PUALANSTÈRE (GROUPE, SÉRIE, PHALANGE). — Fouricr
montre les avantages de son système. Ils sont reconnus déjà en bien des cas. Par exemple, chaque ménage, même dans les campagnes, renonce de plus en plus à faire son pain à la maison; on va l'acheter tout fait chez un boulanger. Tous les consommateurs, renonçant k une fabrication morcelée, s'en remettent k un seul, qui ne fera que cela, du soin de fournir aux besoins de tous. Fourier cite un village du Jura, où les habitants ont fait longtemps de leur lait du fromage, chacun chez soi et chacun pour soi; chacun ensuite allait lui-même le vendre à la ville. Un jour, tous s'entendent pour le fabriquer en commun, avec moins de frais, avec moins de temps et de
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peine; puis ils se partagent entre eux l'aroent qu'ils rapportent du marché, et qui est le produit de la vente commune. Trop de choses se font encore dans les familles, par petite quantité et de qualité médiocre, qui gagneraient à être faites en grand pour tout le monde ; avec le même travail, en combinant et en réunissant les efforts, on obtiendrait beaucoup plus, et quelque chose de mieux. Fourier parle d'un produit quadruple pour le moins. Il voudrait organiser ainsi dans chaque commune tous les travaux de culture, les terres étant cultivées en commun sans distinction des propriétés; ce ne serait pas cependant du communisme, car, la récolte totale une fois vendue, chacun en retirerait un prix proportionné à l'étendue et à la fertilité du champ qui lui appartient, à la part qu'il a prise lui-môme au commun labeur, et à l'intelligence dont il a fait preuve dans la direction des travaux.
Là se trouve, en effet, la supériorité de Fourier sur les saint-simoniens, et, en général, sur tous les communistes. Dans la répartition des bénéfices il tient toujours compte de trois choses: le capital^ le travail et V intelligence. Le talent personnel, ainsi que l'effort individuel, sont donc encouragés, et en même temps il respecte tous les droits acquis. Ètes-vous riche , on ne vous dépouille pas de votre fortune ; elle devient seulement comme votre propre mise dans l'exploitation commune, et l'on vous sert ensuite une part proportionnée du gain ou du profit total. Votre part est moindre sans doute que celle qui revient aux travailleurs, aux gens qui ont mis eux-mêmes la main à l'œuvre, au lieu de n'y apporter que leur argent. Ainsi dans les usines de Guise, département de l'Aisne, le fondateur Godin, fouriériste pratiquant, attribuait au travail une part des bénéfices huit fois plus grande qu'au capital, qui sans doute à l'origine est du travail économisé, mais n'est plus ensuite que de l'argent passif. Fourier garantit donc à chacun son avoir, et ne prêche nullement la haine
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du capital. Pellariii condamnera niAme les grèves, par lesffuelles, dit-il, le travail ne fait que blesser le capital, et se lue lui-mèuie : c'est le suicide du travail. Quant aux saintsimoniens, Fourier lance toujours contre eux la même accusation: « Qu'ils l'énoncent donc, écrit-il le 30 août 1830, à leur morale cosaque de s'emparer des successions! » Et le 28 janvier 1831, au sortir d'un de leurs prônes: « Prêcher au xix'^ siècle Fabolition de la propriété et de l'hérédité, ce sont des monstruosités à faire hausser les épaules. » Et encore le 13 février: « Et ils veulent favoriser les femmes ! Mais où trouveront-ils une mère qui veuille dépouiller sa fille et lui dire: Je croyais te laisser 100,000 francs; mais je les donne aux prêtres (des prêtres selon le sacerdoce saint-simonien) ; et, si tu veux du travail, tu iras vers les prêtres faire vérifier tes capacités. »
C'est que les saint-simoniens avaient par-dessus toutle mépris de l'oisiveté, et voulaient faire de tous les oisifs autant de travailleurs. Fourier est bien de leur avis ; seulement il répugne à toute idée d'un travail forcé : que le travail devienne attrayant, on ne trouvera plus d'oisifs. Et, pour opérer ce miracle, il ne demande qu'une chose : substituer au travail triste, solitaire, de maigre produit, le travail associé, combiné, au choix de chacun et conforme à ses goûts. S'agit-il d'agriculture, par exemple, un premier groupe s'occupera de la préparation des terres, un autre soignera le blé ou les céréales, un autre les trèfles, les luzernes, etc., et tous ces groupes, qui se sont ainsi partagé la besogne, s'occupant de choses analogues, formeront une série. Vous aurez autant de séries qu'il y avait, par exemple, autrefois, de corps de métier, et la réunion de plusieurs séries, en nombre suffisant pour que tous les travaux nécessaires y soient exécutés, composera une phalange. C'est le village ou la commune, selon le cœur de Fourier, avec des habitudes de travail toutes nouvelles, avec une mise en com-
mun de tous les efforts, et, comme conséquence, une solidarité, une harmonie, une joie, que l'on ne connaît guère dans l'état actuel de la civilisation. Pour loger la phalange, Fourier jetterait volontiers à has « ces masures isolées, enchevêtrées et désordonnées, du village morcelé » ; à la place on bâtirait un phalanstère, divisé lui-même en séristères ou ateliers pour les séries. Il donne le plan et le dessin d'une telle habitation, où chacun, à vrai dire, n'aurait plustout à fait son « chez soi », absolument séparé de tout voisin ; ce ne serait pas cependant non plus une complète promiscuité ; les logements seraient bien un peu les uns sur les autres, mais quel avantage d'avoir tous les fournisseurs à deux pas et sous la main, dans le phalanstère môme, et de se trouver, soi et tous les siens, dans les meilleures conditions d'hygiène et de confort ! En 1839, après diverses expériences tentées ailleurs sans succès, on commença à Guise la construction d'une habitation de ce genre (Godin lui donna le nom de famili&tère, ou demeure d'une grande famille), et on n'a pas cessé de l'agrandir jusqu'en ces dernières, années. Il comprend plusieurs jo«/«z5 sociaux (encore un nom choisi par Godin), avec des écoles, des lavoirs, des bains et môme des théâtres, pour une population de 1800 habitants, disait-on en 1886. Cest à peu près le chiffre arrêté par Fourier pour chaque phalanstère (plus exactement 1620) ; et il y aj'rivait d'une singulière façon. L'homme, selon lui, n'a pas moins de douze passions primordiales, parmi lesquelles on compte d'abord les représentations et les affections des cinq sens, puis quatre « appétits simples », l'amitié, l'amour, le familisme et l'ambition, enfin trois passions qui disposent les individus à entrer dans les groupes, les séries, les phalanges. Ces douze passions correspondent aux notes de la gamme, sept notes simples et cinq dièzes. Fourier les combine en majeure, en mineure, et forme ainsi 48 accords qui, multipliés par 12, nombre total des passions, donnent 376 caractères différents.
A l'aide de combinaisons nouvelles, il en obtient dautres encore. Comme il en faut de tontes les sortes dans une phalange, celle-ci ne sera complète qu'avec 810 caractères différents pour les hommes et autant pour les femmes, en tout 1620. 3Iais, et cest là l'essentiel, l'expérience du phalanstère ne doit pas être tentée avec un plus grand nombre de per- . sonnes : ce sera donc bien une expérience en petit, une expérience isolée, et non pas une de ces expériences en grand que l'État ferait sur toute l'étendue de son territoire, et qui ne serait rien moins qu'une révolution.