CHATEAUBRIAND ET M"" HE STAËL
avant, éclairée \)i\v la philosophie, et bientôt surtout accélérée par la science. L'humanité tout entière api)araissait, selon le mot de Pascal, « comme un seul homme, qui subsiste toujours et qui apprend continuellement » ; aussi avance-t-il désormais à pas de géant. Mais de tout temps, au dire des philosophes du xviii'^ siècle, la religion aurait été l'ennemie du progrès. Or Chateaubriand va soutenir justement le contraire : c'est le clirislianisme, selon lui, qui a le plus perfectionné les hommes; tout le bien qui s"est accompli dans l'humanité, c'est la religion qui en est l'auteur, tandis que la philosophie a surtout fait du mal. Il accepte donc ^on est toujours de son temps par quelque coté), il accepte en partie la thèse du xvm" siècle, il croit au progrès dans la littérature et dans l'art ; mais la cause n'est pas celle qu'on pensait, et Chateaubriand va la chej'cher ailleuj'S. La religion chrétienne, méprisée et bafouée par les philosophes, rejetée par eux comme la plus misérable et la plus funeste superstition, est par lui ramenée en triomphe, et laisse loin derrière elle la philosophie et la science même. Le progrès des arts et des lettres, qui s'était fait en dépit d'elle, assurait-on, le nouvel apologiste prétend qu'elle seule, au contraire, en a été cause ; et par conséquent ce progrès, loin d'être un argument contre elle, témoigne plutôt en sa faveur. Le christianisme, qu'on avait cru éliminer de la vie humaine comme un élément étranger et nuisible, est réintégré comme le ferment le plus actif pour elle de la parfaite santé.
De là un nouveau système de défense que vont employer tous les avocats du christianisme. Ils ne chercheront plus, comme les théologiens d'autrefois, à démontrer à priori la vérité de la religion, en la rapportant à son principe qui est Dieu. Ils exposeront plutôt avec complaisance ses merveilleux effets, alin de faire sentir à tous son utilité et sa beauté. Que d'institutions ou d'idées utiles et bonnes, cependant,
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no sosont inipns(''os quîx «^rand" poine, (^rùco h la raison et h rexpiM'iciirt'! >"inipoi-to ; lo r.ilholicisinc. qui lésa mnlostées (ValMud, roiilr.iinl iMisiiilo do les adiuclln' on lait, finil par los rovendiqnor comme siennos, |)oni' los exploiter à son profit, l.a doctrine dn prop^ros, par exemple, fut proclamée en dehors de lui par des philosophes et des savants ; elle lui était suspecte, et il ne l'aurait certes pas proposée le premier, car elle est trop contraire au dogme de la corruption originelle; mais maintenant qu'elle est devenue indéniahle, le catholicisme, par une hrusque volte-face, a l'air de la présenter comme son o'uvre propi-e, et s'en attribue hardiment l'honneur. Ainsi le verrons-nous l'aire l)ienl(H pour la iilx'ilc'' politique, ou le lihéralisme. puis pour la solidarité humaine ouïe socialisme. Kn attendant, comme on avait opposé au christianisme l'art, la littérature, la ])hilosophie, la science, Chateaubriand va montrer cpie toutes ces œuvres de l'homme doivent le meilleiM" d'i'lli'S-mémes à la religion cbn'tit'nne ou plutôt catholique. Files ne peuvent donc se déclarer contre elle sans ingratitude : ce serait faire comme ces enfants, drus et forts dun bon lait qu'ils ont sucé, qui battent ensuite leur nourrice rt It'ur uiére.
La philosophie et la science, la mt'taphysique et la physique mènent à la religion. Toute idigion est ?iiyslérieuse, et l'àme humaine a naturellement le goiU et le besoin du mystère. Or n'est-ce pas un effet du progrès même de la philosophie, (\o reconnaître (pie la raison a des bornes, que ses lumières ne s'étendent i)as a l'infini, mais s'arrêtent bientôt devant une région obscure où se cache on ne sait quel principe surnaturel? Le suprême effort (h; la spéciil.ition nesl-il pas précisément de s'a\enliiier. au <le|;i de noti-c atmosphère terrestre, jusque dans une région suj)érieui'e, (pii es! ))eiit-ètre le vide pour r''S|)iii, mais où l'âme continue de res|)irer à l'aise ? Le dogmatisme semblait avoir dit son dernier ujoI, et ce n'était pas
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le mot de la grande énigme de l'univers ; on était donc autorisé par ce silence à consulter autre chose que la raison. Devant les lacunes de la philosophie, la religion reprenait courage : à la lumière courte et froide du raisonnement, la foi s'empressait d'ajouter ou plutôt de substituer son llambeau. Ainsi la limite extrême du rationalisme marquait le commencement d'un retour à la mysticité.
Non seulement le mystérieux plaît à l'âme humaine, mais les mystères du christianisme sont ceux qui lui conviennent le mieux. Et Chateaubriand ne voit rien de plus beau, au point de vue de la morale et de l'art, que la Trinité, l'Incarnation et la Rédemption. Il célèbre Marie, la vierge-mère, médiatrice entre l'homme et Dieu, rôle qui convient, en effet, à la beauté surtout féminine. Il ne craint pas de se « couvrir de ridicule » (le mot est de M"'' de Staël), en écrivant un chapitre sur « l'éloge de la virginité ». Enfin il se complaît à détailler tout ce qu'il y a d'attrait et de charme pour le cœur, et aussi de séduction pour l'imagination, dans ces vérités où tant de critiques, après Boileau, n'avaient vu que des « mystères terribles ».
Et la nature, teUe que la science nous la fait de plus en plus connaître, n'apporte point de démenti à la reUgion. Chateaubriand raconte qu'il avait eu d'abord l'idée d'écrire une histoire naturelle « religieuse », pour l'opposer sans doute à l'Histoire de la nature qu'avait laissée Bufïon. C'est môme avec ce dessein qu'il aurait fait en 1791 un voyage en Amérique. 3Iais il avait été devancé dans cette tâche par Bernardin de Saint-Pierre, dont il se contentera de résumer l'œuvre, en l'enjolivant. En vain Buffon avait distingué plusieurs époques successives dans la formation lente de cet univers : Bernardin le montre qui apparaît tout formé sur un seul mot du Créateur, et Chateaubriand n'a garde d'y contredire. Bernardin est d'une ingéniosité parfois puérile à faire valoir
Ut LA PiiTLOSoriiir: i:n khanci:
dans Ips choses inillo liarmonics providoulicllcs : Chateau- Itriaiid ciiclu'rit encore sur les invcnlioijs de son devancier. Lt'S <,n"aiids spcrlacles de la naliirc on ses tableaux p;racieux ne lui sulTisi'iil pas. Il les ai'i'aiiL;»' cl les ap|)i'(''te, coiiiMii' si l)ai' rii\-nH'iMt'S ils n allrstairul pas assez la [xiissancp, ou la sa<;ess(' di\in(', <'l il ne songe pas (pic ses procédés d'atelier vont prouver peut-être son talent d'artiste, mais non plus le Renie du créateur. Ainsi, non content du sublime aspect (]ue l'Océan lui oIVre le soir a lnud (lini vaisseau, il montre à riiori/on, d'un côté, le globe du soleil (jui va disparaître, de l'autre, le globe de la lune (pii monte lentement ; puis, outre ces deux astres (piise balancent si bien, justement une trombe se dresse au N(U(I, parée de toutes les couleui's du prisme, pour former avec eux comme un glorieux triangle ! Ou bien il a vu, dit-il, un nid de bouvreuil ; mais c'est trop peu pour son imagination si ricbe : une rose donc pendait au-dessus : en outre, au pied même du rosier se trouve fort à propos un étang, poiM" l'elb'ter non seulement rarl)uste et le nid (pi'il porte, mais encore un grand arbre qui l'ombrage par derrière, et enfin, au-dessus de l'arbre, comme à point nommé, se lève l'aurore. Ilien ne manque à ce petit tableau : il est plutôt trop conqtlfl.a\ ec (.nil decb'lails doni laccinniilalion le surcharge. I)ieii n a pas besoin de ce lii\e (b' décors pour éclater aux \eu\.ft ces jjctils ai'lilices du peintre sont peu dignes du grand a ri <pu apparaît dans la nature.
l.ors(|uil exannue les chefs-d'œuvre de l'art liiini; in. Cbati-aubriand nionln- sniKt-nl la même petitesse de goût. Il n ante II- (bristianisme, non pour ce qu'il ajoute de sérieux et de mystérieux au ffunl d'un poème, mais i)lutôt pour les accessoires (pi'il |)eul fournil'. Il le réduit trop à n'être qu'une ' machine -, selon le ferme de la crilique liltt-rairc en ce lemps-la. et l'homme demeure le sujet j)rincipal de la i)oésie, connue le centre autour duquel doit graviter tout le reste,
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môme Dieu. Mais cest traiter ce grand Dieu des chrétiens un peu trop comme le paganisme vieillissant faisait avec ses divinités. C'est ne pas oser lui donner le premier rôle, faire de lui le principal personnage, par cet aveu naïf qu'il est pour cela trop au-dessus de l'homme. Alors qu'on ne vante plus le merveilleux du christianisme, connne éminemment favorable à la poésie, si l'on craint de s'en servij" et d'en remplir toutun drame ou toute une épopée. Chateaubriand essaya de mettre en pratique sa théorie dans les Martyrs : on sait quel en fut le succès. Mais ses préférences ne sont point si décidées en faveur du christianisme, qu'il n'avoue parfois mi faible pour l'antiquité. Lequel aime-t-il mieux, de Racine ou de Virgile ? Il semble bien que ce soit Virgile, au risque de trahir par une faiblesse bien humaine la cause qu'il prétend défendre. Ailleurs, dans le dernier des Abencerages, un Maure, Aben-Hamet, se montre, par ses sentiments chevaleresques, le digne émule des chevaliers chrétiens de la France et de l'Espagne, et parfois môme l'emporte sur eux. C'est que Chateaubriand n'est pas absolument certain de la thèse quil veut soutenir : que la nature humaine, sans le christianisme, n'est que corruption et bassesse irrémédiable, et que seul le christianisme peut l'ennoblir et l'épurer. Cette thèse, d'ailleurs, il ne l'a pas toujours soutenue : dans les premiers temps, il avait confiance, comme Rousseau, dans la bouté naturelle des hommes et n'attribuait pas encore tout ce quil y a de meilleur en nous à l'influence mystérieuse de la grâce, pour ne nous laisser en propre que notre imperfection. L'homme est imparfait, dira-t-il, et le christianisme est parfait : donc le christianisme n'est pas de l'homme, il est de Dieu. Singulière conclusion! Comme si un être humain pouvait se juger lui-même inq)arfait, sans être aussi parfait en quelque manière, ou du moins perfectible, et comme si ce sentiment et ce besoin de perfection, qui lui a fait accepter le
J^ i.A l'iiii.dSoiMiiK i;n IMANCK
rlirisli.iirisiiic (|iii iiis(|ii('-|;'i y irpoiK! le miiMix, n'était pas iiatiiiol t'M lui !
(llialeaiii)iiaii(l coiisidr're cuHii Ir cliiislianisiiK; dans ses pompes «'1 (l.ins st-s œiivi-fs. Ce sont (iai)ord ces belles cérémonies, doMi lui-même avait été si soiin • ni It'moin en Bretagne pendant son enfance. Là, parmi des populations simples et pieuses, le culte avait une grandeur naïve dont son ûme poétique était vivement touchée, et dont il retrace, encore tout ému el cliarmi', le iH<''l;incoli(pK' sou\enii". Les processions, les sacrements se tournent pour lui en scènes de mœurs populaires et champêtres, et deviennent des motifs didylles religieuses comme les petits tableaux d'Andn'' (Uiénier sont des i(l>llfs |)aïenni'S ou profanes. Quanl aux O'uvi'es de la l'eligion chrétienne, ce sont ses missions en Asie et en Amérique, ses établissements au Paraguay, et suitout en Europe ses hôpitaux pour les malades, ses hôtels-Dieu jusque sur les plus hautes montagnes pour les voyageurs; Chateaubriand en donne, selon sou li.ihitiide, de belles et vives peintures, <prun trait dépare cei)en(laut cà et là, comme lorsqu'il montre, à côté' des religieuv du Saint-lU'Jiiard, les animaux •■ devenus les instiinnenls de ces O'uvi'es sublimes, endjrasés riix-nii'nirs (le lardeiite charité' de leurs maîtres, et dont les cris sui' le soniincl des Alpes |)rocl;iiiieiil ;iii\ échos les miracles de notie i-eligion ! » Il a très bien senti d'ailleurs ce (jui fait la for«-e, mais |)eut-étre aussi la faiblesse de celte charité chiétienne dont il célèbre les prodiges : elle consiste moins d.ins r.iiiKMii' (1rs liduinirs (|M(' (laus l'.iuioiM' (Ir lUeu ; c'est Dieu seul «jii'on aime et non pas les peisonnes ; on craindrait, au contraire, de s'arrêter à C(dles-ci; on ne leur accorde «|uun regard distrait et déjà tourné ailleurs; on n'a i)uur elles (piiiii senlinienl supei'licifd et banal, dont elles ne sont pas le véritable objet; on ne songe «pi'à la réunion de l'homme avec Dieu au momeiil de la moil.
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Celte perspeclive du loniie lalal, joiiile au sentiment de notre impuissance à être heureux ici-bas, assombrit un peu l'œuvre, d'ailleurs si brillante, de Cbateau])riand. Le bonheur reste pour lui la grande préoccupation de la vie, et tout progrès ne lui paraît qu'une décevante chimère, si l'homme n'en l'esté pas moins malheureux. A quoi bon les sciences et les lettres? à quoi bon la civilisation et la religion même, si ce n'est pour rendre notre vie plus supportable? L'art, cependant, le grand art, sans doute par un sentiment plus profond de la misère de l'homme, a toujours été sérieux et triste, en un mot mélancolique. 11 l'était déjà chez les anciens, en dépit de leur paganisme ; le christianisme aidant, il l'est encore plus chez les modernes. Pendant cette période, la mélancolie est le mal dont la littérature soufifre partout, en France comme en Allemagne et bientôt en Angleterre : le Werther de Gœthe a précédé le Re)ié de Chateaubriand, que va ^\mvç,\Q Cliilde-Harold à.Q y\\vo\\. On accuse parfois de cette maladie le matérialisme des philosophes français ; mais elle sévissait déjà chez les Allemands, où l'on était plutôt idéaliste. Peut-être le progrès même des lumières, en éclairant davantage l'homme sur la vanité de sa condition mortelle, ne faisait qu'accroître sa tristesse. Puis ce progrès, réel seulement dans les constitutions et les législations des peuples, ne trompait-il pas l'attente des plus généreux, quand il s'agissait du bonheur de tous ?
Ici encore, c'est la religion sans doute qui guérira le mal. Chateaubriand l'assm'e, bien que ce remède ne semble guère lui avoir réussi à lui-même, pour qu'il puisse le reconnnander en toute confiance. Pascal avant lui avait eu un moment la tentation du doute, au point de se croire à tout jamais perdu : il s'était sauvé par la foi. Aussi avec quel accent de charité il presse ensuite les autres hommes, ses frères, de croire comme lui, de faire dire des messes, de prendre de l'eau bénite : « Je
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vous dis que vous y ga^Miercz, im'^iiie ou celte vie », el il ajoute que « ce discours est fait par un lioinine qui s'est luis à geuoux auparavant el aprc^'s », cl (|Mi a prir Dieu pour le salut de son procli.iin. (Mi clit'icln'rail m \ain do ces cris du cd'ur dans les belles phrases dr ('li.ilc.iiihriaiid. Se luoquail-il d'aller choisir coinine épisodes au (îrnif dn Clirhlianismc deux romans d aniouri L'un, Alain, se lerinine parcelle phrase désespérée : « Hounne, tu n'es cpi un soni,^' rapide et douloureux; tu n'existes tjue i)ar le malheur; lu ues (piehpie chose que par la tristesse de ton co'ur et l'élernelle mélancolie de la pensée. " Kt on lit dans Heur : « Je m'ennuie de la vie, je voudrais mourir ou n'être jamai-; né. » Est-ce donc là l'effet salul;iire que doil produire l.i reli^çion chi-i'-lienne? Mlle man(pi;iil, ce semltje, clie/ lui, de racines |)énélr;mt jiis(iiran fond du cd'Ui'; elle n'avait point <'ette sé\e (pu ciicule dans Iceime d'un vérilahle ap(»lre et y répand a llols une vie c(uunuinicalive. La relii^Mou vraie a son sanctuaire dans l'àme même, au lieu (pie C.li.iie.iMluiand la UKUdi'e siu'h.tul dans des cérémonicîs extéiieures ([iii lrap|)ent les yeux et peuvent méuM' tirer des larmes, mais pai- un eDfel nerveux, et sans que celles-ci part(!nl d'ini senlinu'ul de |)iélé ])rofonde. Ses contemporains déjà lui reprochaient de leur avoir pr(''senl('' le christianisme c(Hiinie lui beau (h'-cor. Kl, en effet, de uu'me «pi'uue imitation llM'àtrale du paj^anismeavaildécoré les fêles pul)li(jues sous la Uévolulion, une mise en scène du môme genre, enq)runtée celte fois à la relip;ion catholique, allait rehausser à .Ndlie-haiiie la ponq>e du sacre et du couronnement de l'euqK'reur.
On s'e.\pli(pie ainsi (pu- la religion n'ait pas apporté à Chaleauhriand ni a ses coulenq)orains la lran(pullil('' et la paix de l'àme. Il lallut attendre. JMS(|iie \ ers |s;{(). j'ehxpienci' aulrenient sjn( éic el eidrainanle de Lamennais, de Lacordaii'e, de Montalcnd)ei l; et de fait la vraie renaissance du catholicisme
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au MX» siècle date (!<■ là , ot non pas do niiateaulmaiid ni môme de Donald ou de Joseph de Maistre. La beauté poétique d'une religion suffit peut-être pour la faire admirer, non pas pour qu'on l'aime. L'émotion d'une espèce si particulière qu'on ressent par la littérature ou l'art, est loin d'être la foi ; elle est trop agréable pour cela. « J'ai i)leuré, dit quelque part Chateaubriand, puis j'ai cru. » Mais il y a bien de la différence entre les larmes que l'on verse ainsi d'abord, et qui amènent à croire, et celles qu'on répand parce que l'on croit, larmes amères celles-ci, vraies larmes de pénitence etqui effacent toute une vie de péché. Vraiment il a pleuré d'abord, puis il a cru, par plaisir de dilettante sans doute ! mais ceux qui commencent par croire, et pour de sérieuses raisons, pleurent bien davantage ensuite, et d'autres larmes. S'attendrir sur les beautés d'une religion est presque un signe que cette religion est morte dans les cœurs; on la regrette alors comme une personne aimée qui n'est plus là, on reconnaît trop tard tout ce qu'elle valait, et on l'idéalise par le souvenir. C'est comme le paradis dont Adam et Eve ne sentirent bien toutes les délices que du jour où ce fut pour eux une demeure à jamais perdue ; ou c'est comme la santé qu'on ne goûte pas tandis qu'on l'a, et qu'on ne savourerait bien que dès qu'on ne l'a plus. Or Chateaubriand, lorsqu'il ressuscite parla magie de son art un séduisant fantôme du christianisme, ne le fait pas rentrer pour cela dans les âmes; celles-ci en viennent seulement à douter si elles n'ont pas eu tort de le bannir: avec le christianisme, on était heureux en ce monde, tandis qu'on ne l'est guère maintenant sans lui. Mais cette comparaison du présent avec le passé, loin d'apaiser l'àme et de la guérir, ne faisait qu'aug-, menter son malaise, et mémo son désespoir. Les émotions qu'on éprou\e à la lecture de Chateaubriand sont tellement factices que si parfois on entre dans une église, espérant les retrouver, on n'y parvient pas toujours, tant la réalité paraît
Ch. Adam. o
-- l.\ lllIl.nSdlMIlK I:N IHANCK
(lillrrt'iitc (1rs iiii.i'^Mii.ilioiis (In prcstij^iciix ailistc, ri on sort (Icsencli.iiil.', (liMMi, t'I |)liis liisic (|ii';iii|);ira\;iiil. La iiKilaiicolic, comiiii' Cf'ilaiiies |)lai('s de lame, vciil iHre laissée en paix: (|ii(»ii lis lonclir |)as, à moins dNHrc sûr de la gii«^rir; anlii-nit'iil ou riirilc, on ri'\as|)(''n\ elle devient |)lns vive el plus douloureuse. Ainsi riliuleaubiiand. par son mei'veilleu\ labjcau du eliiislianisnje, ne léussit qu'à le faire ie<i:ret((M- peul-iUre el aimer, mais non pas à faire croire i)leincnii'iil en lui : sans donner de cerlilndr' el d'espérance pour la venir, ilaccroilia mis('M-e diipivsentdeloulleref^reldu passé; il ne fait <|u'ajouler nue sonlVrance de j)lus à làuje humaine.
1. M""" ni; Stakl. — Clialeaiilniand avait fait cette remarque sur le liviv Ih- lu Liitrrahirr. en ISOI : « M'"' de Stai'l donne a la |)liilosopliie ce que j'attrihue à la religion ; ma folie est de voir Jr-sus-dlirist partout commeM""'(leSla(M la perfectibilité. » Kl dans une note du (irn'u'du Christianhtnc, il fait observer <|ue d ailleurs la perG'clibilité ne s'accorde gui're avec une pliiloso|)bie (|iij n'admet dans iàme (pie la sensation, c'està-dii-e passJN ilé el inertie : pour avoir le droit de croire au progrès, il faut au moins être spirilualiste. (îette conlradicliqn (Mitre une croyance au mouvement progressif de riiumanilé et les théories (pii ((tent |)réc,isi''menl à l'ànie liiuiiaine tout ressort, devait hienl(">t frapper M"" de Staël. Ne pouvant concilier, en elfet, une philoso|)hie à tendance matérielle avec la foi au progrès lud'-lini, son choivest vite fait. Elle rejette une partie des doctrines du wuV siècle, afin de sauver l'autre. Le progrès s'e\pli((iie mal (lan> la i)liilnsophie de Locke et de Condillac, et encort! moins dans c«dles d'Helvétius et de d'Holbach : leurs principes, bien suivis, conduiraient |)lutôt à un étal (|r stagnation et de mort. Mais, grâce à Dieu, cette philosophie n'est pas la seule, et ce quelle ne peut expliquer, une autre I e.\pli(piera. Avant Victor Cousin, donc, M"'" de Staél se