La « COMPOSITE », LA « CABALISTE », LA « PAPILLONNE
Le travail est dans la destinée de l'homme ; le travail doit donc le rendre heureux. Voyez les animaux libres, abeilles, castors, fourmis : le travail fait réellement leurs délices. Mais pour l'homme, au contraire, travailler est un supplice, dont il s'affranchit dès qu'il jouit de sa liberté. C'est que le travail humain se trouve encore sous la dure loi de contrainte ; mais vienne enfm « la loi de charme et d'attrait », loi vraiment divine que Fourier a révélée, et les choses se trouveront dans l'ordre. Alors on travaillera passionnément ; et toute l'espérance du philosophe se fonde, en effet, sur les passions de l'homme, il entend par là les forces primitives et naturelles, les sources vives de l'activité humaine. La passion reste distincte de ses propres excès, qui peuvent être des vices ; elle est comme une rivière, distincte elle-même de ses inondations. L'exercice de la passion ainsi entendue fait le bonheur de l'être humain ; c'est même en cela que consiste tout son devoir, ou sa fonction propre, ou sa destinée, et Fourier pose en principe que « les passions ou les attractions sont proportionnelles aux destinées ». Il voit en elles les principaux ressorts de ce mécanisme constitué par les groupes, les séries, les phalanges. Trois passions surtout contribuent à les entretenir : ce sont la compo-
site, la cabaliste et la papillonne. Fourier les montre à l'œuvre aux chapitres v et vi de son Nouveau Monde industriel, en 1829, et il a écrit de sa main en note sur plusieurs exemplaires du livre : « Qui comprend bien ces deux chapitres, comprend toute la théorie. »
La composite d'abord trouve à se satisfaire dans le groupe. Déjà le travail en commun offre un tout autre attrait qu'une besogne solitaire. Mais il y a plus ici : on se réunit, non pour faire tout le monde la même chose, mais pour travailler ensemble à un tout, dont chacun ne choisit qu'une partie, celle qui lui convient le mieux. Chacun alors s'applique à la bien faire, pour contribuer à la perfection du tout. Plusieurs personnes, par exemple, apprennent une comédie de salon : c"est entre elles à qui saura le mieux son rôle, de peur de faire manquer, par sa faute, la représentation. De même, dans une société musicale, chacun prend à cœur de bien exécuter sa partie pour que l'ensemble soit beau. Il se passionne pour la ])onne exécution de l'œuvre entière, et le succès de celle-ci est assuré par le zèle et l'enthousiasme de tous. Fourier se sert de comparaisons plus ordinaires, prises du jardinage ou de l'horticulture; mais son idée est bien d'utiliser pour une œuvre commune, composée de plusieurs efforts et travaux réunis, cette heureuse disposition dont il fait même une passion : la composite.
La composite sert pour les groupes, la cabaliste pour les séries. Une srrie est formée de plusieurs groupes, tous occupés de choses analogues. Ce sera, par exemple, la culture des fleurs, chaque groupe ne s'occupant que d'une espèce, roses, tulipes ou dahlias ; ou la production des légumes, celle des fruits, etc. Dans chaque série, tous les groupes rivalisent entre eux à qui apportera sur le marché ou dans un concours les plus beaux produits. Vous visitez une exposition d'horticulture : quelle lutte entre les exposants pour gagner le prix !
chacun dans son genre a voulu faire un chef-d'œuvre. La rivalité, qui est une passion vile, lorsqu'elle s'exerce d'individu à individu, s'ennohlit, lorsque c'est de groupe à groupe : elle devient alors de l'émulation, et ses effets sont excellents. Le potier est jaloux du potier, disait déjà le vieil Hésiode, parce que tous deux font exactement la même chose, et leur jalousie dégénère en haine, en rancune personnelle. Mais, quand on est jaloux de hien faire pour tout un groupe, et non pour soi seulement, quand c'est pour une œuvre qu'on se passionne, et non pour ou contre telle et telle personne, la passion perd sa vilenie et son étroitesse, et ne conserve que ce qu'elle a de bon, un stimulant d'activité pour faire bien, ou plutôt pour faire toujours de mieux en mieux. Il y a donc émulation ou cabale, et Fourier s'en félicite, entre les groupes d'une même série, parce qu'on peut comparer ensemble les œuvres dont ils s'occupent. Entre toutes les séries, dans une môme phalange, une autre passion va maintenant entrer en jeu.
C'est le tour de la papillonne. Fourier, qui pense à tout, répond par là à un reproche souvent adressé à l'industrie moderne. Elle fait, dit-on, de l'homme une machine, et non pas même une machine complète, mais un seul rouage, et souvent tout petit, dans une vaste machine. Est-ce bien encore un homme, et y a-t-il rien d'abêtissant comme d'être réduit à cette triste condition ? Ou, si cette comparaison paraît trop grossière, l'ouvrier absorbé par une seule tâche ressemble à cet amateur de tulipes, que nous montre La Bruyère, planté devant sa fleur, et qui la contemple, et qui lui prodigue ses soins, prenant lui-même racine dans le sol et devenant à la longue une sorte de végétal. Par contraste, on vante chez les anciens ce bel épanouissement de la nature humaine, ouverte à tant de choses, et capable de toutes avec succès. Mais Fourier trouve le moyen de sauver l'homme de
la spécialisation à outrance : il donne satisfaction à ce qu'il appelle la papillonne. Celle- ci est le besoin de changement, si naturel à tous, grands et petits, et qui les porte vers de nouveaux objets, l'impatience de l'immobilité et d'une occupation toujours la même. Justement \^ phalange comprend un certain nombre ^ç, séries, et chacun est libre de s'intéresser à ce qu'on fait dans une, puis dans une autre encore, et ainsi de suite; il peut s'engager dans plusieurs groupes, et il aura ainsi autant de passions différentes. Le voilà membre de plusieurs sociétés, allant de l'une à l'autre tour à tour, variant ainsi ses travaux et ses plaisirs, sans cesse distrait et amusé parla nouveauté des objets. Ce n'est plus l'homme d'un seul métier, esclave de ce métier, et sa victime et sa dupe : il reprend sa liberté et aussi son intelligence. Tout à l'heure il n'était qu'un rouage dans une machine; maintenant il est de cinq ou six machines différentes et d'un plus grand nombre encore s'il le veut ; quand il ne serait toujours qu'un rouage dans chacune d'elles, être tant de fois rouage et toujours d'une façon différente, ce n'est plus du tout l'être à vrai dire. L'intelligence redevient, selon la déhnition de Descartes, « un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres »; elle retrouve sa flexibilité et sa souplesse, et paraît supérieure à toutes les tâches auxquelles elle s'applique. Elle n'est plus attachée^ ou plutôt enchaînée et rivée à une seule besogne, qui à la longue devient un supplice; elle va gaiement de l'une à l'autre, se repose de l'une par l'autre. Ce n'est plus la chenille qui rampe sur le sol, ou le ver enfermé dans son cocon : elle a des ailes, et c'est la papillonne.
S. Enfants et femmes (mceurs phanérogames). — Fourier ne s'arrête pas en si beau chemin. Il lâche bride à son imagination, et celle-ci brusquement passe des choses industrielles aux choses morales et familiales. L'enfance
rintéresse d'abord, et, en prêchant partout Téducation « attrayante », il séduit bien des cœurs de mère. Le régime du phalanstère assure aux: tout petits, outre les soins particuliers et personnels qu'une mère seule est capable de bien donner, d'autres soins médicaux ou simplement hygiéniques, qui demandent de l'expérience et delà science plutôt que du dévouement, et qu'on trouve là, à deux pas de chacun, et préparés avec un soin égal pour tous. Ainsi le familistère de Guise réunit les avantages de la famille et d'institutions telles que l'assistance publique, crèches, dispensaires, grâce « à la nourricerie », « au pouponnât »,« au bambinat », (pour les enfants jusqu'à vingt-six ou vingt-huit mois, puis quatre ans, puis six ans), tous noms qui auraient fait la joie de Fourier. Ensuite, l'éducation qui doit révéler à chacun ses aptitudes se fait toute seule par le spectacle qu'on a continuellement sous les yeux au phalanstère. Les enfants voient fonctionner autour d'eux, à découvert, différentes sortes d'industries ; ils peuvent essayer de toutes, et leur choix s'arrête bientôt et se fixe à celles qui leur plaisent le mieux. La phalange entière contribue à l'apprentissage de ses futurs travailleurs; ceux-ci reçoivent de tous côtés, et des personnes et des choses mêmes, par ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent, une instruction autrement étendue et variée, autrement libre aussi, que s'ils étaient enfermés entre quatre murs dans une école avec un maître et des livres. D'ailleurs Fourier n'attend même pas qu'ils soient grands et lorts pour les utiliser dans le phalanstère : il emploie de bonne heure petits garçons et petites filles à des occupations de leur âge et de leur sexe. Les premiers n'ont pas peur de certaines besognes assez répugnantes; ils se complaisent même dans la malpropreté; Fourier profite de celte tendance naturelle pour confier à de « petites hordes », comme il les appelle, toutes les opérations de nettoyage. Les fillettes, au con- Ch. a m. 22
traire, réparties en *( petites bandes », auront déjà pour lot l'agréable et le beau, et cultiveront ainsi leur instinct d'élégance.
On peut sourire de ces enfantillages, qui déjà pourtant ne seraient point sans danger pour une bonne culture de l'intelligence et de l'àme tout entière. Mais voici qui devient plus grave : Fourier applique aussi ses principes à la conduite des femmes. Il prétend d'abord qu'elles sont méconnues intellectuellement. On borne trop leur capacité aux soins du ménage seulement; on les réduit à des travaux de couture, à la surveillance du pot au feu ? Fourier ne les croit pas incapables, cependant, de fonctions plus hautes, surtout dans les arts, et même aussi dans les sciences. Jusque-là rien de bien dangereux encore. Mais il ne se contente pas de donner un libre essor à leurs dispositions intellectuelles ; il le donne aussi, dans le phalanstère, à leurs affections ainsi qu'à celles des hommes. Des mœurs nouvelles en résultent, que Fourier appelle d'un nom suspect, emprunté à l'histoire naturelle des fleurs, les « mœurs phanérogames ». La famille cependant, comme elle est constituée, offre déjà, ce semble, à la composite de quoi s'exercer : mari et femme ont des fonctions diverses qui s'harmonisent entre elles, et chacun des deux a sa tâche, pour former d'un commun accord le caractère des enfants. Puis, entre les familles, il peut y avoir comme une noble émulation, à qui élèvera le mieux les siens ; et c'est de quoi, semble-t-il, satisfaire à son tour la cabaliste. Mais Fourier veut aussi se montrer complaisant pour la papillonne. Les saint-simoniens déjà réclamaient une place, au grand jour et dans l'estime de tous, pour les affections et unions passagères, à côté des unions et alïections stables. Fourier est encore plus exigeant. L'habitant du phalanstère rappelle à la mémoire certains vers de poète :
Volage adorateur de mille objets divers I
Ou bien encore :
De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs Promenons nos désirs
Et la même liberté est accordée à l'homme et à la femme. Ces mœm's faciles pourront s'étendre aux deux tiers de la population féminime, mais seulement plus tard, car dans l'état actuel de la civilisation, avoue le réformateur, et on n'a point de peine à le croire, un tel relâchement de tout lien n'irait pas sans la plus horrible corruption et confusion. Mais Fourier donne vraiment trop à la papillonne. Tout à l'heure déjà, on quittait une occupation, qu'on devait reprendre bientôt, et cependant on allait à d'autres affaires comme par distraction et par amusement ; de même on peut mener de front plusieurs liaisons différentes, on peut avoir à la fois plus d'un intérieur (comme si ce mot admettait la pluralité), on entre, on sort, on revient, et dans l'intervalle on s'est bien diverti ailleurs. Décidément cette papillonne est d'une légèreté, d'une désinvolture, à faire regretter cet animal un peu lourd et certes moins gracieux, mais fidèle au logis, la tortue, qui symbolisait aux yeux des anciens, avec la fixité du foyer, la stabilité de la famille.
6. Conclusion. — Mais Fourier est-il bien fidèle lui-même à ses propres principes ? Il a sans cesse à la bouche les bienfaits merveilleux de l'association, et il n'est point de mal quil ne dise du morcellement. A l'entendre, plus d'intérêts « morcelés, séparés, isolés » ; mais partout des intérêts « associés, combinés, harmonisés ». Soit ; mais que fait-il, cependant, que de remplacer un morcellement extérieur et tout physique, par un autre, intérieur cette fois et d'ordre moral ? Ce qui lui paraissait si funeste pour la société au dehors, va-t-il devenir la perfection même au dedans de Tàme ? Examinons^
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FoLirier introduit d'abord dans le travail de l'iiomme un morcellement industriel et intellectuel à la fois. Mais on pourrait dire à chacun de ses phalanstériens : A force de varier sans cesse votre besogne, sous prétexte d'échapper à l'ennui, à force de voltiger et de papillonner, à quoi réussissez-vous, en lin de compte? Vous êtes capable de beaucoup de choses, sans doute, mais par petites parcelles et superficiellement ; vous n'êtes capable d'aucune entièrement et à fond. Vous faites un peu de tout, à la française, comme disait Montaigne ; mais être bon à tout, c'est n'être bon à rien. Vous n'êtes qu'une partie d'un tout, vous n'êtes pas un tout vousmême. Vous n'êtes que membre d'un corps, vous n'êtes pas un corps à vous tout seul, ou plutôt vous n'êtes pas une âme. Vous êtes toujours quelque chose, vous n'êtes jamais quelqu'un. — Pourquoi ne pas introduire, au contraire, dans l'âme et dans ses fonctions une certaine hiérarchie ? Occupez-vous de plusieurs choses, à la bonne heure, mais seulement un peu et par l'écréation; et occupez-vous, non pas uniquement, mais beaucoup, d'une seule ; qu'il y ait pour vous le principal et l'accessoire, sans que l'un fasse jamais tort à l'autre. Sauvez-vous de la spécialisation par quelques divertissements, et même par un travail à côté, mais soyez d'abord un homme spécial. Ayez une spécialité, c'est-à-dire une supériorité reconnue, dont vous n'aurez pas besoin de faire montre, car cela est de mauvais air ; ensuite vous pourrez être poète, musicien, beau joueur, charmant causeur, tout ce que vous voudrez, ou plutôt ce que vous pourrez, mais cela en dehors du sérieux et de l'intime de votre vie.
Et comment parler de cet autre morcellement, cent fois pire, celui des affections ? Est-il bon de dépouiller de temps en temps ses affections anciennes, ainsi que des vêtements vieillis ou usés, ou même d'en avoir trois ou quatre à la fois, comme on chano:e de costume aux différentes heures de la
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journée? Poiit-oii décemment se pai-lagiM- entre plusieurs affections du même genre, sans que l'une fasse tort à lautre, et comme si elles pouvaient s'accommoder entre elles ? Aristote déjà disait de l'amitié qu'elle est exclusive et jalouse : avoir beaucoup d'amis, c'est n'en avoir pas un, comme si dans notre cœur il n'y avait point place pour plus d'une affection de même ordre. Et Montesquieu condamne la polygamie par cette raison que le père et la mère ne peuvent pas alors avoir la même affection pour leurs enfants : « Un père, dit-il, ne peut pas aimer vingt enfants comme une mère en aime deux. » Un mari peut-il donc aimer plusieurs femmes, et sans cesser d'être pour chacune d'elles un mari ? Contradiction monstrueuse, puisque chacune le veut tout entier et pour elle seule. Pour un homme et pour une femme, une affection maîtresse, souveraine, est une gi^ande force dans la vie, sans qu'il soit nécessaire pour cela qu'elle reste unique ; elle peut en admettre d'autres, mais au-dessous d'elles, et toujours subordonnées à la principale. Montesquieu disait, dans son langage du xvm* siècle, qu'on est heureux de vivre dans nos pays, où <( les femmes, se réservant aux plaisirs d'un seul, servent encore à l'amusement de tous » ; nous dirions plutôt aujourd'hui, font le bonheur d'un seul et l'agrément de tous ; elles font toute la douceur de la vie de société en même temps que tout le cbarme du foyer domestique. Voilà ce que Fourier oubliait, sacrifiant trop à la papillonne. Dans la légende antique. Tàme humaine ou Psyché aussi a des ailes, mais c'est pour s'envoler plus haut, toujours plus haut vers le ciel, et non pas pour se poser un instant sur chaque objet et voltiger bien vite vers un autre, comme un papillon toujours terre à terre.
Ces théories basardeuses de Fourier gâtent le reste de son système. L'association, sans doute, est une belle chose, surtout lorsque, au lieu d'être imposée d'office par l'État, elle
est librement voulue et consentie par les particuliers. Mais, si Fourier soustrait les hommes à l'autorité de l'État, il ne les rend pas libres, cependant, il les abandonne à une autre tyrannie, celle de leurs fantaisies et de leurs passions. La liberté est faite avant tout de raison ; or qu'y a-t-il de moins raisonnable que ce morcellement de l'individu ? L'harmonie et l'unité, que le philosophe rôve, où se réalisent-elles ? Ce n'est pas, certes, dans l'individu, et ce n'est pas non plus dans la société; ce sera donc dans la phalange seulement? Mais on ne trouve là qu'une harmonie toute factice, et plus apparente que réelle, fondée sur des goûts (l'amour-goût de chacun, pour son métier comme pour le reste), et à la merci de tous les caprices. La société humaine est fort compromise, la pei'sonne humaine encore plus ; que devient alors la phalange? C'est un édifice bâti en l'air et sur le vide, et surtout sans pierres, de ces pierres vivantes qui sont les assises et les colonnes de toute œuvre durable au moral, c'est-à-dire des hommes dignes de ce nom, qui savent vouloir fortement et non moins fortement aimer.