peu à peu toute la masse de la nation, ce qui ne tarderait guère, pensait Fourier: l'exemple de ces expériences partielles, qui ne peuvent manquer de réussir, entraînerait tout le monde, et nul ne serait tenté d'y résister. Les vraies réformes sont celles qui vont ainsi, de la partie au tout, et non du tout aux différentes parties, de bas en haut, et non pas de haut en bas, et qui s'opèrent par la liberté de tous, et non par l'autorité d'un seul.

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