‹ La philosophie et le temps présentChapitre 7 sur 46 · PRÉFACE. H · texte numérisé non relu

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6t qui est si difficile, vous rendrez aux esprits un plus signalé service qu'en vous creusant la tête pour débiter des nouveautés surprenantes. De même, si vous vous appliquer à dissiper les ombres qui obscurcissent les premières vérités : tout esprit les emploie, si je puis dire, ces vérités, sans y prendre garde ; forcer les plus inattentifs à y prendre garde, ce n'est pas une œuvre médiocre.

Tout cela, c'est commencer par le commencement, et c'est l'indispensable condition de l'étude.

Que je vouerais contribuer à remettre en honneur cette façon simple de prendre les choses! Nous sommes trop compliqués, trop raffinés, trop subtils, et nous en souffrons. Je dirais volontiers à nos jeunes gens quand la peur de la banalité les jette dans la quintessence : L'air que nous respirons, le soleil qui nous éclaire, la terre qui nous porte, voilà des biens que nous avons tous à notre disposition, qui sont communs à tous : en sont-ils moins précieux? Vous en découvrirez par de savantes analyses la nature et les lois ; et vous en trouverez des

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usages nouveaux et comme des emplois rares et extraordinaires. Mais vous ne commencez point par les dédaigner sous prétexte que, pour les reconnaître et les posséder, aucune recherche lointaine n'est nécessaire et qu'ils ne sont le fruit d'aucune préparation exquise, d'aucun art raffiné.

Ainsi des idées communes, ainsi des vérités communes. Vous y pourrez trouver d'incessantes nouveautés, vous en pourrez exploiter à votre gré l'inépuisable richesse : mais à une condition, c'est que vous n'ayez pas commencé par les renier ou les négliger, ou les méconnaître, et que les tenant pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire pour la commune lumière des esprits et les communes règles du jugement, vous ayez eu à cœur de les dégager des ombres du préjugé, de l'ignorance, du malentendu, de la passion, et que votre travail sur elles ait consisté à en vérifier, à en justifier l'indispensable besoin, l'indispensable usage, la nature vraiment commune, c'est-à-dire ici vraiment humaine, mieux que cela vraiment universelle, et partant, si vous le savez voir.

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la divine origine et la divine autorité.

Voilà comment l'étude raffermira les esprits. (c Rien n'est plus sûr que la lumière », a dit Malebranche, et c'est une belle parole. Les débats qui nous passionnent n'auront jamais de fin, ni même de trêve sérieuse, que par quelque accroissement de lumière. Aucune question ne sera tranchée par la force seule ni par la seule autorité. Le sentiment, la bonne volonté ne viendraient seuls à bout de rien. Pour finir quelque chose, il faut la lumière. Vous ne rétablirez le christianisme dans les esprits que si vous montrez ce qu'il est. Vous ne dissiperez les fantômes qui en éloignent tant d'hommes, que si vous exposez les dogmes tels qu'ils sont. Vous ne résoudrez les questions sociales, ou vous n'en préparerez la solution, que si vous en faites une étude patiente. Aux fausses idées il faut substituer des idées vraies, aux faits mal connus ou mal interprétés, les faits bien décrits et bien expliqués, donc partout et en tout, aux ombres la lumière, là des choses mieux vues, ici des définitions précises, ailleurs des enquêtes bien conduites.

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des investigations minutieuses, toujours des clartés acquises à partir d'une clarté première, grâce à une méthode qui, usant du peu que l'on a d'abord, accroît insensiblement ses conquêtes, en sorte que l'objet tout entier s'illumine, et l'esprit tout entier se pacifie :

Pacatumque nitet dififuso lumine cœlum.

Encore une fois, ce n'est pas un médiocre mérite, pas plus que ce n'est un médiocre labeur, que d'obtenir, par l'étude, cet apaisement dans la lumière. La compétence est précieuse, et elle coûte beaucoup d'efforts.

Elle suppose une connaissance exacte du détail que personne n'acquiert sans peine, et une haute clairvoyance qui est un don, je crois, mais qui ne se conserve et ne s'augmente que par un usage excellent de l'esprit. Ceux qui s'abîment dans le détail la perdent. A force de ne regarder qu'à la loupe, on ne sait plus voir de loin ni de haut. Les vues larges et hautes sont le propre des esprits libres, vigoureux, souples, dont la vitalité n'a point été diminuée par les artifices d'une cul-

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ture trop raffmf^e, et pour avoir celte compétence qui unit à la précision du document, la fermeté du jugement et Fampleur de la pensée, il faut savoir tenir son esprit audessus de son ouvrage. C'est à ces conditions que rien n'est plus sûr que l'étude, parce que rien n'est plus sûr que la lumière, et vraiment on cherche la lumière, on travaille h faire la lumière, et l'on n'a peur ni d'elle ni de la peine à prendre pour la discerner ou pour la suivre.

C'est ici qu'un nouveau dévoir intellectuel apparaît. Chercher la vérité, c'est bien. Étudier pour découvrir la vérité, pour la voir et la faire voir, c'est bien. Mais ce n'est pas tout : il faut encore ne pas résister à la vérité. Or, l'on résiste à la vérité si, la voyant, on n'ose pas prendre parti pour elle ; on résiste aussi à la vérité si, voyant oii elle mène, on s'arrête de peur d'aller trop loin à sa suite. Manquer de fermeté pour tenir la vérité, manquer d'élan pour suivre la vérité, c'est la trahir, et la trahir par peur. Il y à des peurs très délicates. Craindre de s'engager, de se compromettre, ce peut être une

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lâcheté grossière, quand on a en vue des intérêts grossiers eux-mêmes. Mais on peut redouter de se rétrécir l'esprit en prenant parti, de laisser glisser quelque côté des choses en voulant serrer de trop près telle vérité, que sais-je? de se fixer dans quelque forme rigide, trop littérale, ou d'avoir des prétentions dogmatiques présomptueuses, et l'on aime mieux voir, comprendre, sans conclure. Peur délicate, ai-je dit, délicate illusion, et par cela même bien dangereuse. Déclarer la vérité connue, ni plus ni moins, et se déclarer pour elle, ce n'est pas étroitesse d'esprit, c'est vigueur d'esprit. Il faut mépriser ces craintes chimériques, comme il faut mépriser d'autres craintes moins raffinées, mais spécieuses encore, celle par exemple, d'être classé, de se voir appliquer quelque épithète, quelque étiquette malsonnante. La vérité vaut bien la peine qu'on s'engage pour elle et qu'on se compromette, et, si c'est en jugeant bien qu'on s'expose à être mal jugé soi-même, c'est un petit malheur qui, d'ailleurs, tôt ou tard, est réparé : ne le fût-il jamais, l'hon-

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neur de bien juger devrait suffire, car enfin Fesprit est incomplet tant qu'il ne s'acquitte pas de sa fonction naturelle et de son office propre, qui est de juger; la pensée est stérile et inefficace si elle n'ose pas prononcer sur le vrai et le faux : prendre parti pour le vrai, c'est sa raison d'être, c'est sa dignité, c'est ce qui fait son prix.

La netteté est déjà une sorte de courage intellectuel; la fermeté du jugement en est une autre. Ce qui est le dernier achèvement du courage, c'est d'ajouter à cette allure décidée l'élan quand il le faut. La vérité apparaît avec des suites qu'une ame timide ne sait ni envisager ni accueillir. De là tant de démarches incomplètes^ tant d'arrêts dans le développement naturel de la pensée. On voit, par exemple, que tous les usages de l'esprit ne se valent pas. Cela est clair. A cette lumière on ne résiste pas quand on a l'intelligence droite et qu'on est sincère. Mais voici que l'on entrevoit, que si cela est, il y a des devoirs intellectuels. On ne dit pas non, on ne dit pas non plus oui hautement. Pourquoi? c'est que l'on aperçoit cette consé-

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quence, que si user de son esprit de telle façon est un devoir, être hors d'état d'en user ainsi peut dépendre de notre volonté, et par suite encore, nous pouvons être coupables de nous être mis dans cette situation, donc l'erreur peut être une faute. Cette culpabilité de l'erreur, voilà ce qui paraît effrayant, et par peur, on résiste à la vérité connue, on s'arrête quand il faudrait aller, on supprime ce qui serait pourtant la suite légitime de cette première proposition, à savoir que tous les usages de l'esprit ne se valent pas. La peur paralyse tellement parfois qu'on mettrait peut-être plutôt en doute cette proposition elle-même que d'en admettre une si naturelle mais si inquiétante conséquence.

Raffermissons donc les esprits. Armons-les pour l'étude, armons-les, contre toutes les peurs qui peuvent rendre l'étude incomplète ou inefficace. Rappelons que c'est de courage surtout que nous avons besoin.

Le courage sera encore nécessaire en présence de ces aspirations ressenties aujourd'hui par toute âme d'homme considérant la question qui, pour nous, prime tout, la question de

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la vie. Si ces aspirations peuvent dévier et s'évanouir dans un mysticisme sans consistance, n'est-ce pas surtout faute de courage? Vagues, on les caresse doucement, on s'y plaît, on se sait gré de les entretenir. Précises, elles deviennent gênantes : elles nous demandent des sacrifices, elles exigent de nous que nous y conformions, non plus des rêves, mais nos actes et notre vie. Je voudrais que ces besoins d'âme si profonds, si universels à l'heure présente, et toute cette inquiétude, tout ce malaise, tous ces mouvements vers ce que l'on nomme l'au-delà, ne demeurassent point vains. Je voudrais qu'on eût le courage d'en saisir le sens et d'en déterminer l'objet. Je voudrais qu'on ne parlât pas si aisément d'une bonne volonté ni d'une foi sans objet; qu'on ne dît pas avec tant d'assurance que rien n'est assuré; qu'on ne déclarât pas si confidemment que l'espoir d'une vie future gâte la vertu, et qu'on hésitât au moins avant de décider que la morale n'est jamais assez pure si l'on ne doute de tout et de la morale même, tenté d'y voir une suprême duperie. Ces raffinements d'un

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mysticisme à rebom's ont des séductions qui entraînent les âmes molles et les amollissent encore. Travaillons à raffermir les âmes en faisant la lumière sur tout cela. Ne confondons pas le mystère avec ces inventions d'un mysticisme malsain, ou du moins ne prenons pas des mouvements commencés et trop tôt arrêtés pour les démarches normales de Thumaine pensée. S'il est vrai qu'aujourd'hui, tout est affaire d'âme, entendons cela au sérieux et complètement. Ayons le courage de voir ce que cela signifie et d'aller jusqu'où cette vue nous mène. Faisons si bien que Dieu, appelé par son nom, ne soit plus un épouvantail.

Rappeler aux hommes leurs devoirs est toujours une tâche ingrate. Leur rappeler leurs devoirs intellectuels est peut-être ce qui leur plaît le moins. Aussi bien ce livre n'a-t-il pas été composé pour plaire. S'il réveille l'attention de quelques-uns, il atu*a contribué pour sa petite part à ce raffermissement si désirable des esprits et des âmes dans le temps présent. C'est aux philosophes qu'il s'adresse particulièrement; mais à tout homme qui pense il

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