CHAPITRE V
Jean Reynaud (1)
1. Une belle âme (ç. 368). — 2. Problème du mal {p. 375). — 3. Solution de la science (p. 379 ). — 4. Solution de la métaphysique et de la Ihe'olof/ie (p. 383). — 5. Conclusion (p. 391).
1. Une belle ame . — Lyonnais de naissance, Jean Reynaud grandit en Lorraine, chez son tuteur, Merlin de Thionville. Il dut à cet homme de hien le sentiment vrai de la Révolution française, et plus tard il raconta sa vie, en exposant lenrs idées communes sur l'org-anisation future de la démocratie. Reynaud, sorti le premier de l'École polytechnique, est envoyé comme ingénieur des mines en Corse. De là il suit avec une sympathie ardente la prédication saintsimonienne en France, et les Pères de la doctrine savent qu'ils peuvent compter sur lui. A la fin d'octohre 1830, an premier appel que lui adresse Enfantin, il demande aussitôt sa mise en disponihilité, bien résolu à accourir, quelle que sera la réponse du ministère. Cependant il aimait son île sauvage. « Je verserai des larmes, dit-il, quand mes montagnes disparaîtront derrière moi dans les vapeurs de la mer. Où la grandeur de Dieu paraît-elle plus imposante que dans le désert? N'est-ce pas en s'éloignant de la société que l'on
(1) H. Taine,Rey. des Deuv Mondes. \<"^ août IS'îo; —Th. -Henri Martin, Vie future, 1855 (l'» édit.) et 1858 (2e édit.) ; — E. Cnro, Etudes morales sur le temps présent, 1855, l'"'^ partie, oh. i et ii.ot l'Idée de Dieu et ses nouveaux critiques, 1864, ch. vni; J. Simon, Religior naturelle, 1856; — Henri Martin, ./ert?i Reynaud, br., 1863; — E. Legouvé, Jean Reynaud, br., 1864.
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parvient à la comprendre mieux? Jamais mon àme ne sest élevée plus haut que lorsque, du sommet des montagnes, mon œil errant se promenait sur les contours de la Méditerranée. Adieu aux pasteurs ! Ils ont rompu le pain avec moi, et ils ont armé leurs longs fusils pour me protéger : je les aimais, ces gens simples, quoiqu'ils ne fussent pas mes frères ; mais adieu ! je pars pour toujours. Plus n'est besoin de poignard à la ceinture ni de l'habit des montagnes; je rentre dans les villes. » Et il parle de la sombre tristesse que lui inspire la société qu'il va retrouver : « Je m'y sens gêné, mal à l'aise, chacun de mes gestes y heurte quelque chose, et rien de ce que je pense, de ce que je sens, n'y trouve d'écho. » N'importe : ses frères l'appellent, il obéit avec joie. <( Adieu repos, aisance, amis, adieu tout! Vienne le travail, les privations, viennent les misères, les persécutions, s'il le faut. Au milieu de mes frères, le mal ne saura m'atteindre. » C'est que de temps à autre, en Corse, lui revenaient à l'àme « ces dégoûts si amers, ces nausées de la vie, qu'il sentait si vivement avant de connaître la doctrine; » et il songeait pai'fois, dans ces accès d'humeur noire, « à se faire tuer aventureusement sur les frontières, » sans doute pour la cause de l'indépendance italienne. Puis les sentiments religieux, qu'autrefois à Paris il ne comprenait pas encore chezlessaintsimoniens, il les avait éprouvés vivement lui-même dans la solitude. « Je sens en moi comme un vide profond, comme un abîme ; j'ai besoin de le comlder d'amour. » Reynaud avait donc bien la vocation, et la famille saint-simonienne lui apparaissait de loin avec le môme genre d'attrait qu'a pour d'autres âmes la vie en commun des religieux dans un cloître. Il no peut quitter la Corse qu'au mois de janvier 1831, et accourt se jeter dans les bras du Père Enfantin. Celui-ci le fait aussitôt prêcher : « Reynaud sera superbe, disait-il, aux lundi, vendredi et samedi; il doit même être bientôt prêt pour les
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dimanches. » Au mois de mai, on l'envoie en province, avec Leroux, porter la bonne parole à Lyon. Reynaud y fut « sublime ». L'hostilité était vive cependant : « Ici, écrivait-il, tout le monde est religieux, catholique ou protestant; aussi grande accumulation de passions haineuses contre nous ; nous avions reçu une lettre menaçante d'un bataillon de braves citoyens. » On leur avait d'abord accordé une salle publique magnifique; mais le préfet la leur fit retirer. « Si nous avions une salle pour quatre ou cinq mille personnes, disait Reynaud, elle serait pleine. » Les deux apôtres excitent, en effet, une grande curiosité : <( Il me faut voir Lyon pour le croire. C'est comme une maladie, c'est comme une peste. Je crois qu"à la halle on ne cause que saint-simonisme. Ce matin, en demandant mon chemin à deux braves gens, qui heureusement ne me connaissaient pas, j'ai attrapé une grande histoire sur les saint-simoniens, qui vont, comme Pierre l'Hermite, pour faire une croisade. »
Cependant Reynaud se plaint déjà qu'à Paris on ne pense guère à eux, on les abandonne à leurs propres forces, sans un mot amical, sans un encouragement. Il reproche aux Pères leur indifférence, « chose dm^e et cruelle, dit-il, qui déchire et verse en l'esprit des gorgées d'amertume. » De retour à Paris, les dissentiments ne tardent pas à éclater. Une première altercation a lieu entre Reynaud et Bazard, le. 6 novembre 1831; cependant, le surlendemain, on les apaise. Mais dans les trois mémorables séances du 19, du 21 et du 27 novembre, Reynaud proteste contre Enfantin, dont Bazard s'est déjà séparé. Il accuse d'abord la doctrine, en général, « dabohr toute la liberté humaine, d'enlever à l'homme sa dignité et sa conscience. » Puis, sans se laisser abuser par les bonnes intentions d'Enfantin, il regarde ses idées à l'égard des femmes « comme immorales, et par conséquent capables d'aggraver le sort d'un
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grand nombre de ces malheureuses. » Et il en appelle làdessus à la conscience féminine elle-même : « Enfantin croit que la femme viendra légitimer ce qu'il a le premier annoncé, et c'est pom*quoi il marche la tête levée. Moi, j'ai foi (fue la femme lui écrasera la tête. » Autant que la réhabilitation de la chair, celle des intérêts matériels, de Targent, lui parait suspecte. « L'argent, dit-il, ne peut pas avoir de puissance morale. » Enfin la réalisation d'une société selon le cœur d'Enfantin ne donnerait, dit Reynaud, « qu'un monde de boue. » On ne laisse pas passer ses protestations sans réponse, et même, à la fin de la dernière séance, celle du -21 novembre. Enfantin se justifie si bien, « répandant à flots, autour de sa personne sacrée, la confiance et la vénération, » qu'un enthousiasme contagieux s'empare de l'assemblée : tout le monde s'embrasse, et Reynaud entraîné fait comme les autres, il se jette au cou du Père suprême. « Ce que je viens de voir et d'entendre, disait un témoin de la scène, me fait croire à des choses que je prenais pour des fictions. Il me semble avoir assisté au Discours sur la montagne. »
Toutefois la séparation était sans retour. La prédication de novembre 1831 à février 183-2, la retraite à Ménilmontant en avril, le procès du mois d'août, confirment de plus en plus Reynaud dans son éloignement. Il s'était toujours défié d'un mysticisme exalté, et déjà dans une réunion antérieure, Rodrigues s'étant mis à prophétiser, demandant à chacun s'il n'était pas vrai que l'Esprit-Saint fût en lui, Reynaud lui avait répondu par des paroles d'incrédulité ; il dut d'ailleurs se rétracter aussitôt, pour mettre fin à une crise violente, où ces mots avaient jeté le malade. Mais cet accident avait rempli Reynaud d'affliction et d'inquiétude. En décembre 18;Ji, Enfantin lui ayant adressé de sa prison de Sainte-Pélagie un derniej- appel, il y répondit de façon à cou-
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per coiii'l à toute correspondance. Il raillait, comme peu édifiant, cet appareil factice de la vie ouvrière que les saintsimoniens avaient étalé à Ménilmontant, puis ce « jjaptême du salaire », comme ils disaient, que bien d'autres reçoivent aussi, tous ceux qui ont besoin de travailler pour vivre; mais ceuxlà s'y soumettent « modestement et sans apparat. » Quant au « baptême de la prison, » que subissait en ce moment Enfantin, comme préparation, croyait-il, à un évangile nouveau, » Reynaud le juge sévèrement : « Je respecte trop, dit-il, la passion de Jésus-Cbrist, pour ne point éprouver du dégoût et de la douleur aux parodies et aux plagiats que vous en essayez. »
Au sortir du saint-simonisme, Reynaud se met d'abord à rédiger, avec Pierre Leroux et Hippolyte Carnot, la Revue encyclopédique. C'est là qu'il publie un morceau frappant sur V infinité des deux, où Ton trouve le germe de son grand livre de Terre et ciel. Puis, laissant cette revue, Reynaud et Leroux fondent ensemble, en 1838, une Encyclopédie nouvelle, pour renouveler au xix« siècle la vaste entreprise de d'Alembert et Diderot en 1731. Ron nombre d'articles de Jean Reynaud ont été réunis en trois volumes, sous le titre iVEtudes encyclopédiques,- et après sa mort publiés de nouveau en 1866-67. Les uns se rapportent à des savants et à là science elle-même: Bonnet en 1833, C/uvier en 1837, la Paléontologie en 1845, et une Théorie de la tore de 1834 à 1838. D'autres articles sont à la fois philosophiques et religieux, avec prédominance de la philosophie cependant : Condorcet en 1838, Pascal et Saint-Paul en 1844 et 1843. D'autres enfin ont pour objet l'histoire des religions : ce sont Zoroastre et Oriqène en 1841, et surloiit le Druidisme en 1847; en 1866 paraît de lui tout un volume qui développe les mêmes idées sous ce titre : Esprit de la Gaule.
En 1848, après la révolution de février, Hippolyte Carnot,
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ministre de riiistiiictiou publique, se souvient de Jean Reynaud, et le ciioisit comme sous-secrétaire d'État. Ces deux hommes, laits pour s'entendre, projetaient bien des l'éformes dans l'enseignement supérieur, secondaire ou primaire. Ils n'eurent le temps de rien réaliser. A la cimte de ce ministère, Reynaud passe au conseil d'État ; puis l'ancien ingénieur est chargé d'un cours à l'École des mines jusqu'en 1832. Enfin il donne au public en 18o4 son œuvre capitale, le beau livre de Terre et Ciel. Tous les philosophes l'attaquent à l'envi, et un conciled'évêquesle condamneàPérigueuxen 1857, Reynaud répond l'année suivante, puis se contente de remanier à plusieurs reprises la forme de son ouvrage, sans rien changer au fond. En 1864 paraît la quatrième édition, avec cette simple phrase [: « A ma mère, je dédie cette édition, moins imparfaite que les précédentes, d'un livre quelle a aimé. » Il écrit aussi, pour le Magasin pittoresque de sou ami Edouard Charton, des études fort intéressantes, qui forment en 1866 un volume de Lectures variées. Il meurt en 1863 : « Sa dernière joie, dit Henri 3Iartin, fut la nouvelle du succès complet de lopinion libérale et démocratique dans les élections de Paris. »
La mort ne l'efiraya pas, car il croyait profondément à l'immortalité de l'âme, et presque à son éternité. En 1861, reprenant un article de 1841 sur Zoroastre, il le dédiait en ces termes à Eugène Rurnouf, mort depuis 18o2 : « Ce n'est pas à votre mémoire, c'est à votre personne même, toujours vivante, quoique éloignée de nous par le trépas, que je dédie ce livre. » Et, se souvenant de la u généreuse philologie » de ce maître, et de son goût pour la théologie comparée, il ajoutait : « Toutes les religions, nous le disions souvent ensemble, participent de la même lumière, et, en s'éclairant l'une l'autre, elles font naître en nous la confiance et la sérénité. » Son âme aimante, pleine du sentiment de la jus-
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lice et de la bonté de Dieu, repoussait le dogme funeste de l'enfer, que n'implique pas du tout, quoi qu'on dise, l'esprit du christianisme. Il le déclarait bien haut, en adressant à son ami Chartoii une étude sur saint Paul : « Le sentiment de la justice et de la bonté de Dieu a toujours fait baltre nos cœurs à l'unisson. Il nous a toujours semblé, dès le temps des heureuses conversations de notre jeunesse, que c'était d'après le caractère de ce sublime modèle que nous devions chercher à former notre propre caractère, et que nous ne pouvions nous intéresser convenablement h tous les hommes en présence d'un Dieu précipitant ceux qui l'ont ofifensé dans les tourments éternels... Puissé-je contribuer à ouvrir l'avenir à un idéal meilleur et à fortifier dans les âmes la religion de charité ! » Il croyait à une autre vie pour chacun, avant comme après la vie présente, et se faisait à lui-môme l'application de cette singulière croyance. « Pour moi, dit-il, à M. Chauffour-Kestner, lorsque je pense à tout ce que j'ai eu à supporter de peines et de douleurs dès mon enfance, l'ayant nécessairement mérité par ma conduite dans une existence précédente, car de Dieu ne saurait découler nulle rigueur gratuite, je ne puis douter que je ne sois arrivé sur
la terre déjà chargé de grandes fautes Pour savoir par où
j'avais alors failli, je n'ai qu'à faire la revue de toutes l^s inclinations désordonnées qui ont commencé à se témoigner en moi dès mes premières années, et contre lesquelles j'ai dû lutter pour commettre ici-bas le moins de mal possible. » Il a donc réglé sa conduite de façon, dit-il, à « garantir sa vie future des conséquences que sa vie passée lui fait endurei* aujourd'hui. » Ainsi parle ce philosophe avec une candeur qui fait aussi le charme de certaines œuvres de Figuier et de Flammarion, favorables tous deux aux mêmes idées ; candeur qui lui gagna la tendre amitié de Legouvé, et surtout, le druidisme aidant, celle de Henri Martin.
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2. Problème du mal. — La philosophie, pour Jean Reynaud^ est quelque chose de phis que la science et que la théologie mOme : c'est, au sens le plus large du mot, la religion. Or la religion donne une réponse au problème du mal : c'est là son principal office, comme celui do la science est de découTiir les lois de la nature, et celui de la morale est de faire pratiquer le bien. Le mal est le problème philosophique et religieux par excellence ; à ce double titre, il préoccupe par-dessus tout Reynaud. Le mal est d'abord un fait, l'expérience de chacun ne le constate que trop douloureusement ; mais c'est de plus un fait nécessaire, qui dépend de certaines lois naturelles , et Reynaud le démontre en s'aidant de la science. On peut chercher un remède, et même à demi le trouver. On peut aussi, bien que ce soit plus ambitieux, remonter jusqu'à la cause, j'entends la cause métaphysique, et, au besoin, mystique. Le mal est pour certains esprits une énigme qui les irrite encore plus qu'elle ne. les afflige, et dont ils voudraient avoir au moins le mot ; d'ailleurs, ne faut-il pas connaître la cause entière d'un mal, pour en obtenir la parfaite guérison ? Reynaud, qui est un philosophe doublé d'un savant et aussi d'un théologien, ne recule devant aucune difficulté du problème. Il ne se contente pas de considérer l'homme seulement, comme ferait un moraliste et un psychologue ; il étend ses regards, bien au delà de Ihomme, sur toute la nature, et, au delà de la nature même, il ose les élever jusqu'au surnaturel, c'est-àdire jusqu'à Dieu. Parfois il parle comme un naturaliste, un physicien, un astronome ; parfois aussi comme un Père de lÉglise, comme un voyant et un illuminé.
Reynaud n'a plus les illusions naïves de Bernardin de Saint-Pierj'e, par exemple, qui voyait partout dans la nature des harmonies providentielles. Au contraire, il trouve prodigieux que l'espèce humaine réussisse à se maintenir, et, bien
plus, à améliorer son sort, au milieu de tant de forces hostiles. Que d'obstacles, en effet, n'a-t-il pas fallu vaincre? D'abord les lois de la pesanteur, qui courbaient la tôte de l'homme A^ers la terre, comme celle des animaux ; puis la distance entre des contrées qui avaient tout intérêt à échanger leurs productions; puis les océans et les montagnes, autres l)aiTiéres qui sont demeurées si longtemps infranchissables ; puis la rareté des choses utiles à la vie, et ces inégalités de température qui rendent tant de régions inhabitables et le séjour des autres si dangereux en certaines saisons. Tous ces inconvénients tiennent à des nécessités astronomiques et cosmologiques, qu'on ne peut pas changer. Il y a donc désaccord, bien plutôt qu'harmonie, entre la nature et les premiers besoins de l'homme, bien loin qu'elle nous fournisse toutes les commodités et les agréments de la vie. Tout au plus dans ces heureux climats, où l'homme vivrait de rien, la nature, qui lui prodigue tout presque sans travail, a pu lui paraître bienfaisante. Ne sufiit-il pas, pour vivre, d'un morceau de pain avec une poignée de cresson, ont dit les anciens sages ? et quel est le misérable à qui si peu de chose puisse manquer jamais? Mais cela manque fort bien, et à un trop grand nombre, dans nos villes modernes ; et d'ailleurs on ne s'en contenterait plus. Reynaud n'a donc pas tort de reconnaître les difficultés de l'existence pour l'homme sur cette terre, qu'il appelle ennemie.
Le mal toutefois est en partie vaincu par l'industrie de riiomme et par son énergie. Le geni'e humain trouve de quoi vivre, mais non pas en vertu des bonnes dispositions ou des bonnes intentions de la nature : les prétendus bienfaits de celle-ci, c'est par force qu'il les Uii arrache ; le peu de bien-être que l'homme est parvenu à se procurer, il le doit à son labeur opiniâtre, et non pas à la libéraUté de personne, et c'est presque entièrement son œuvre propre. Même lorsque
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les agents naturels paraissent le servir, c'est parce qne riiomnie en a longtemps étudié les effets, afin de prendre connaissance et de tirer parti de leurs lois. Mais son expérience ou sa science, qui lui permettent de les utiliser, sont du travail encore ; et, poui- èire un travail de réflexion et d'observation, il n'est pas moins méritoire que celui de ses mains ou de ses bras. Non, la nature ne met pas d'elle-même quelques-unes de ses forces au service de Thomme ; c'est lai qui a su les enrôler, malgré elle, et, comme dit Reynaud, aux dépens de l'ennemi. Le progrès industriel et scientifique est le premier remède qu'on a trouvé au mal qui vient de la nature.
Le mal subsiste toujours cependant, au moins sous les deux fonnes de la souffrance et de la mort. La souffrance fait partie intégrante du travail même; travailler, c'est toujours souffrir, ou, sipeu que ce soit, peiner. Fourier est un rêveur, quand il ne parle que de travail attrayant. Tout au plus Reynaud ose entrevoir un jour encore lointain, où les progrès des sciences auront élevé tous ceux qui travaillent à la dignité d'artistes ou de directeurs intelligents des forces de la nature. Il se les représente, ces travailleurs de l'avenir, non plus comme des hommes de peine, mais comme des surveillants qui n'ont qu'à guider, dans les champs et dans les ateliers, la nature agissant sous leurs ordres comme une aveugle et gigantesque esclave. N'importe : l'homme sentu^a toujours peser sur lui la malédiction biblique : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front »; et son visage, d'abord courbé vers la terre, a beau se relever maintenant, les sourcils, qui empêchent cette sueur de ruisseler sur son front jusque dans ses yeux, sont toujours là comme une marque indélébile de sa dure condition • il est condamné sur cette terre aux travaux forcés, et condamné à perpétuité.
Mais, lors même que Ihomine en ce monde aurait trouvé le secret de n'avoir plus le front baigné de sueur, il versera
toujours des larmes. Une autre peine que celle du travail, et plus terrible, l'attend, et c'est la mort, non pas tant pour lui, mais pour les siens, pour ses parents, pour ses amis, pour lous ceux qu'il aime. Le besoin d'aimer est insatiable et inlini ; il ne peut souffrir d'être resserré dans les étroites limites de la vie humaine. Que deviennent nos amitiés, dit Reynaud, si la mort ne nous permet de les nouer que pour un temps ? et si elle se joue, avec une ironie cruelle, de nos affections les plus saintes, lorsque, oubliant la misère de notre condition présente, nous avons l'imprudence de ne pas les arrêter dans leur essor ? Voilà le mal véritable, et qu'on ne pourra jamais guérir. Et, qu'on ne s'y trompe pas, ce que Reynaud fait entendre devant la mort, c'est la protestation du cœur humain, au nom de ses plus chères tendresses, et non le cri d'horreur et d'épouvante toute physique de l'être qui voudrait vivre encore. Reynaud ne pardonne pas aux philosophes du xviii^ siècle, et notamment à Condorcet, de prendre trop facilement leur parti de cette redoutable éventualité. Si la vie terrestre est notre seul domaine, si la mort est une borne que notre espérance n'ait pas le droit de franchir, quelle dérision, dit-il^ de vouloir embellir la vie 1 Plus elle sera douce, et plus dure en sera la privation. Il voudrâ-it triompher de cette terreur du trépas, à force de croyances sereines : si seulement mourir était pour les pauvres humains comme s'endormir, mais s'endormir en Dieu, du sommeil d'un enfant dans les bras maternels, avec la certitude de rouvrir le lendemain les yeux à la lumière I
Le mal ne doit pourtant pas rester sans remède. Les découvertes de la science n'y remédient qu'à demi : le progrès de certaines idées scientifiques et surtout celui des croyances nous montrera la vraie cause 'du mal, au lieu d'en atténuer seulement les effets, et pourra ainsi entièrement le guérir.