CHAPITRE IV
Pierre Leroux (1) (1797-1871)
1. Une âme humanitaire (p. 347;. — 2. L'homme, selon tes anciens et selon les modernes (p. 3o2). — ^. Solidarité et charité (p. 3o6). — i Le présent solidaire du passé et de l'avenir (p. 363).
1. Une AME HUMANITAIRE. — « Hommes de liberté, quand vous aurez bien combattu sur des ruines, ce n'en seront pas moins des ruines. Hommes du pouvoir, vos efforts rétrogrades sont jugés ; mais, quand vous réussiriez quelque temps à faire de rimmobilité, ce ne serait jamais de l'ordre, ce ne serait qu'un désordre caché. Le sable du désert peut, sous une atmosphère lourde et chargée d"orage, rester immobile sans cesser d'être poussière. Et il en sera ainsi tant qu'une foi commune n'éclaiï'era pas les intelligences et ne remplh-a pas les cœurs. Voyez ! un seul soleil éclaire tous les hommes, et, leur donnant une même lumière, harmonise leurs mouvements ; mais où est aujourd'hui, je vous le demande, le soleil moral qui luit pour toutes nos consciences? » Ainsi prêchait Pierre Leroux en 1831, au lendemain de la révolution de 1830, reprochant aux libéraux et aux absolutistes leur commune impuissance, et laissant deviner déjà le mot de sa doctrine, qui sera le sociaUsme.
(1) p. Leroux, Réfutation de l'éclectisme, 1 vol., 1839; De la Mutilation d'un écrit posthume de Jouffroy, 1 vol., 1843; De l'Humanité, 1840; Malthus et les économistes ou Y aura-t-il toujours des pauvres? ja.Q^.avril 1846, 1 vol., 1849 ; Quelques Pages de vérités, 1839 ; — Lermiuier, Bev. des Deux Mondes, l" déc. 1840, etc.
348 LA PHILOSOPHIE en frange
Pierre Leroux était né à Rennes, en 1797 ; après une enfance et une jeunesse laborieuse, il fut admis à l'École polytechnique, mais donna sa démission, lorsqu'il en sortit, afin de venir aussitôt en aide à sa famille qui en avait besoin. Il a le premier l'idée de fonder le Globr, que Dubois dirige du 24 septembre 1824 au 30 novembre 1830. Pendant ces six années, le journal est doctrinaire et éclectique, et Leroux fait campagne avec les défenseurs du libéralisme. Presque tous quittent la presse à l'avènement du régime de juillet: honneurs, emplois, le pouvoir même, récompensent alors leurs services. Leroux seul ne demande rien, ne reçoit rien, et demeure fidèle à son journal. Il préparait d'ailleurs une évolution vers le saint-simonisme : à partir du 30 novembre 1830 et surtout du 18 janvier 1831, le Globe est saint-simonien, avec P. Leroux comme rédacteur en chef. Les tiraillements et les ruptures qui se font sentir parmi les frères et surtout entre les deux Pères suprêmes en novembre 1831, ne le découragent pas, et il tient bon jusqu'à la mort du journal, le 20 avril 1832. Mais son activité ne se ralentit point pour cela. Il se tourne contre Cousin et JoufTroy, il attaque leurs ouvrages dans une série d'articles qu'il réunit en volume. Réfutation de /'ec/ec/«.sme (1839). Il revient à la charge contre Cousin à la mort de Jouffroy, et publie en 1842 et 1843 un pamphlet intitulé De la Mutilation des manuscrits de Jouffroy par M. Cousin. Cependant il avait publié lui-môme, en 1840, son grand livre De l' Humanité, qui complétait plusieurs articles préparatoires sur le bonheur, sur l'égalité, etc. Depuis quelques années, Pierre Leroux et Jean Reynaud exerçaient sur un petit cercle d'amis une certaine influence par leur autorité personnelle. George Sand raconte que, tourmentée elle-même des doutes et des désespérances de Léiia, elle accepta avec joie d'être présentée par Sainte- Beuve à ces « savants médecins de l'intelligence ». C'était en
1833, nii peu après ces lois de septembre, qui révoltèrent alors contre le gouvernement de juillet tant d'âmes généreuses ; mais Leroux vint, dit-elle, « éloquent, ingénieux, sublime, nous promettre le règne du ciel sur cette môme terre que nous maudissions ». Elle admire sa science do la philosophie et de l'histoire : « Il faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se sentait, dit-elle, arracher le bandeau des yeux comme avec la main. » Sa parole était bien quelquefois obscure : n'importe, George Sand restait éblouie « de cette grande clarté, de ces vifs aperçus qui jaillissaient de lui comme d'un nuage imposant. » Mais surtout elle aimait « cette figure belle et douce, cet œil pénétrant et pur, ce sourire affectueux, cette voix sympathique, et ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté et de bonté vraies qui s'emparent de la persuasion autant que la force des raisonnements. >' Lorsque ce timide osait parler, en effet, il subjuguait les esprits. Ainsi à l'Assemblée nationale de 1848, où il avait été élu par la population parisienne, il prononça le 13 juin ■un grand discours sur le libre et vaste champ que l'Algérie offrait à la Fi-ance, pour faire l'épreuve du socialisme, ou du régime de l'association ; il sommait les représentants du peuple de ne pas empêcher l'humanité de se régénérer, et, puisqu'ils n'apportaient point d'autre solution au mal de la société « que la violence, la menace et le sang », de ne pas s'opposer aux solutions nouvelles. « Laissez le peuple les essayer, car il en a le droit ; permettez au socialisme de faire vivre l'humanité... Autrement vous allez être obligés d'enfermer l'essaim dans la ruche, et alors ce qui s'observe dans les abeilles s'observera dans la société humaine : la guerre, la guerre implacable... Comment contenir ce qui veut sortir, ce que la loi divine veut qui sorte ? » On fut pro-
fondement remué par ces paroles de Leroux, et plusieurs de ses adversaires de la droite vinrent lui serrer la main et le remercier, entre autres Moiitalembert. Ces deux hommes ne s'aimaient pas cependant, et un jour que Montalembert à la tribune « dénigrait, dénigrait, dénigrait » : « E!il il ment, dit Leroux, ne voyez-vous pas comme il ressemble à un serpent ! » A quoi Dupin répondit, d'un petit air sarcastique : « Un serpent, à l'ombre d'un autel, au frais ! » Selon Pierre Leroux, on n'avait jamais mieux caractérisé M. de Montalembert.
Vers 1839, Leroux avait refusé d'écrire une Vie de Napoléon, en deux volumes, qui lui aurait rapporté de la gloire et de l'argent ; mais il préférait écrire le livre De V Humanité. Puis il fonde à Boussac, en pleine Creuse, un établissement agricole et socialiste, pour tirer les Marchois de la misère, et il est secondé en cela par George Sand, dont le Nohant joignait Boussac ; mais rétablissement est dissous « par les sbires de la république ». Après les funestes journées de juin, Leroux fait appel à la pitié pour les victimes^ ce qui lui vaut plus tard le triste honneur d'être enterré aux frais de la Commune de Paris, lorsqu'il meurt le 11 avril 1871. Enfin après le 2 décembre, forcé de se cacher pendant douze jours, il part pour Londres avec quelque argent que lui donne ]y[ine cVAgout ; d'anciens amis saint-simoniens lui font, raconte-t-il, « la faveur des secondes places dans leurs wagons », bien qu'il ne paie que pour des troisièmes. Puis, lorsqu'il se réfugie à Jersey avec sa nombreuse famille (neuf enfants, plus ses deux frères avec leurs enfants aussi, en tout trente et une personnes), Jean Reynaud organise une souscription à Paris, et lui envoie quelques milliers de francs. Mais rien ne décourage un caractère comme Leroux ; il espérait toujours, et aurait volontiers appelé, dit-il en plaisantant, sa dernière lille Speranza, si la mère n'eût mieux aimé
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le nom de Joséphine. A Jersey, il revient à ses tliéories agricoles déjà expérimentées à Boussac : il s'agit d'utiliser, au lieu de le laisser perdre, comme on fait, un engrais naturel, le meilleur de tous, qui provient de tout ce qu'élimine l'organisme de l'homme. Leroux se promettait par là de fertiliser la terre de telle sorte qu'elle pourrait suffire aux besoins d'une population bien plus nombreuse que celle de nos jours ; et il réfutait la triste doctrine de Malthus, selon laquelle les moyens de subsistance n'augmentent que selon une proportion arithmétique, tandis que le genre humain tend à « croître et multiplier » suivant une proportion géométrique, ce qu'il faut à tout prix empêcher, disait Malthus, si l'on veut prévenir la disette, la famine et d'autres lléaux. Leroux faisait donc encore une œuvre humanitaire, en remédiant à ce double mal : insuffisance des produits du sol, et entrave mise à l'accroissement de la population. Il donnait le nom de circulus à sa théorie de « l'homme reproducteur de sa propre subsistance » ; et sa devise était désormais : « Solidarité, triade, circulus » ; trois termes dont le dernier devait, selon lui, ramener au vrai l'économie politique, le second régénérer la morale, et le premier renouveler la métaphysique.
Tenons-nous-en à cette partie purement philosophique de sa doctrine. Nous y trouverons mêlées et combinées deux tendances: celle des saint-simoniens et celle des éclectiques. Leroux avait pourtant bien combattu ceux-ci, de 1832 à 1843 environ. Mais, à ceux que l'on combat, on emprunte souvent leurs propres armes. Les éclectiques étaient surtout des historiens de la philosophie et des psychologues. Leroux invoque aussi l'histoire des idées en faveur de son système, tout comme Victor Cousin, ainsi qu'on le lui reproche malignement dans la Revue des Deux Momies dès 1840. Leroux analyse l'âme, et il découvre aussi trois facultés, à peu près
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les mêmes que Cousin et Joufïroy : « sensation-sentimentconnaissance » rappellent la sensibilité, la volonté et l'intelligence. La méthode de Leroux difTére donc assez peu de celle de ses adversaires. Mais il a d'autres principes, dont il est redevable surtout à Saint-Simon, « son maître », comme il l'appelle. L'éclectisme se représentait l'homme, ou peu s'en faut, séparé de la nature, séparé de la société ou de l'humanité, enfin séparé de Dieu. C'était méconnaître tout le côté matériel et par suite industriel de la vie humaine, presque tout le côté moral et social également, enfin le côté rehgieux. Leroux va réintégrer tout cela dans l'homme, en s'inspirant de Saint-Simon et aussi de ses propres sentiments; mais il étudie l'homme, à la façon des éclectiques, dans son individualité même et dans son histoire.
2. L'homme selon les anciens et selon les modernes. — P. Leroux a sa façon à lui de se représenter toute l'histoire de la philosophie ancienne et moderne, façon plus ou moins conforme i\ la réalité historique, peu importe, mais qui nous renseigne sur ses idées personnelles, sinon sur les doctrines des philosophes. Les anciens, entrant dans la voie que leur ouvrait Socrate, recherchent tous le souverain bien ou le bonheur. Le bonheur, pour les uns, c'est de suivre la nature, de céder à ses impulsions; pour les autres, au contraire, c'est de lui résister, de rompre môme violemment avec elle : voilà, en quelques mots, l'épicurisme et le stoïcisme. Le stoïcien fait tous ses efforts pour remonter le courant; l'épicurien se laisse emporter par lui, à moins qu'il ne se contente de demeurer immobile, laissant passer les vagues, et jouant avec elles. Reste un troisième parti à prendre à l'égard de la nature : c'est de la diriger; mais sur quoi se régler pour cela, et sur quoi s'appuyer? Les platoniciens tournent leurs regards en haut vers le ciel, tantôt comme le navigateur qui demande
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seulement aux étoiles de le guider dans sa course sur l'étendue des mers, tantôt comme l'astronome qui, sans se mettre en peine de la direction des navires, se perd dans la contemplation des astres et oublie la mer et la terre et tous les hommes. Cette tendance contemplative se retrouve dans le christianisme, qui regarde aussi le ciel, comme les platoniciens, pour se détourner de la nature et se détacher d'elle, comme les stoïciens. Funeste erreur, selon P. Leroux, qui, reconnaissant à chaque doctrine une part de vérité, voudrait les conserver toutes trois, à condition de les corriger l'une par l'autre et d'assurer au platonisme la prééminence. Les épicuriens nous enseignent à ne pas mépriser en nous la nature, c'est-à-dire la vie et la réalité présente ; les stoïciens, à rentrer cependant en nous-mêmes, dans notre for intérieur, pour nous perfectionner moralement ; les disciples de Platon enfin, à nous unir aux autres hommes et à Dieu. C'est vers Dieu, en effet, que nous gravitons, je dis nous tous ensemble, tous les esprits, par l'intermédiaire de l'humanité, de même que les corps placés à la surface de la terre gravitent aussi tous ensemble et par une mutuelle attraction vers le soleil.
Les philosophes modernes, avant de chercher, comme les anciens, le but de la vie humaine, ont d'abord considéré l'homme seul ; et, comme c'est un être pensant, ils ont étudié la nature de la pensée et l'origine des idées. On reconnaît là Descartes avec ses prétentions à un spiritualisme outré ; on reconnaît Gassendi et ses sages réserves en faveur des sens et du corps. Leroux donne raison à Tun et à l'autre : ils ont beau se traiter mutuellement, comme si l'un était un pur esprit, et comme si l'autre n'était que chair ; ils sont âme et corps tout ensemble, ces deux substances formant comme un tout naturel. De même Locke n'a pas tort de chercher dans les sensations de quoi exphquer notre vie intellectuelle et morale; et Leibniz a raison de faire en outre appel à l'intellect ou à
l'entendement. Mais il manque encore une troisième puissance de l'homme, qu'on l'appelle le sentiment, comme Rousseau, ou, comme d'autres, la volonté. Avec celle-ci la psychologie est maintenant complète, et Leroux, réunissant toutes les données de ses devanciers, combine à la fois ces trois facultés : sentiment, connaissance, sensation, pour en composer l'âme de Fhomme.
Si vous ne tenez compte que d'une seulement, voyez les conséquences, je dis morales et sociales, celles qui intéressent Leroux. Platon estimait par-dessus tout la science, et son rêve a été une république où les savants s'autoriseraient de leur science pour soumettre à des règles inflexibles et pesantes le reste des citoyens. Hobbes ne voyait que les sensations et les passions, et, pour les réprimer et mettre la paix parmi les hommes, il imposait à ceux-ci l'autorité oppressive d'un despote. Enfin Rousseau lui-même ne faisait servir le sentiment et la liberté qu'à instituer un Contrat social aussi intraitable que les deux autres gouvernements et plus odieux; il était fondé d'ailleurs sur « l'individualisme », qui est « le contraire d'une société. » Les trois principes donc, exclusivement suivis, mènent tous trois au despotisme. Conclusion : n'enfermez point l'âme dans un seul compartiment, laissez-la se déployer à l'aise sous ses trois formes naturelles; elle y gagnera en liberté, et non seulement elle, mais surtout la société humaine.
Avec cette largeur de vue, P. Leroux ne pouvait s'en tenir, comme le xviii^ siècle, à la philosophie de la sensation. Il lui rend justice cependant, et fait honneur à Condillac, et encore plus à Epicure, d'une idée qui appartient plutôt à Saint- Simon. La sensation se rapporte à la vie matérielle, qui est commune à l'homme et aux animaux : mais chez l'homme elle a pour objet Futile et l'agréable, et donne naissance à l'industrie. Or celle-ci a droit « à une justification raisonnable et pour ainsi dire religieuse » ; nne doctrine philosophique est
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donc nécessaire, qui présente l'utilité sous « un aspect moral », qui « consacre cette espèce de dévotion aux lois naturelles, source sainte de tant de découvertes, et sanctifie la puissance industrielle ». Laissez celle-ci se développer sans crainte ; un jour elle servira en esclave « Tidéalité platonicienne». En outre la sensation, considérée en elle-même, ouvre sur l'âme des aperçus profonds. La sensation n'est point, en effet, quelque chose de fixe et de stable, elle est, de sa nature, fugitive et changeante; l'àme à chaque instant sort d'un état pour entrer aussitôt dans un autre ; si bien que le mot qui l'exprime le mieux, ce n'est pas même sensation, c'est plutôt « aspiration. » Pindare déjà comparaît la vie à la trace d'un char. Soit, reprend Leroux, pour la vie passée, pour la vie déjà morte. Mais la vie vivante, la vie qu'on est en train de vivre, n'est-elle pas plutôt comme la roue elle-même en mouvement? Elle avance sans cesse, ne faisant qu'effleurer le sol : déjà elle n'est plus ici, et elle n'est pas encore là. De même vivre, ce n'est pas être absolument, c'est changer, c'est aspirer toujours à quelque chose de nouveau, sinon de meilleur. Voilà ce qu'on découvre en examinant de près la sensation. Mais les philosophes modernes arrivent à une conclusion semblable par une autre voie. Après Descartes, la philosophie avait paru émigrer en Angleterre et en Allemagne. Que faisait cependant la France ? Avec Descartes elle avait indiqué un premier point de vue, celui de l'homme « individualisé », ou du moi\ puis, laissant à d'autres le soin de s'y attarder et d'explorer tout le champ d'étude qu'il offrait, la France passe vite à un second point de vue, plus élevé et plus large, celui de la société humaine, ou du nous. Ce fut l'idée dominante de Tm-got et de Condorcet, suivis bientôt par Saint-Simon, mais devancés déjà par Perrault et Fontenelle au xvn^ siècle, et surtout par Pascal. Leroux reconnaît d'ailleurs que des étrangers avaient également élargi leur point de vue, Bacon en Angle-
terre, Lessing, Sclielling et Hegel en Allemagne. C'était revenir à la vieille définition d'Aristole : « L'homme est un animal fait pour vivre en société. » Disons mieux: il est social et perfectible. Les modernes reconnaissent ainsi une dixième muse, qui vaut à elle seule les neuf autres des anciens, « la muse de la perfectibilité. » L'homme est perfectible individuellement, les moralistes favaient souvent répété ; mais ce serait peu, si la société humaine, si l'humanité n'était pas aussi perfectible. Autrement on renouvellerait pour l'une ou poar l'autre ce supplice que racontent les poètes : un corps vivant attaché à un corps mort. Si ^quelque chose est mort, c'est seulement le passé ; laissons-le enfin reposer, disait Saint-Simon, nous lui avons fait d'assez belles et d'assez longues funérailles. C'est lui, d'ailleurs, qui nous a menés au présent où nous sommes, niais pour que nous alHons nous-mêmes plus loin encore, pour que nous marchions tous ensemble, les yeux tournés vers l'avenir : car c'est devant nous, et non pas derrière, qu'est le paradis terrestre. Et Leroux résume ainsi sa doctrine : « L'homme vit en société, l'homme ne vit qu'en société, et cette société est perfectible, etThommese perfectionne dans cette société perfectionnée. » Le moteur, dit-il encore, ou plutôt la force motrice, c'est Fàme humaine avec ses « aspirations » ; le levier est cette idée du « progrès » qui soulèvera tout entier le monde moral, pour peu qu'on lui donne un point d'appui solide, et Leroux pense Lavoir ti'ouvé dans la « solidarité mutuelle » de tous les hommes, ou la communion de tout le genre humain.
3. Solidarité et charité. — A f aide de toutes ces données, qu'il tient de la tradition philosophique encore plus que de ses propres observations, P. Leroux essaie à son tour de résoudre le problème qui avait tant préoccupé Jouffroy, celui de la destinée humaine. L'homme lui paraît, comme à Pascal,
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produit pour rinfinité. Mais ce n'est pas une raison de'supprimer autour de lui, comme si c'étaient des barrières, \apropru'tr, la patrie, la famille méuie, sous prétexte d'ouvrir à son intelligence et à ses affections un champ infini. Il se trouverait alors bien plus isolé que le solitaire qui demeure face à face avec lui-môme. Sans rapport avec quoi que ce soit dans ce vaste monde, il serait comme un malheureux égaré dans les solitudes du Sahara, plus à plaindre qu'un prisonnier enfermé dans sa prison. L'homme a besoin de liens qui le rattachent à la nature et à ses semblables, et qui le soutiennent luimême dans la vie ; or ces trois institutions en font parfaitement l'office. Le coin de terre, dont il fait sa propriété et qu'il féconde de son labeur, le met en communication directe, Leroux dit même en communion, avec la nature. Les générations antérieures, qui lui ont préparé une histoire plus ample et plus belle que la sienne propre, et dont sa patrie est l'œuvre, lui assurent une place dans le grand concert de l'humanité. Sa famille enfin lui donne un nom, un caractère, une personnalité. Otez-lui tout cela, et il n'est plus rien ; il est perdu dans la foule des humains, pauvre être anonyme, indiscernable parmi tous, u incaractérisable ». Il fait nombre seulement, il est comme un numéro ; mais ce n'est plus une personne humaine; et, si vous supprimez les rapports humains, vous n'avez plus d'humanité. Une sympathie universelle, qui se répand sur tous les hommes indifféremment, n'en peut tenir lieu, pas plus que ne peuvent remplacer lai famille ces affections changeantes dont parlait Fourier, qui vont d'un objet à l'autre, sans s'arrêter ni se fixer sur aucun. <■ Celui qui changerait d'amis tous les Jours ne connaîtrait pas l'amitié, dit fort bien Leroux ; celai qui ne regarde pas le changement dans l'amour comme la destruction de l'amour ne connaît pas lamour. »
L"homme est à la fois sentiment^ comiaissance, sensation.
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3o8 LA PHILOSOPHIE EN FRANCE
Or le sentiment réclame, pour être satisfait, la famille; la connaissance, pour peu qu'elle s'élargisse et s'élève, comprend bientôt la cité, et cette société plus grande déjà, qui est \i\. patrie; la sensation enfin, qui parle au nom du corps et de la vie matérielle, a besoin dun objet qu'elle possède et dont elle use en toute propriété. Entre ces trois institutions et les trois facultés fondamentales de l'âme humaine le rapport n'est peut-être pas aussi sûr que se l'imagine Leroux. On peut cependant rapporter à la sensation cette diflérence entre le tien et le mien, et cet âpre et farouche appétit de propriété individuelle. On peut considérer la patrie comme une idée d'abord, qui domine les intérêts particuliers, une chose intellectuelle, que l'on a besoin de connaître pour l'aimer, et à laquelle on se hausse par un effort d'intelligence. On peut enfin, à plus forte raison encore, regarder la famille comme ce qui donne le mieux satisfaction aux sentiments du cœur humain. Mais Leroux affirme en outre que, sans la fajnille, sans la patrie, et sans la propriété, les trois parties de l'âme languissent, et l'âme tout entière est menacée de mort. Sa vie n'a plus d'objet, plus rien qui lalimente et la soutienne. Parfois on supprime en vain l'effet, la cause continue de subsister; mais ici le rapport est tel entre les deux, que, sans les effets, la cause n'a plus de raison d'être. Ils sont la maniifëstation de la vie de l'âme ; or une vie qui cesse de se manifester, disparaît aussitôt. Il n'y a plus d'âme humaine, plus d'homme par conséquent, et plus d'humanité.
Cependant, si Leroux raffermit contre Fourier et contre les saint- simoniens ces grandes institutions qu'ils avaient quelque peu ébranlées, il en reconnaît les défauts, et voudrait y porter remède. On ne les a tant attaquées, que parce qu'elles paraissaient un obstacle au bien. Or, selon Leroux, tout le mal dont elles souffrent leur vient uni(|uement de l'égoïsine. La famille, surtout dans l'aristocratie, a été long-
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temps un égoïsme à plusieurs, ou l'on s'uuissail pour faire prévaloir certains privilèges de naissance contre quiconque était né dans une autre classe, ou, comme on disait, n'était pas né. Mais l'homme ne doit pas être séparé, isolé des autres hommes par une famille où il serait comme enfermé et muré ; et les familles ne doivent pas être hostiles les unes aux autres, ne faisant quelquefois alliance entre elles que pour mieux opprimer ce qui se trouve en dehors d'elles. De même les nations ont trop longtemps vécu de préjugés féroces, et dans des guerres presque continuelles, suspendues seulement d'une façon intermittente par des trêves, qui n'interrompent pas les haines. Doivent-elles rester toujours ainsi parquées dans leurs frontières, sans cesse occupées à des exercices militaires, et faisant de leur territoire comme un vaste champ de manœuvre ? Enfin la propriété est devenue ,la|richesse, c'est-à-dire le capital, fermé lui aussi, muré, comme une forteresse imprenable au travail, et qui, nouvelle Bastille des temps modernes, se dresse menaçante pour tous ceux qui n'y ont point accès. Voilci donc trois institutions, excellentes en ellesmêmes, nécessaires toutes trois, mais qui, pour avoir pris un caractère exclusif et agressif, ont été trois causes de maux. Propriété, patrie, famille même, ont opprimé lliomme ; il est devenu l'esclave de préjugés attachés à chacune d'elles, et toutes trois ont envenimé et exaspéré son égoïsme propre, dont elles devaient au contraire le guérir. Le problème du mal, tel qu'il se pose dans les sociétés modernes, apparaît ainsi à P. Leroux. Leibniz n'avait vu que le mal de l'homme au physique et au moral, de l'homme abstrait, considéré individuellement. Mais le vrai mal, dont l'homme pàtit, est celui qui afflige toute l'humanité. La richesse, comme elle est comprise, sans générosité et souvent même sans justice, est un mal pour les pauvres, mais c'en est un aussi pour les riches, dont elle endurcit ou corrompt le cœur. Le patriotisme
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farouche, échauffé par la haine de l'étranger plutôt que par l'amour de la patrie même, est un fléau qui menace de retomher sur qui en fait ainsi un insti'ument de guerre. La famille enfin, si propre à élargir l'àme et à la faire s'épanouir au dehors, Ta plus d'une fois rétrécie, au contraire, et étiolée. Mais qu'un souffle généreux pénètre ces trois institutions et les anime, qu'il en renverse les barrières étroites et y fasse circuler l'air extérieur, qu'un peu d'amour enfin les transforme et les dilate, elles deviendront ce qu'elles auraient dû toujours être, des points d'appui solides, inébranlables, pour une force capable de soulever le monde, des foyers d'où rayonneront partout la clialeur et la lumière.
La charité, que le christianisme prêche, ne peut-elle produire ces heureux effets? P. Leroux ne le croit pas : cette vertu, toute chrétienne et théologale plutôt que vraiment humaine, ne saurait être le remède aux maux de l'humanité. « Aime Dieu, dit-elle, et ton prochain, comme toi-même. » La formule est spécieuse; mais les trois termes qu'elle renferme restent isolés et sans lien entre eux. D'abord la religion défend à l'homme de s'aimer lui-même : lui, c'est l'ennemi qu'il doit haïr, au contraire, et même anéantir, afin de donner tout son amour à Dieu. Quanta son prochain, s'il l'aime, c'est aussi pour l'amour de Dieu. Jamais un chrétien fervent n'a aimé l'homme dans l'homme, ni l'humanité pour elle-même. C'est Dieu seul qu'il aime; toutefois, en vue de Dieu, il agit avec les créatures, comme s'il les aimait. Est-ce là cependant ce qu'elles veulent? et ne demandent-elles pas un amour véritable, au lieu de ce semblant d'amour dont on leur fait l'aumône par charité ? Pour prendre un exemple, la Pauline, de Corneille, est une honnête femme qui n'aime peutêtre pas son mari tout d'abord, ayant un autre amour au cœur, mais qui entend bien être aimée de lui, et pour ellemême, non pour l'amour de Dieu. Aussi de quel étonnement
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douloureux elle accueille cette déclaration singulière de Polyeucte :
Je vous aime.
Beaucoup moins que mon Dieu,
Vainement ce parfait chrétien se hâte d'ajouter :
Mais bien plus que moi-mùine.
Cela ne suffit pas à amortir le coup que vient de recevoir Pauline : elle n'est plus la première, la seule, dans le cœur de son mari. Certes, pour prendre un autre exemple, une sœur de charité soigne avec un dévouement admirable ses pauvres malades ou ses enfants orphelins : remplacera-t-elle cependant auprès de ceux-ci la mère, et auprès des autres la famille avec ses soins tout aussi attentifs, tout aussi intelligents et certainement plus affectueux : une charité banale, indifféremment répandue sur tous, et qui forcément s'atténue pour chacun, ne vaut pas une affection qui se ramasse et concentre toutes ses forces sur une personne, et prodigue pour elle seule, sans compter, tous ses trésors. La charité prétendue des chrétiens se tourne uniquement vers Dieu; le prochain pour eux n'est qu'une matière qui leur permet d'exercer leur charité propre. Ils vont au ciel sans lui, chacun pour son compte ; et ils laisseraient le prochain en route, s'il devait arrêter leur essor. Aiment-ils Dieu au moins, lorsqu'ils lui sacrifient ainsi tout le reste? Non, car ils ne le connaissent pas, et ne peuvent, par conséquent, l'aimer lui-même et face à face. Dieu est l'infini, et l'homme est fini : quelle communication établir entre eux ? L'homme n'aime donc que soi, que son propre salut et son bonheur propre; ce triple amour, qui devait comprendre l'homme, le prochain et Dieu, se réduit à l'égoïsme, et ressemble à cette « charité bien ordonnée », qui commence par soi-même, et s'arrête là, sans aller plus loin.
.'}62 LA PHTLOSOPnTE EX FRANCE
Tout le mal vient, selon Leroux, de ce qu'on s'est mépris sur les vrais rapports de Dieu, de l'homme et de l'humanité. On se représente, à tort, nn Dieu séparé du monde, et l'homme séparé de l'humanité; et on juxtapose simplement ces trois termes, qui devraient être unis et harmonisés. Ce sont trois anneaux d'une chaîne, et entre eux il y a, dit-il, comme une « concaténation ». D'abord l'homme est inséparable de l'humanité : en aimant son prochain, c'est encore lui qu'il aime, lui-même agrandi, ennobli, enfin lanieilleure partie de lui. L'humanité est son propre objet, aussi nécessaire à chacun que l'aliment à son estomac et l'air à ses poumons. Qu'il ne craigne donc pas de l'aimer en elle-même, pour ellemême. Ce n'est pas Dieu qui s'en offensera ; car Dieu sait bien que, dans sa pure et sublime essence, il n'est pas accessible à rhomme directement, mais par un intermédiaire. La religion chrétienne l'avait compris, en plaçant entre lui et nous un Homme-Dieu, Jésus-Christ; c'est par lui qu'on peut aimer Dieu, et c'est également en 'lui. A Jésus-Christ le philosophe substitue l'humanité : l'aimer en elle-même et pour elle-même, c'est encore la meilleure façon d'aimer Dieu. Telle est la charité vraie, à laquelle Leroux donne le nom de solidarité ; elle n'a plus les défauts de l'autre, mais, fidèle seule-v ment au même principe, elle l'applique mieux. La religion chrétienne avait le tort d'abandonner ce monde en proie à régoïsme, comme si elle désespérait de la nature et de la vie ou de la réalité présente; toute la charité ou tout l'amour dont l'homme est capable,^ elle le] réservaitïpourjle'ciel. La philosophie devrait organiser sur cette terre même la charité, en lui donnant un objet 'près d'elle, l'aire ainsi de la société humaine une grande Église, qui dépasse les bornes de l'ancienne, et hors de laquelle il n'y aura plus rien, parce qu'elle embrassera enûn dans une même maternelle étreinte tous les enfants des hommes.
4. Le présent solidaire du passé et de l'avenir. — Ce n'est point là un système philosophique sans aucun fondement réel. P. Leroux insiste sur le rapport fondamental qui imit chaque homme avec toute rhumanité. « Le w?oniuniain reflète le non-moi, et réciproquement le no«-/??o« reflète le moi; » notre visage n'est connu de nous que reflété dans une glace, et c'est de même dans lame d'autrui que nous prenons connaissance de notre âme propre. Ou hien encore, si l'on ôtait à l'homme ce qu'il tient de ses semblahles, « au lieu de ce magnitique vêtement de son esprit dont il se pare et qu'il croit à lui, il resterait nu comme le geai de la fable. « Ce ne sont là, sans doute, que des comparaisons. Pourtant les économistes demandent parfois ce qui resterait à chacun, si on lui retirait tout ce qu'il doit aux autres hommes, et qu'il serait incapable de se procurer tout seul ; et ils lui ôtent tous les mets de sa table et sa table elle-même, ils lui ôtent ses vêtements, ils lui ôtent sa maison, et ils le laissent dépouillé de tout, mourant de faim et de froid, dans une absolue impuissance de vivre. Ainsi fait Leroux au moral. Il enlève à chaque personne toutes les idées qu'elle a reçues de ses semblables, tous les objets de ses affections, et parla toutes ses affections elles-mêmes, il laisse enfin son âme aussi vide que tout à Iheure son corps était nu, il la réduit à ne plus vivre, faute de ces aliments qui lui donnent et la vigueur et la vie. <( L'orgueilleux civilisé croit savoir et sentir par lui-même. Insensé ! il n"a de connaissance et de sentiment que par l'humanité et pour rhumanité. »
Par là, par cette « pénétration mutuelle » de tous et de chacun, se trouvent résolus plusieurs problèmes qui si longtemps ont occupé les philosophes. C'est d'abord le problème du sujet et de Y objet, que les modernes ont posé d'une façon presque insoluble , faute de voir la connexion des deux termes, leur intime solidarité. Ils commencent, en effet, par
s'enfermer dans le sujet individuel, et se plaignent ensuite de n'en pouvoir plus sortir, comme si l'individu humain n'était pas une abstraction : la réalité, c'est l'humanité, à la fois sujet et objet, qui est à elle-même son propre objet. « Votre prochain, c'est vous-même ; car c'est votre objet, » dit P. Leroux, répétant comme Schopenhauer, par un besoin de plus en plus impérieux des temps nouveaux, une antique parole de l'Inde. Mais c'est aussi le pror)lème des universaiix au moyen âge qui reçoit par là une solution. Qu'est-ce, en effet, que l'humanité, sinon pour nous le plus sublime des universaux? Ce n'est pas un mot, et ce n'est pas non plus un être ni seulement une idée. C'est « un être idéal, composé d'une multitude d'êtres réels qui sont eux-mêmes l'humanité en germe ». Tel est bien le sens que prennent maintenant certaines idées générales : on a sans cesse à la bouche les mots de conscience nationale, d'àme nationale ; au delà des nations, on croit sentir comme une àme des races, par exemple l'âme slave ; que veut-on exprimer par là, sinon une unité morale, qui se fait si elle n'est déjà faite, qui sera parfaite un jour, et, en attendant, se cherche et se trouve plus qu'à demi, quelque chose enfin de réel et d'idéal tout ensemble, qui rattache les unes aux autres les générations, les familles, les personnes, par un lien intime de solidarité ?
Enfin le problème de la vie présente, passée et future, en un mot de la vie éternelle, que Platon avait si nettement posé, reparaît avec un air singulier de nouveauté. Nous avons préexisté, pensait ce philosophe ancien, dans un autre monde, d'où notre àme est tombée dans celui-ci. Oui, reprend Leroux, nous avons préexisté, mais dans ce monde-ci, et déjà comme êtres humains ; et c'est dans l'humanité encore que nous survivrons et revivrons. Ainsi Leroux étendait hardiment à tout le passé de l'humanité et à tout son avenir cette solidarité présente qui existe, selon lui, entre tous les hommes
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d'une îiiême génération? « Nous qui naissons, dit-il, nous sommes non seulement la suite et la postérité de ceux qui ont déjà vécu, mais au fond et réellement ces générations antérieures elles-mêmes. » Qu'importe, dira-t-on, si dans la vie future nous ne devons pas plus nous souvenir de notre vie présente, que dans celle-ci nous ne nous souvenons de nos existences antérieures? Mais, répond Leroux, vous confondez à tort la persistance de vos souvenirs et celle de votre personne. L'une peut fort bien subsister sans l'autre. Que reste-t-il de tant de choses passées? Les trois quarts s'oublient, et cela est heureux: on en aurait l'esprit surchargé, écrasé, et on ne pourrait faire un pas en avant. Le progrès a pour condition d'oublier. « Un enfant, parvenu à l'âge de marcher, a-t-il besoin de se rappeler tous les faux pas qu'il a faits au début? Quand nous parlons, est-il nécessaire que nous nous souvenions de notre premier bégaiement et de toutes les fautes de langage que nous avons commencé pai" faire ? » D'ailleurs, tout ce qu'on oublie n'est pas perdu pour cela; il se transforme et devient en nous habitude physique, intellectuelle ou morale, force nouvelle pour agir. L'àme ne laisse en chemin qu'un vain attirail qui l'embarrasserait dans sa marche; mais elle garde l'essentiel, pour aller plus légère et toute prête à l'action. Ainsi la nature même de la mémoire dans la vie présente peut nous expliquer le mystère de notre existence passée et à venir. Si l'on objecte enfin que parler ainsi de ce que l'homme a été, et de ce qu'il sera, c'est pure folie, songeons que le sage Jouffroy, lorsqu'il se posait le problème de la destinée humaine, ne manquait jamais de faire aussi cette double question : Qu'est-ce que l'homme était avatit cette vie, et que deviendra-t-il après? Et maintenant voici que des penseurs, qui ne sont point suspects de métaphysique ni de théologie, reprennent, sous une forme positive, les mêmes questions encore. Ces visions fantastiques, vaporeuses, qui passaient comme des nuages au ciel devant
le regard rêveur d'un Platon, voici qu'un colosse de la science, Darwin, de sa main puissante et hardie, les a abattus sur la terre et leur a fait prendre corps dans toute la suite des générations, sous forme d'hérédité physique d'abord, puis intellectuelle et morale; si bien que ce n'est plus un mythe aujourd'hui, mais un dogme scientifique, ou peu s'en faut, que non seulement notre organisme n'est lui-même qu'un legs et un héritage du passé, mais tout ce qu'il entraîne avec lui d'instincts et d'appétits, de dispositions et d'aptitudes ; nos pères revivent réellement en nous, et nous-mêmes à notre tour, prenons-y garde, nous revivrons aussi dans nos enfants.
Connais-toi toi-même, lisait-on jadis dans le temple de Delphes. P. Leroux s'empare de cette maxime, comme avait fait Socrate, pour c(mibaltrele matérialisme. Connais-toi bien, en effet, et ne t'arrête pas aux premières apparences; mais va hardiment jusqu'à l'invisible. Ce qu'il y a de corporel et de terrestre en toi n'est pas tout, et n'est même que la moindre partie de ton être ; l'essentiel est l'âme, qu'on ne peut voir des yeux du corps, et qui est déjà du ciel. La science doit s'élever jusque-là, sinon elle reste toujours matérielle, quand même^ elle contemplerait les astres au plus haut des cieux. L'âme est quelque chose de supérieur encore, et cependant elle se trouve plus près de chacun de nous, comme la source toujours vive de nos sensations, de nos sentiments, de nos connaissances.
Rien de trop, lisait-on encore à Delphes, et cette seconde maxime aide P. Leroux à combattre un spiritualisme outré. Ne vise pas au delà du but, et ne va pas te perdre loin de ce monde dans la région des purs esprits. Ne prétends pas escalader l'Olympe et contempler Jupiter face à face: un mortel ne peut supporter son éclat, il en serait foudroyé et
aïK^anti. Demeure donc en ce monde, mais sans tenirpom' cela ta tête com'bée vers la terre, à la façon des animaux, et tes yeux attachés seulement aux choses qui se mangent et se boivent: regarde plutôt autour de toi les autres hommes, tes semblables, dont chacun est si proche de toi et si semblable à toi, qu'on dirait un autre toi-même ; et n'arrête même pas tes regards au présent, mais étends-les au large et au loin, dans l'espace et dans le temps, sur toute l'humanité, sur son passé et son avenir. Ainsi tu trouveras devant toi la perspective de l'infini et le champ de l'idéal divin.Tu feras de la terre le ciel même, et de la vie présente une vie religieusement comprise et sanctifiée. La tâche de l'homme en ce monde est assez belle encore, sans qu'il ait besoin de porter son ambition au delà. Insensé celui qui se plaint qu'on y est à l'étroit et qu'on y étouffe: l'infini, au contraire, de toutes parts, s'y montre à perte de vue, d'abord l'infini de la pensée humaine, qui trouvera toujours à s'exercer, à s'accroître, à s'agrandir, et surtout l'infini de la souffrance humaine, qui toujours aussi aura besoin, pour la soulager, d'une bonne volonté et d'une charité également infinie. « Alexandre trouvait la terre trop petite pour le contenir. La terre est assez grande pour occuper des millions d'Alexandre, non pas à la conquérir d'une façon grossière, en la ravageant, mais à la connaître, à la féconder, à la perfectionner, à la civiliser, à la moraliser. »