‹ La philosophie et le temps présentChapitre 23 sur 46 · DE QUELQUES TRAITS DISTINGTIF · texte numérisé non relu

DE QUELQUES TRAITS DISTINGTIF

Vessai fait songer à l'apprenti. Nombre d'écrits philosophiques sont nommés Essais. Vraiment tout philosophe est apprenti en môme temps que tout philosophe est maître. Je voudrais que ces deux mots fussent dits avec tout le sérieux qu'ils méritent. La langue a des instincts d'une merveilleuse sagesse. L'emploi ironique des mots en fait disparaître la justesse native. Assurément, il y a des railleries saines : il est bon de faire justice de la hautaine tyrannie des pédants, il est bon de faire fi de la fausse humilité des amateurs. Mais quoi qu'on en dise, le philosophe est un maître. Eh, mon Dieu, serait-ce donc la peine qu'il dissertât, qu'il discutât, de vive voix ou par écrit, serait-ce la peine qu'il fît le métier de penseur^ s'il n'avait rien à dire de ferme et s'il n'avait pas à produire une pensée solide? « Je suis assuré, dit quelque part Fichte, qu'il y a un soleil au ciel, que j'ai un corps ; mais je suis infiniment plus assuré qu'il y a une vérité, qu'elle est accessible à l'homme, qu'elle peut être clairement conçue par lui. Je dois encore être persuadé que, pour ma part, j'ai saisi cette vérité d'un certain point de vue qui m'est propre, et dans un certain degré de clarté, sinon je me tairais, j'éviterais

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d'enseigner ou d'écrire*. » Tout philosophe doit pouvoir répéter ces paroles. La philosophie est doctrine^ ou elle n'est rien. Le philosophe a une autorité magistrale^ ou il ne mérite pas qu'on prenne garde à lui. Et, d'autre part, quel est le penseur digne de ce nom qui, considérant l'ampleur, l'immensité de l'objet de son étude, oserait se flatter de le parcourir, de l'embrasser, de le posséder tout entier? Comment ne donnerait-il pas en coi iscience le nom d'Essai à ses explications les mieux justifiées? Ne sont-ce pas en effet des tentatives pour pénétrer le sens de l'univers ? Et qui, se mesurant avec la grande énigme, pourrait faire l'épreuve de ses forces sans faire l'expérience de son incurable faiblesse ? Le maître le plus sublime, le plus autorisé, le plus sûr, dès qu'il est un maître humain, n'est jamais qu'un apprenti ; et c'est son honneur de le sentir, de le voir et de l'avouer.

Mais une doctrine ne fût-elle plus de l'homme et eût-elle une constante et infaillible rectitude, elle aurait encore ce caractère de se proportionner

1. Méthode pour arriver à la Vie bienheureuse^ onzième et dernière leçon, p. 321, 322 de la traduction de M. Francisque Bouillier.

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aux esprits en y entrant et de n'y entrer qu'à la condition d'y susciter une action qui leur fût propre. Une doctrine fixée en dogmes précis parait la chose la plus immobile qui soit au monde : regardez-y mieux, et vous verrez qu'à moins de n'être plus que lettre morte, elle contient en elle une source incessante de mouvement. Le dogme est défini et arrêté, sans doute; telle ou telle proposition qui lui est manifestement contraire étant survenue ou prévue, cette façon d'entendre ou d'énoncer un point de doctrine est exclue comme mauvaise et fausse. Le rôle de la définition, nous avons déjà eu occasion de l'indiquer, c'est de prévenir l'erreur ou de la repousser : c^est une frontière bien tracée et bien gardée ; mais, au sein de la vérité, le mouvement ne cesse pas, et sans cesse aussi il faut revenir à la frontière pour surveiller les mouvements ennemis, que dis-je? pour y trouver un moyen de se préserver au dedans de la somnolence et de la torpeur. La définition épuise-t-elle son objet? Le dogme a-t-il jamais dit son dernier mot? N'est-il pas fécond, ne renferme-t-il pas en ses entrailles des trésors toujours nouveaux ? La vérité vivante a une perpétuelle jeunesse, une puissance merveilleuse de

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renouvellement. Sous la formule qui la protège, elle ne dort pas, elle agit ; et les esprits vivants, travaillés par elle, agissent eux-mêmes.

Voilà ce qu'il faut bien comprendre. Ni une doctrine ne s'imprime mécaniquement dans l'esprit ni elle ne s'y maintient d'une manière inerte. Elle se fait recevoir ; et la recevoir, c'est penser sous l'impulsion qu'elle donne. Penser, entendons-nous bien? c'est-à-dire agir, et comme se mouvoir intellectuellement d'un mouvement propre. Puis la doctrine, une fois reçue, ne se maintient que si la pensée qu'elle a mise en branle ne cesse de se mouvoir pour la considérer, pour l'ouvrir, pour se promener à l'aise en ses profondeurs. Autrement la lettre demeure, mais le sens se perd.

Une proposition de pure science entre toute faite dans l'entendement : une proposition doctrinale, fût-elle une définition dogmatique, est toujours suggestive. Je nomme suggestif ce qui fait penser. Je ne dis pas seulement que la proposition doctrinale laisse penser, je dis qu'elle fait penser. Comme elle sort de la pensée, elle va à la pensée. Elle n'est pas l'énoncé abstrait d'une idée tout abstraite. Elle est pleine de sève. L'esprit qui manque lui-même de sève est incapable de la

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concevoir. A qui ne vit pas le contact de la vie ne communique rien.

La philosophie qui est doctrine est aussi spéculation. Ce nom est bien remarquable. Spéculation vient du latin speculari^ et speculari, c'est observer, observer de haut, observer pour comprendre. C'est aussi observer ce qui est en haut, et toujours afin de comprendre.

Dans la langue militaire, le speculator est un éclaireur : il explore les lieux, en quête d'indications sur les desseins et les mouvements de l'ennemi ; il est en observation, il fait le guet, il est aux aguets, épiant, espionnant môme : son office et son but, c'est de surprendre un secret en regardant;

Dans un autre ordre de choses, l'augure qui a l'œil fixé sur le vide des cieux, et y cherche un signe, par exemple, l'oiseau dont la présence sera une promesse de succès et de joie, celui-là aussi observe pour surprendre un secret :

JatD vacQO lactam (avem)cœlo speculatas^...

Le même mot s'applique encore à celui qui ob-

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