M. DE BONALD
hors de sa nature, et n'existe pas encore à titre d'iionime véritable. Là-dessus Bonald rappelle, contre Rousseau, Leibniz, qui déjà reprochait à Hohhes de chercher la nature d'un être dans l'état priniilil', originel, autant dire embryonnaire, de cet être, et non pas dans la perfection dont il est capable. Afin de prévenir toute méprise du même genre, notre philosophe pi'opose une définition nouvelle de la philosophie. Ce ne sera plus seulement, comme l'avait dit Bossuet, « la connaissance de Dieu et de soi-même » ; le soi, qui est la môme chose que le 7noi, risque trop de mener di'oit à régoïsme en morale et à l'individualisme en politique. La philosophie sera donc « la connaissance de Dieu, de l'homme et de lasociHè » ; et, de ces trois termes, celui qui fait le mieux connaître les deux autres, c'est encore le troisième, c'est la société. La philosophie, Bonald ne se lasse pas de le dire, ne sera pas seulement morale: elle sera c sociale », ce qui est pour elle le moyen le plus sûr de devenir morale et même religieuse. « Je n'ai jamais considéré, dit-il, la religion, la morale, la philosophie, la politique, l'homme et Dieu même que relativement à la société ».
Les lois qui l'intéressent par-dessus tout sont donc les rapports domestiques et politiques, rapports qui constituent véritablement la nature, celle qui nous touche de plus prés et qui est aussi la plus importante à connaître pour nous, la nature de l'homme, avant celle des choses. L'objet principal de la philosophie, le centre auquel elle rapporte tout, se trouve ainsi déplacé : ce n'est plus l'homme au sens individuel du mot, l'individu humain, ([ui n'existe même pas; c'est l'humanité vivante et agissante dans le corps social, et qui demande à laphilosophie deslois. Et bien avant Lacordaire qui reprendra le même symbole dans une de ses conférences de Toulouse, Bonald, dès son premier ouvrage, au chapitre de Jésus- Christ, comprend dans ce sens largement humain Veccehomo
Vl i.A l'iiiLôsui'im. i;n khanck
.idn'ssr ;i riioiiiiiicdii'ii : •■ VoiL'i riioiiiiiic. un' dis-jc à inoimt^iiii', cl tous 1rs hniiiiiirs. Voila riiiiiiiaiiité ! »
Ainsi dans tons les |)rohlfnii's |»liil()soi)lii(in('s lîoiiald rtvstanrc cl n'inlr^rc Dicii. La parole, disail-on, est dinveiilion hiiniaine Non pas. mais clic vient de Dicn. La société, ii son tour, ne scrail-elle pas une ronvenlion liiMnaine ? Non, ejh" vient également de Dieu. La pliiloso[)liic étant la recherclic des canscs, clic ne doit pas s'arnMer, pour ainsi dire, à micôte, mais remonter jusqu'à Dieu; car lliomme n'est (pinnc cause seconde, c'est-à-dire encore un cilel, cl c'est le lorl de la pliilosnpliie modei'nc, lorsqu'elle croit découvrir des causes, de s'arrOler toujours à des etrcts. Les termes qu'elle ra|)proclic l'un de l'autre comme elTet et cause, sont de même natine, edets tous les deux. >Liis la vraie philosophie exige trois ternies : imi ell'el d alxini. puis un moyen ou iuslnnijenl par lequel est produit cet ellet, enfin ce qui emploie l'instrument ou moyen, c'est-à-dire la vraie cause. Alors tout se comprend : la parole ou \o vei-he est le moyen, parlons avec |)lus de res])ecl. le mi''(lialeur, dont Dieu, la cause sui)rémc, s'est servi |)oin- produire imi nous ce merveilleux effet, la pcnst'e, ou rinleiligence vi'aie des choses. La société humaine, I liiimanilé, que personnifie admirahlemenl Jésus- Christ, est aussi le moyen, le jucdiatenr, dont Dieu s'est servi |)our <"le\ei IJiouime a toute la perleclion de sa natiu'e. Kl Bonald s'applamiit de retrouver ainsi pai'toul cette trinilé de la cause, (\\i moyen et de retrct ; elle lui doime l'explication conq)lète. ehauché-e en vain j)ai" tous les philoso|)hes, pai-ce (pi'ils s'en lieunenl a un dualisme illusoire, celui do refl'el et de sa cause, «pii n'est encore elli^-UM^un' (piuu ell'et.
Le cara<-lère r(digii'U\ (pie Monald donne à son système ne doit |)as nous en l'aire mi-connaltrc la haute valeur même pour la raison, l ne philosophie à deuv termes, lesquels, étant d'' inême nature, se l'édiiisenl a un seul, des elTels par-
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toul, et toujours, rieu que des effets, qu'est-ce autre chose que le mécanisme universel? Mais cette philosophie à trois termes, au contraire, qui dans une prétendue cause et son effet ne voit qu'un moyen et sa fin, et fait planer au-dessus la cause véritable, la même pour tout ce qui existe, unique, par conséquent intelligente, puisqu'elle se sert de moyen ou d'instrument, toute-puissante, puisqu'elle produit et crée, au lieu de déterminer seulement deux phénomènes l'un par l'autre, qu'est-ce aulre chose que la doctrine de la finalité? Ronald, en effet, est le champion des causes finales, ou plutôt, comme il dit, des intentions finales, contre le xvni" siècle et ses continuateurs, Cabanis et Lamarck . 11 ne s'embarrasse pas des objections que peuvent lui faire physiciens et naturalistes. La finalité lui apparaît trop bien dans le monde moral et social, pour qu'il la mette en doute même dans le monde physique. Puis le grand motif de tant d'animosité contre elle, est-ce vraiment parce qu'elle ne prouve pas assez en physique, ou plutôt parce quelle prouverait trop dans la morale? Et, plutôt que de la reconnaître, que font les savants, ces prétendus amis de la nature? Ils espionnent celle-ci encore plus qu'ils ne l'observent; ils ne cherchent à la prendre sur le fait, comme ils disent, que pour la trouver en flagrant délit, ajoute Bonald, et la surprendre, s'il est possible, dans quelque écart bien monstrueux, dans quelque grand scandale, d'où ils puissent conclure le hasard de ses opérations. Et que proposent-ils, à la place des causes finales, pour expliquer les corps vivants ? Sans doute des lois bien constatées, et qui satisfont pleinement l'esprit? Non pas, mais des mots, comme » la force d'animalisation », « la tendance à fanimalité », « la gravitation vitale », mots vides de sens. qui n'en imposent qu'aux ignorants désireux de mettre la science aux prises avec la philosophie, mais qui ne font que détourner la physique de son véritable objet et jeter des doutes
•ii i.A l'iiii.osiiniii. i;n i hanck
sur la iiioralt*. A CfS abstradions Naines. (|iii iiit'iilciil, certes, les reproelios (iii'Au<i;usle Cioiiile adressera hit'iilol à la iiK-laphysique toiil eiilière, Hoiiald |iiélerei'ail, dune |)ail, une science |)nsitive, qui ne prend pas pdur la cause véritable on ahsolin* d lin lail iiiie lixpoilièse ni nn'iiie un aiilre l'ail, et, d'aulre part, uin* philosophie (pii ne reconnaît de causalilé réelle que dans la cause pi'cMnièie, cesl-à-dire dans la tontepuissance et rinlellifijence de Dieu.
Mais Hoiiald naccepte jamais les véritt'S à demi, il h^s lui tant tout entières. Au fond, ipie voulaient les philosoi)hes en excluant de leur système les causes finales, sinon tout expliquer, dans riionime comme hors de l homme, sans le concours de Dieu y A cette doctrine né<i[ative qui suppose l'absence de Dieu dans ce (pii esl poiiilant l'd'iivi'e de Dieu, lîonald oppose celle de la i)résence réelle de Dieu |)artoul dans l'univers. C'est le vé-ritable théisme, le théisme complet, relevé contre ratlK'isme. Kl (pTon ne se laisse point abuser par une doc- Iriiie moyenne, qui admet bien l'exislence de Dieu, mais refuse de reconnair<' à clia(|ue instantdausleschoses son interv enlion et son action. D'abord un Dieu <pii n'a<i;il pas n'existe pas non plus. Puis il est absent du monde, s'il ny exerce pas d'action ; (»n devrait avoii- le conrafj;e de l'avouer, et ne pas soutenir une présence qui ne se fail seiilii' en lien, une pn'sence tout idéale, " une présence (pii nest pas présente' ». " De même, en 178!». un certain |)arti en France voulait un roi (|ui ne fût qu'un être abstrait sans inllnence sur les lois. » Les âmes, en elfel, ne sont <pie de deux sf>rles, religieuses ou non : lesimes, (pu sentent la pré'sence de Dieu |)artoiil. an dehors et em'ore plus en tdles. dans les moindres événements de ce monde et dans leurs nntindres pensées, âmes toutes |)ént''(rées de r(dif,Mon; les auti'es, au conh'aire, (pii ne soie^'eiil jaiiiais an surnaturel, au di\in, e| (pii n'en ont |)as le senliinent. Ces dei'nières [)eu\enl bien pioiioiicer Ir nom de Dieu. ar^Mimenter sur son
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existence et se faire à elles-mômes l'effet de croire en lui ; ce n'en sont pas inoins des âmes atbt'*es, autant et plus peut-être ([ue si résolument elles le niaient. Déiste et athée se valent pour un chrétien ; ou pliit(U mieux vaut encore le franc athée que le déiste, cet athée honteux, pauvre homme, dit Bonald, qui, dans sa courte existence, n'a pas eu le temps de devenir athée. Et il reprend cette forte parole, que Bossuet déjà avait dite dans son Histoire des variations: « Le déisme n'est qu'un athéisme déguisé. »
2. Législation trimitive. — Nous sommes au point culminant du système, et nous n'avons maintenant qu'à redescendre. Ce Dieu, réellement présent et agissant en toutes choses, Bonald va le montrer à l'œuvre dans la législation, et dans la constitution ou le gouvernement de la société humaine. Nj l'une ni l'autre ne peuvent venir des hommes : elles ne viennent que de Dieu.
La Législation primitive, en 180:2, est une réponse à la Déclaration des droits de 1789. On avait proclamé les droits, non pas seulement des citoyens français, mais de tous les hommes dans tous les pays et dans tous les temps, droits qui échappaient à la prescription, bien qu'ils n'eussent jamais été reconnus, droits tellement essentiels à la nature humaine qu'ils en étaient inaliénables. On rétablissait ainsi en leur faveur, et pour leur assurer un fondement solide, l'innéité ; singulière contradiction dans un temps où la philosophie supprimait les idées innées. Les lois devaient être désormais l'expression de ces fameux droits, enfin reconnus et proclamés. Ont-ils cependant le caractèi"e de ûxité, d'immuabilité qu'on leur attribue ? Les philosophes, qui l'admettaient d'abord en principe, ne s'en sont pas toujours souvenus dans l'application. Ainsi Montesquieu connnencepardéfinirleslois, — et sa définition estacceptable, — « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature
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des choses ». Mais il oublia celle nnlure des choses, lorsqu'il ('\iiiniiu' «Misiiil»' les lois p.irliculirics des dilTércnts ix'uplos : il It's ('\|)li(|ii(' ((Mlles par des circoiislaïK't's exU-rieures, lii('('s du p.ivs. du l'Iiiiial. comiiM' si elles vaiiaiciil selon ces rirconslain'i's unîmes. Oiiaiila limissciii, il coin iiicnce par iii\ oiiiht la raison, (jiii <>;aiaiilil riiiiiversalilé el la nécessité des lois ; mais il (Inil pac avoiiei-, dans un iiioiuenldefranchise, qu'après ton!. ' un peuple a toujours le droit (\o chaiif^ei- ses lois, même It's iiirillnircs ; car, s'il Nciit se l'ain' mal à lul-nn'iiii'. (|iii estce (lui a le droit de l'en empêcher?» Voilà donc ces belles lois à la merci des passions humaines, comme tout ù l'heure des circiMislances physi(|ues ; cpic reste-t-il de la constance et de la lixilc (luoii leur allribiiail, comme venant de la nature onde la raison? Avouons pliih'tl (lu'ellos viennent de rhomnir seiileiiH'iil. Orriiomme est beaucoup plus passionné que raisonnable ; el. abandonné à lui-même, ses mo-urs se corrompent d'abord, puis. iné\il;ibleinenl, ses lois. lîonald en montre un e\('Mipl<' dans la socit'-lf domesli(iue ou la raiiiillc On y voit depuis bienlAt un siècle, écrit-il en 1802, un étrange relâchement de b)us les liens. D'un coté se sont insinuées dans l'esprit des curants des idées d'égalité avec leurs |)arents, et. dans leur c(eiir. des scnlimcnts d'insubordinalioii ; ils se permettent, en li'iir parlaiil, de les liiloycr, ce ipii est une mar(|ue do laniiliarilé ou de mépris, dans les deux cas indécente. De l'autre cAlé. b's parents, ([iii ont conscience de leur faiblesse, n'oseni l»lus se inonlrcr les matires, et ne songent qu'à devenir les amis. li'S coiilidents, li'op soiivcn! les com|)lices de leurs enfants. Mais ce «[u'on voit surtout dans les familles, c'est entre é|)OU\ le noiidu'e des séparations, lé'gales ou de l'ait, tfdlement accru depuis cin(|uanle ans, que les esprits sont tout dis|)osés. dit Moiiald. à recevoir comme un remède nécessaire la faculté du divorci' ; et «lans les trois premiers mois de M'X\, eu eilei. b' nombre des divorces à Paris seulement lut
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« au tiers des mariages ». Ouvrons niainlenant le code : il fournit, à l'usage des époux mécontents, des fils rebelles, des voisins (jui ne peuvent demeurer en repos, un véritable arsenal où chacun trouve des armes pour se détendre et aussi pour attaquer; il semble fait, ce code civil, pour un état de guerre entre les hommes, et donne levS règles du combat, quand il devraitplutôt donner les moyens de faire régner la paix. Quant au code criminel, digne complément de l'autre, il est d'une sévérité et d'une rigueur en proportion avec la faiblesse môme d('s mœurs, dont il prétend réprimer les écarts. Telle est la législation qui vient des hommes.
Donald se contente de rappeler à rencontre la législation qui vient de Dieu. Tandis que l'autre revendique des droits, celle-ci ne prêche que des devoirs. Et, si les lois sont véritablement les rapports nécessaires des hommes entre eux et les liens qui les unissent, ce sont bien, en elTet, des devoirs qu'elles doivent formuler; les droits ne font que désunir les hommes, et les isolent. Dans la famille, par exemple, avec des droits seulement, vous n'avez qu'un groupe d'individus, tous égaux par une fiction légale, toujours sur la défensive les uns à l'égard des autres, par crainte d'un empiétement ; vous n'avez, dit Bonald avec une grossièreté voulue, qu'un reproducteur de la race, une mère-nourrice et des petits. Mais, avec ces rapports moraux qui sont des devoirs, vous avez un chef de famille, le père; son ministre, la mère ; et des sujets, les enfants : vous avez un État. Et plus les mœurs seront fortes, moins les lois auront besoin d'être répressives. Bonald part de cette vérité que, si la morale régnait, elle remplacoi-ait avantageusement la jurisprudence et la rendrait inutile ; il en conclut que, si elle ne peut régner sans conteste, elle doit au moins avoir sa place, et la première, dans la législation. Les lois seront d'autant mieux observées que l'homme remplira mieux d'abord ses devoirs ; plus les sanctions de la conscience
W LA IMIII.OSOPHIE EN FRANCE
amont d'aiitorilr, iiioins celles dos tril)imaux seront nc'cossaires. Le code criiiiiin'l n'aura plus ht'soin d'Otre aussi dur, aussi iiditnnaiu, si le codt'ci\il se coiifornic au code nioi-il cl reli^MfUx ; mais la l'aildcssc des iuiimms l'cnd nécessaii'c la forer (les lois, à moins (|iii' (•l'IJcs-ci, comme poiu' le divorce. ua|»|)ork'nt au dévergondage des passions humaines leur scandaleuse complicité.
Ku vain tout le progrès des id(^es modei-m.^s tend à la séparation (le 1,1 loi et des choses de la conscience: Bonald prétend mainlenii' l'union, la confusion, devons-nous dire, de ce tpii est légal et de ce qui est moral et religieux. Il ferait de la jurispi'iulence la servante de la théologie. Vive, à l'entendre, le traite de Domat, à la lin du wu'' siècle, les Lois civiles dans li'nr ordre naturel, ou les devoirs de l'honmie sont élahlis d'ahoi'd avant les diverses |)rescriptions légales. Vive aussi le traité de Juslinien, qui date de Tantiquité, où il est question tout ensemhle des choses divines et humaines. C'est la morale, et l;i nior.ile i-eligieuse, (|iii doil eonstilner l.i première législation. In Irffixldlionpriniilire, et il apj)ronve encore un autre auteur du xvn' siècle. Nicole, pour avoir intitulé Essais de morale l'explication des épîtres et des évangiles. Consultez nn UH-decin sur le régime pro|)re à conserver la santé: vous prescriia-l-il d'jihoid des remèdes |)Our ari't"'ter la liè\re el apaiser les douleurs? .Non, mais il commence |)ar vous donner les grands i)réceptes de la tempérance, de la sohriété, du travail. Kt Honald est heureux de retrouver ('ucore ici trois tei'uies où l'on n'en voyait (|ue deux: hii'U. h'gislation, société, ;iu lieu de socit'-lé' et législalion seulenuMil. Le vrai ra|)port entre ces termes n'est pas, comme on le croyait, un rapport de cause à elTet entre la société et la législation, ou inveisement ; loules (jeux ne sont <|Ue des ell'els. La h'gishilion ne \ ieni |)as du peuple ou (le I Imuone. m.u's elle \ienl de Dieu, (|ui est la seide el unique cause, l;i cause |);irfaite ; la h-gislation est le