‹ La philosophie grecque avant SocrateChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Anaxagore.

Anaj6€it$are de Clasoinène^ né en 500, vint briller à AtMnes au temps de Périkiès, d'Euripide et de Protagoras. Quand il mourut, en 428, Sokrate avait quarante ans, Tâge où Anaxagore était venu de cette lonie où les Athéniens le renvoyèrent pour avoir enseigné une piété qui leur semblait impie. Il finit à Lampsaque, toujours occupé à la recherche du vrai, qu'il parait avoir regardée comme le principal devoir. Bien qu'il laissa des disciples, dont Archelaos fut le plus célèbre, on peut dire que son école n'eut point d'avenir. Sa philosophie et celle d'Empédokle ont été les derniers efforts vraiment remarquables de la spéculation grecque dans la direction inaugurée par Thaïes et Anaximandre ; car Diogène d'Apollonie est un penseur secondaire. Avec eux, avec la plupart de leurs rivaux, la philosophie se trouve comme dans une impasse; pour avancer, elle et la science devront s'engager dans des voies assez différentes, ou même rebrousser chemin quelque peu, sous peine de

verser dans d'insignifiantes redites ou dans d'inutiles subtilités.

Cependant Anaxaeore, à la fois plus rigoureux, plus profond métaphysicien qu'Empédokle et moindre savant, a plus contribué que ce dernier à enrichir le trésor de la. perennis p/ulasophiay et il est plus intéressant à suivre que lui dans la lutte qu ils engagent, chacun à sa manière, contre des opinions anciennes ou récentes. Aussi attaché aux institutions aristocratiaues que l'était Empédokle à la démocratie, a'un caractère très noble et très désintéressé, indifférent à tous les avantages sociaux et matériels auxquels il pouvait prétendre par sa naissance et la situation de sa famille, il pratiqua la philosophie comme on exerce une fonction ; sa carrière de philosophe n'est pas sans ressemblance avec celle de SoJkrate. Mais son ardeur est plus contenue, et jamais il ne se départ de sa réserve. Il écrivit en prose ; le premier il illustra de figures un livre de sujet non mathématique.

Il s'inspira fortd'Anaximandre; en particulier, le mélange intime de tous les éléments, qui est l'affirmation fondamentale de sa doctrine, rap-

Felle r c< indéterminé » du grand Milésien, et on s'explique que leurs philosophies aient été aisément confondues malgré leurs profondes différences. Pour Anaximène, non seulement le Clazoménien conserve une grande partie de sa science, mais l'esprit de celui-ci, bien que très différent de l'air-âme de celui-là, le rappelle par t)ien des traits. Mais combien Anaxagore est

S lus près du spiritualisme, puisqu'il introduit u dehors, dans le mélange, 1 Esprit qui le vient

débrouiller, et qu'il le distingue si soigneusement du reste des choses.

A Pythagore, il ne doit presque rien. Comme les Eléates, il nie le vide ; comme eux il se

§ réoccupe avant tout de ne pas violer le principe 'aprèslequelriennenaîtderien ni ne s'annihile; et il est presqueaussi intrépide qu'euxà déduire, de ce principe, des conséquences étonnantes pour le sens commun. Mais, attaché comme les anciens Ioniens à Tobjectivité des réalités sensibles et diverses, il s'efforce de concilier l'un et le multiplie sans prêter aux critiques d'un Zenon ; il veut être, en dépit de la difficulté, tout ensemble aussi réaliste et aussi logique que possible. Les intentions capitales de sa philoso-

§hie sont en somme celles de TAtomisme, si iffërent pourtant ; il aurait été peut-être atomiste s'il avait pu se décider à nier la réalité des apparences sensibles. D'un autre côté, son Dieu est très voisin de celui de Sokrate.

Suivant lui, il existe éternellement une infinité d'éléments immuables ; leur variété doit être pareille à celle des corps que nos sens, grossiers mais non mensongers, nous permettent de distinguer. Comment le corps tirerait-il, du pain, de quoi entretenir le sang, la chair, les os, s'il n'^ avait de tout cela dans le pain ? La terre, oui produit le blé, contient donc aussi de tout cela ; il y a de tout partout ; et dans l'or il y a seulement plus d'or que d'autre chose, dans la chair plus de chair, etc. Autrement, il existerait de véritables transformations, c'est-à-dire de vraies naissances et de vraies morts, ce qui est impossible dans l'ordre de la qualité comme

dans celui de la quantité. Toute naissance est une agrégation de semblables et de dissemblablesy toute mort est désagrégation. Cette doctrine peut sembler tout d'abord en opposition absolue avec la science et la philosophie modernes; car l'unité et l'uniformité ne sontelles pas au cpmmencement ? Que Ton ne condamne pas trop vite Ânaxagore ! Leibnitz, vers qui l'on revient, posait à l'origine une infinie variété de monades, et jusqu'à des sociologues se demandent, aujourd'hui, si la diversité actuelle des êtres ne suppose pas une diversité initiale. D'ailleurs, ne poser au début qu'une diversité en puissance, et c'est le moins qu'on puisse faire, serait-ce suffisant, serait-ce même intelligible ? Avec une homogénéité absolue, pourrait-on expliauer l'apparition de l'hétérogène ? Mais une lois admise l'existence d'un minimum d'hétérogénéité initiale, comment s'en tenir à ce minimum ? En particulier, l'on ne peut dire sans restrictions que l'Anaxagorisme soit le contraire de notre chimie. Celle-ci a conscience de se fonder sur des hjrpothèses non seulement provisoires en partie, mais encore essentiellement symboliques ; rien de tel chez Anaxagore, évidemment ; mais laissons de côté la philosophie de la chimie, comme fait le chimiste en construisant sa science. Ne peuton interpréter la nouveauté des propriétés des combinaisons sans nier la persistance de la nature et des propriétés des éléments composants ? Il suffit au chimiste, pour se rendre intelligible ce qui s'opère sous ses yeux, d'attribuer tout le nouveau du combiné : objectivement.

LA PHILOSOPHIE GREOQUB AYAHT 80CRATB 87

à la réalisation de conditions qui permettent & chaque atome, une fois associé à d'autres, d'opérer ce qu'il ne pouvait en fait exécuter seul, et, subjectivement, à notre faculté de sentir qui traduit, sous des formes d'une richesse pittoresque infinie, les effets de l'activité monotone du réel ambiant. Ceux qui de nos jours professent une physiologie toute chimique, un chimisme universel et la croyance à un fond tout mécanique du chimique, doivent voir en Anaxagore un lointain précurseur. Et qui doute de 1 existence, un peu partout, de traces infiniment petites de corps infiniment divisibles ou qui sont comme s'ils 1 étaient?

Quelle que soit la valeur de son système, Anaxagore est, parmi les primitifs, de ceux oui firent le plus pour mettre en lumière l'unité aes lois du réel, pour concilier l'unité et la multiplicité, l'expérience et la raison. Mais ses idées sont très inégalement claires, et ses historiens y sont pour quelque chose. On est peu d'accord sur ses a homœoméries », et il ne faut pas s'en étonner, car ce mot, qui signifie simplement « parties semblables d, fut inventé par Aristote et employé d'une manière peu uniforme. Ce n'est pas aue ce mot soit décidément mauvais ; on peut, si 1 on procède avec prudence, lui donner un ou môme plusieurs sens sans trahir nécessairement la pensée d'Anaxagore. En effet, disons-nous du tout 3u'il est homœomère parce qu'il est composé 'autant de sortes d'éléments, et des mêmes, que chacune de ses parties ? Disons-nous des parties qu'elles sont homœomères parce qu'il y a dans chacune autant de sortes d'éléments, et les

mêmes, que dans les autres parties? Appliquons-nous ce terme à des masses comme celles que durent former d'abord, suivant lui, l'air et 1 éther, en entendant que dans ces masses il y avait prédominance de Pair, ou de Téther, sur les autres éléments mélangés à ceux-ci, ou même en entendant qu'il y avait, dans l'air, ce qui se trouvait aussi dans Téther et réciproquement ? Disons-nous homœomères la chair qui est en nous et la chair qui est éparse dans le milieu d'où nous tirons notre nourriture? Nous pouvons dire tout cela ; mais puisqu'Anaxagore ne parla pas d^homœomérieSf ne pourrioïïf^nous pas l'imiter et dire les mêmes cnoses en laissant ce terme ? Il y a plus de difficultés à résoudre une autre question, soulevée récemment. On s'est demandé SI Aristote n'avait pas faussé Anaxagore en parlant de parties de sang, de chair, etc. Il faut avouer qu'un ennemi du vide, qu'un penseur qui s'exprimait sur l'infiniment petit d'une manière qui est déjà la nôtre, qu'un continuiste, enfin, comme le Clazoménien, ne pouvait admettre l'existence de véritables particules. Il est donc assez naturel, semble-t-il, de supposer que le mélange dont il parle est un mélange, non de petits corps, mais de qualités. Ce serait là sa grande originalité en face des Atomistes, et sa part dans la préparation du Platonisme et de î'Aristotélisme. Mais on oublie bien des choses quand on soutient cette thèse : d'abord qu'Aristote, qui ne commet guère de méprises graves lorsqu'il expose l'essentiel des doctrines de ses prédécesseurs, en juge tout autrement ; ensuite qu'Anaxagore, chez qui les éléments portent le

nom de semences, et qui sans aucun doute concevait toute existence sur le type matériel, ne devait pas hésiter, lorsqu'il reprenait le vocabulaire de ses maîtres ioniens — lesquels réalisaient le sec, rhumide, le chaud, etc., — à considérer les principes des choses comme rigoureusement matériels ; il ne pouvait songer à. donner à ces termes un sens aostrait, ni se sentir arrêté par la difficulté de les appliquer à rex{.lication des corps, des corps qu il conçoit tout à fait comme le vulgaire. Et puis, il rend compte de tout par un déplacement des semences qu'il serait difficile de se représenter si l'interprétation traditionnelle était de tout point fautive. Le faudrait-il louer d'avoir favorisé à l'avance une physique comme celle d'Aristote, qui ne devait point s'en douter, une physique au'il est si malaisé d'ajuster au mécanisme dont vit la science ? Perdrait-il beaucoup à n'être plus l'ancêtre involontaire d'une certaine classe d'alchimistes ? Le rapprocher de Kant en lui attribuant une physique où toute la diversité des choses résiderait dans la différence d'intensité, en chaque point de l'univers, des qualités fondamentales partout présentes, c'est un parti bien téméraire et qui va mal, d'ailleurs, avec celui qui consiste à le rapprocher d'Aristote. Mais il y a plus : une philosophie récente, magnifique en aépit de ses paradoxes, nous a appris que, sans regarder le monde ni comme composé d'atomes ni comme une combinaison de qualités abstraites, l'on peut se représenter à la fois, harmonieusement, l'unité et la variété des choses. Celui qui, comme Anaxagore, a conçu

rinfiniment petit à la manière moderne, n'a pas besoin de garder rien de l'idée de petits corps insécables pour affirmer qu'il y a de tout dans tout, et il lui est également inutile de réduire les choses à des qualités abstraites ; à ses yeuxles corps sont de telle nature qu'ils se peuvent entre-pénétrer parfaitement ; leur mélange peut être d'une intimité absolue parce qu'ils sont indéfiniment divisibles ; mais ils le sont indéfiniment non point parce qu'ils seraient infiniment divisés ; ils le sont parce que, s'il n'y a aucune raison de soutenir une division infinie sur laquelle aurait prise la critique des Eléates, il y a heu de songer à tout autre ctiose qu'à une division spatiale : en n'importe quelle partie de l'espace, si petite soit-elle, il y a place pour une infinité de principes divers. Pourquoi non, si l'insécable n'est point I Ces principes peuvent fort bien être étendus, être des matières, puisque, d'une manière générale, la matière ne reauiert pas d'être composée d'insécables. Le mélange ne serait pas plus impossible dans l'infiniment petit que dans le sensible fini ou dans l'infiniment grand. C'est seulement dans une hypothèse atomistique, que le mélange intime serait impossible à partir d'un certain degré de petitesse, mais non dans une hypothèse où il y a parallélisme parfait entre tous les degrés de la grandeur. Certes, la doctrine d'Anaxagore a ses difficultés, mais l'Atomisme en a d'autres, non moins irritantes à vrai dire ; et si la première conduit à mettre en doute l'impénétrabilité des corps, n'est-il point une physique récente qui fait de même, avec discrétion mais avec force,

en face de rAtomisme dont la commodité est si relative et qui sacrifie tout à la clarté de l'exposition scientifique. Ce n'est pas un principe de la raison qui nous porte à identifier, avec la vérité, la facilité maxima que peut offrir une théorie à l'activité intellectuelle ; il n'y a là qu'un vœu de l'entendement. Ajoutons que pour un partisan de la subjectivité de l'espace — et la science, qui ne peut éliminer tout à fait la métaphysique, va jusqu'à cette affirmation métaphysique — les objections les plus troublantes que Ton dresserait contre TAnaxagorisme interprété comme nous faisons ici tomberaient d'ellesmêmes.

On a remarqué qu'Anaxagore, qui regardait le monde comme infini et avait conscience de la gravité des difficultés soulevées par les Eléates, était obligé, pour admettre l'existence du mouvement et pour l'expliquer, de superposer à son pluralisme un certain dualisme, d'opposer au réel divers et passif un principe un et actif, ceci mouvant cela ; le mouvement d'un infini, dit-on, est inconcevable. — Cela dépend ; même sans le vide,un mouvement tout au moins des parties serait intelligible. De plus, rien ne forçait Anaxagore à dépasser l'Hylozoïsme de ses maîtres préférés. Si donc il présente l'Esprit, le « Nous », comme possédant toute science, toute puissance, comme différent de la nécessité, comme autonome, comme réglant tout, en face d'une matière inerte par nature, c'est qu'il inventa le spiritualisme pour les motifs qui font encore qu'il y a des spiritualistes. Ce n'est point là une exagération ; peu importe si le ffous est encore une

substance matérielle, la plus subtile et la plus pure, mais bien matérielle pourtant ; les anciens ne savaient pas encore être spiritualistes d'une manière plus conséquente ; il leur suffisait d'épurer la matière, d'en imaginer une partie animant et mouvant l'autre comme fait une pensée, uçe volonté consciente.

Il est curieux de voir Anaxagore superposer plutôt que concilier le dynamisme spiritualiste et le mécanisme. Est-ce suprême sagesse de sa

§art, ou négligence ? Avec cet esprit, qui emeura très isolé et n'eut guère, pour le commenter, de descendants immédiats et directs, on ne sait jamais trop. Quoi qu'il en soit, son Dieu, principe du mouvement de révolution qui explique toute dissociation et toute agrégation, tout arrangement et toute transformation de tout arrangement, paraît parfois avoir seulement déclanché l'activité du tout ; parfois aussi il semble continuer à le régir, mais de loin : c'est comme si d'heureux hasards produisaient tout moyennant les conséquences latales de- la loi du mouvement, d'une loi unique pour les

Setits mouvements de la matière et pour ceux es grands corps. Malgré nous, il nous fait un peu penser à Démokrite, tant il oublie, dès qu'il arrive au détail des phénomènes, ce qui n'est point mouvement et choc. On songe aussi à ce penseur moderne qui se contentait de demander à Dieu une chiquenaude pour mettre tout en branle. On songe môme à tel autre pour qui le monde réalisait de façon toute mécanique un plan initialement voulu et dont le succès était assuré par la manière môme dont la première

impulsion avait été donnée. On ne peut pourtant point douter que le Nous d'Anaxagore ne semble, quelquefois, le guide constant de toute la machine. Ne rendons point notre philosophe

{)lus clair et plus cohérent qu'il ne se soucie de 'être. En somme, son Dieu est plus près du nôtre que celui d'Empédokle. Venant du dehors, — un dehors tout relatif ! — mouvoir la masse, se mêlant à elle sans s'y fondre, lui prêtant, non pas partout, mais en maint point, de quoi joindre aux éléments inférieurs quelque âme obscure comme celle de la plante ou de l'animal, d'autres âmes encore de ce genre, peutêtre, et nos âmes à nous, ce Dieu est dans une large mesure transcendant ; il n'est pas celui du panthéisme, ni même du panenthéisme, mais il est avec toutes choses d'une manière ou d'une autre, et il est le grand organisateur du vague chaos primitif.

Des vues ingénieuses d'une profondeur très inégale, dont les unes se relient au fond de son système et les autres à des philosophies presque périmées déjà, à celle d Anaximène surtout, forment, avec un certain nombre d'idées plutôt bizarres, son bagage scientifique. Il sut profiter de connaissances et d'hypothèses courantes

{)our donner la théorie véritable des phases de a lune et des éclipses ; il reconnut que la lune reçoit sa lumière du soleil et professa que la force du mouvement de révolution empêche la chute des corps célestes, incandescents et lumineux ou obscurs ; il croyait la lune plus proche de la terre que le soleil, et celui-ci plus proche de nous que les étoiles ; la lune est pour lui très

scH^Uable à la terre, et habitée ; notre monde lui semblui a'6ire que Tun des mondes qui existent ; il disait que les plantes ont apparu avant les animaux, et quftla^nération asexuée précéda l'autre ; il expliqua esaefcement les crues du Nil. Mais pourquoi faisait-it Mmre la terre plate, sous prétexte qu'ainsi Tair pe«l bk soutenir, et concave sous prétexte que le lever du soleil retarde à mesure que l'on va de l'orient à l'occident ? La compression de l'air rend mal compte du retour du soleil et de la lune vers les tropiques ; et le dessein (chez le Nous ?) de varier les climats et les saisons explique mal l'inclinaison de la terre. L'idée de l'élargissement constant de la sphère du mouvement et de l'or-

fjanisation progressive de l'univers sont de vaeur, ainsi que 1 idée d'une force qui projette loin du centre des masses incandescentes. Mais pourauoi ces masses sont-elles plates? Pourquoi 1 origine du mouvement fut-elle au septentrion ? On comprend mieux que le plus grave se soit d'abord concentré au milieu de la sphère» C'est accorder peu au soleil que de le dire un peu plus grand que le Péloponèse, et il est tout à fait étrange d'expliquer la voie lactée par l'ombre de la terre, sur laquelle trancherait la lumière des étoiles dans la région du ciel où elle se projette. La naissance des vivants à la suite d'une pluie de germes tombés de l'air ou des vapeurs atmosphériques et prospérant ici-bas grâce à la chaleur, est une théorie pour une moitié arbitraire, et banale pour l'autre moitié. La physiologie d'Anaxagore en contient d'autres du même genre, et qui vont mal avec

LA PHILOSOPHIE 6RSCQUB AVANT 80CRATB . 95

des vues comme celle-ci, par exemple : toute la supériorité de l'homme vient de ce qu'il a des mains. Si cette affirmation cadre mal avec le spiritualisme du Clazoménien, elle s'harmonise du moins avec l'aspect mécaniste de son système. Pour sa psychologie, qui est trop objectiviste, elle contient quelques idées intéressantes, dont celle-ci : les qualités sont perçues en nous par leurs contraires. Faut-il voir là un pressentiment du rôle que la différenciation joue dans la conscience ?

Tout compte fait, Anaxagore montre à merveille à quel point la spéculation grecaue primitive avait besoin de renouvellement. L'Ionisme ne pouvait à lui seul produire finalement mieux que la philosophie d'Anaxagore et, nous le ver* rons, celle de Démocrite. De son côté TEléatisme

Fur s'était fermé toute voie vers le progrès, et le Vthagorisme ne prospérait que grâce à sa souplesse, qui lui permettait d heureuses évolutions. Que l'on ne s'étonne point outre mesure de la faillite momentanée de la spéculation antésocratique ; pareils aux autodidactes que nous pouvons encore observer parmi nous, ces vieux philosophes, qui avaient trop peu de science, étaient fatalement condamnés à ne plus développer, au bout d'un temps assez court, que de f)auvres paradoxes. Une fois qu'ils eurent tiré es conséauences les plus immédiates des (quelques idées géniales qui avaient lui en leurs intelligences, leur rôle était fini. On ne peut aller indéfiniment de l'avant quand on veut connaître le monde en le devinant ; et ils étaient à peu près réduits à le deviner.

Page 1