LA CONCEPTION DE LA PHILOSOPHIE ET LA DOCTBINE DES IDÉES
Malgré les oppositions qu'elle avait d'abord rencontrées, la philosophie cartésienne ne tarda pas au dix-septième siècle à conquérir un empire étendu sur les esprits : et il arriva alors que, constituée comme une philosophie qui mettait à part les vérités de la foi, elle contracta cependant dans bien des intelligences une alliance plus ou moins intime avec les vérités de la foi. Bossuet, tout en restant fidèle sur bien des points à la tradition scolastique, montre, au moins pendant quelque temps, un certain attachement au cartésianisme, et, dans le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, il prend à son compte certaines idées cartésiennes : il se défie surtout des paradoxes du cartésianisme et des interprétations que certains cartésiens donnaient des dogmes chrétiens. Arnauld, qui devait si vivement combattre Malebranche, encourut de Jurieu le reproche d'être plus attaché au cartésianisme qu'à la foi : du cartésianisme il défendait surtout le spiritualisme, le dualisme, mais non ce qui allait dans le sens de l'idéalisme ou d'un rationalisme défini : il tendait à ramener les idées claires aux idées
MALEBRANCHE
de bon sens, — précurseur en cela des Écossais. — Fénelon défend TaHiance de la religion et de la métaphysique,—de la métaphysique cartésienne ; — après avoir combattu Malebranche sous l'inspiration de Bossuet, il semble garder quelque chose du ton et de TaHure de Malebranche quand, dans la seconde partie de son Traité de Vexistence de Dieu, il développe éloquemment ses conceptions sur l'Infini et sur l'Être éminemment tout être.
Mais le philosophe qui introduit dans son adoption du cartésianisme toute une philosophie originale, et qui l'exprime par surcroît dans la langue la plus souple et la plus noble, la plus ordonnée et la plus vive, abondante en expressions relevées et magnifiques, c'est Malebranche.
Quoi qu'il doive à Descartes, Malebranche ne philosophe pas de même façon que Descartes, ni avec les mêmes préoccupations, ni pour le même objet. Descartes est avant tout en quête de la méthode qui permet de découvrir, par progrès réguliers et quasi illimités, la vérité dans les sciences et des raisons qui garantissent la certitude complète des connaissances acquises par cette voie : toute sa métaphysique, avec les affirmations qu'elle contient, — - affirmation de notre être comme être pensant, — affirmation de Dieu comme Etre infini qui crée par sa liberté non seulement les êtres, mais les vérités, et qui assure absolument par sa véracité tout ce que nous jugeons vrai en vertu d'idées claires et distinctes, — affirmation de l'existence des choses corporelles et de la différence radicale du corps et de l'esprit, —toute sa métaphysique tend principalement à justifier sa conception de la science universelle et en particulier de sa pliysique géométrique ; certes Descartes met à un haut prix la culture de la raison pour eHe-même, mais il la lie très intimement à la satisfaction d'ordonner le savoir et de conquérir par le savoir le pouvoir de dominer la nature et d'améliorer l'existence terrestre
de l'homme. De là vient que sa philosophie, si elle comprend des thèses qui intéressent la Religion, ne se développe aucunement sous l'empire de motifs religieux : elle accepte les vérités de la foi, mais pour les mettre à part ; elle se défie de la théologie et même elle la combat, tout autant que celle-ci paraît couvrir de son autorité des propositions de physique. Si elle estime raisonnable de se soumettre à la révélation, elle rattache la révélation à la puissance plutôt qu'à la raison divine : les raisons de croire peuvent venir de la lumière naturelle, mais l'objet de la foi reste obscur, et l'action de la grâce garde le caractère d'une motion sans être une illumination intérieure. Et la foi par conséquent n'est ni une connaissance, ni une aspiration à la connaissance.
Malebranche, lui, combat moins l'union de la philosophie avec la théologie que de la théologie avec le péripatétisme. Ou, pour mieux dire, en tant qu'elle expose les dogmes et les mystères de la foi, la théologie se défend par la tradition. Il est curieux de constater que là-dessus Malebranche s'exprime en des termes qui rappellent presque littéralement ceux dont s'est servi Pascal dan« la Préface du Traité du Vide, « Les choses de la foi, déclare Malebranche, ne s'apprennent que par la tradition, et la raison ne peut pas les découvrir... En matière de théologie on doit aimer l'antiquité, parce qu'on doit aimer la vérité, et que la vérité se trouve dans l'antiquité. Il faut que toute curiosité cesse, lorsqu'on tient une fois la vérité. Mais en matière de philosophie on doit au contraire aimer la nouveauté, par la même raison qu'il faut toujours aimer la vérité, qu'il faut la rechercher, et qu'il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. Si Ton croyait qu'Aristote et Platon fussent infaillibles, il ne faudrait peut-être s'appliquer qu'à les entendre ; mais la raison ne permet pas qu'on le croie. La raison veut, au contraire, que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque, dans le temps ou
nous vivons, le monde est plus vieux de deux mille ans et qu'il a plus d'expérience que dans le temps d Aristote et de Platon, comme l'on a déjà dit, et que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ont laissées et en trouver encore plusieurs autres. » (Recherche de la Vérité, hv. II, partie II, chap. v.) Demander de 1 évidence dans les choses de la foi par une vaine agitation d'esprit ; croire sans évidence dans les questions naturelles par une déférence indiscrète et par une basse soumission d'esprit : deux excès également blâmables aux yeux de Malebranche. {Recherche de la Vérité, liv. IV, chap. m.) Cependant cette distinction que Malebranche établit entre la souveraineté de la pensée claire en matière de philosophie et de science, et le respect de l'autorité en matière de théologie et de religion, — distinction qui semble le tenir très près de Descartes, et distinction qu'il admettra toujours en quelque mesure, — se subordonne de plus en plus à l'affirmation d'une union intime entre ia religion et la philosophie.
De cette union on peut dire dans le sens le plus fort qu'elle est fondée en raison. Car c'est la même raison le même Verbe de Dieu qui enseigne d'une part les hommes au dedans par l'évidence purement intelligible de ses lumières et qui d'autre part les enseigne au dehors d'une manière sensible, par l'autorité de la révélation et de l'Église universelle. Les hommes ont avec la raison une union naturelle et essentielle : mais cette union ayaot été affaiblie et obscurcie par le premier péché de façon à rendre prépondérante leur union avec le corps, la raison s'est incarnée et elle s est proportionnée à la faiblesse humaine; c'est par les sens qu'elle est venue parler aux esprits, c'est sur les sens qu'elle a agi pour disposer les volontés, afin de rétablir les véritables et intimes rapports dos hommes avec la sagesse éternelle. On conçoit donc que tout en restant distinctes la philosophie et la
MALEBRANCHE
religion se rapprochent puisqu'elles ont un même principe, la raison. Quand Malebranche envisage cette unité de principe, il use parfois de formules singulièrement hardies : « l'évidence, l'intelligence est préférable à la foi. Car la foi passera, mais l'intelligence subsistera éternellement. La foi est véritablement un grand bien, mais c'est qu'elle conduit à l'inteHigence. » {Traité de Morale, V^ partie, chap. ii, 11.) Il faut d'ailleurs bien se rendre compte de la signification exacte de ces formules. La Raison qui éclaire l'homme n'appartient pas à l'homme : elle est la vertu ou la sagesse de Dieu même. Ce n'est donc pas en tant que nôtre, puisqu'elle n'est point nôtre, que la Raison peut remplacer la foi. C'est parce qu'elle est la vérité intérieure et purement spirituelle^qu'elle doit en Dieu et par Dieu s'approprier éminemment, avec ses propres effets, ceux de la vérité incarnée : et ce n'est point d'ailleurs dans la vie présente, c'est uniquement dans la vie glorieuse que cesse le rôle spécial de la foi. Il résulte de là chez Malebranche une conception assez compliquée des rapports de la raison philosophique et de la Religion. D'un côté, il ne manque pas de dire que l'on ne doit jamais renoncer à la foi sous prétexte de mieux suivre la raison, et que l'on doit tendre à Dieu, non pas tant par nos forces naturelles qui depuis le péché sont languissantes, que par le secours de la foi, qu'il vaut mieux se résigner à certaines ignorances pendant notre courte vie que de s'exposer aux ténèbres pour toutel'éternité. {Recherche de la Vérité,siih fine.){i). Pourtant il demande avec une énergie remarquable que l'on use de la raison pour l'intelligence des choses de la foi. On veut parfois bannir la raison de la Religion par peur de troubler celle-ci. Mais « celui qui a la raison de son côté a des armes bien puissantes pour se rendre maître des esprits ; car enfin nous sommes
(1) « Il n'est pas nécessaire que nous sachions exactement les raisons de notre foi, ^'entends les raisons que la métaphysique peut nous fournir. » (Entretiens sur la Métaphysique, XIV, 13.)
MALEBRANGHE
tous raisonnables et essentiellement raisonnables. Et de prétendre se dépouiller de sa raison comme on se décharge d'un habit de cérémonie, c'est se rendre ridicule et tenter inutilement l'impossible. » (Entretiens sur la Métaphysique, XIV, 13.) La foi sans aucune lumière, dit-il ailleurs, ne peut rendre solidement vertueux. Mais comment appliquer la raison à la foi? Il y a d'abord des vérités communes à l'une et à l'autre, — et, en de certaines limites, Malebranche paraît reprendre une Doctrine traditionnelle. « La connaissance de la cause universelle ou de l'existence de Dieu est absolument nécessaire, puisque môme la certitude de la foi dépend de la connaissance que la raison donne de l'existence d'un Dieu. » (Recherche de la Vérité, IV, chap. vi, ii.) Mais comment en user avec les dogmes et les mystères, dont on n'a pas, Malebranche le reconnaît, d'idée claire? (Traité de Morale, \^^ partie, chap. ii, xi.) A cela Malebranche répond qu'il faut distinguer entre les dogmes de la foi et les explications ou preuves que l'on en peut donner : les dogmes sont fournis par la tradition de l'Église, et assurément pour Malebranche ils ne sauraient être aperçus par la seule raison : mais alors pour les expliquer que faire? Observons ce que font les physiciens : ils ne raisonnent jamais contre l'expérience ; mais ils ne concluent pas non plus par l'expérience contre la raison ; ils ne mettent en doute ni la certitude de l'expérience, ni l'évidence de la raison : ils cherchent seulement lo moyen d'accorder l'une avec l'autre. « Les faits de la religion ou les dogmes décidés sont mes expériences en matière de théologie. » (Entretiens sur la Métaphysique, XIV, iv.) On les explique en les rapportant à des raisons simples et générales : voilà ce que dit explicitement Malebranche. De fait comment Malebranche établira-t-il son explication de la grâce? En montrant qu'àl'ordre de la grâce et à to\i£ les décrets qui le constituent s'applique la doctrine rationnelle des causes occasionnelles. Mais il est un autre rôle
que Malebranche fait jouer aux dogmes, soit pris en eux-mêmes, soit rationnellement interprétés : ils peuvent offrir une réponse, que la raison n'eût pas trouvée par elle seule, à une question posée par la raison : ainsi le dogme de l'Incarnation répond au problème des rapports de Dieu et du monde, de l'infini et du fini. (Entretiens sur la Métaphysique, IX,