CHAPITRE VI
Empédokle.
Empédokle, né vers 490, et Anaxagore sont contemporains. L'on ne sait avec certitude si l'activité philosophique du premier, le plus jeune des deux, devança celle du second, et l'on est fondé à croire que les spéculations d'Anaxagore ne furent pas sans influence sur Empédokle ; il est sage cependant d'imiter Aris* tote, qui traitait d'abord de ce dernier, car il apparaît vraiment comme le trait d'union entre, d une part les Ioniens, y compris Héraklite et Diogéne d'ApoUonie, et, d'autre part, Anaxagore et les Atomistes. De plus, l'mfluence des Pythagoriciens, qui fut très vite à peu près universelle, est spécialement remarquable chez lui, et l'est davantage que chez les Antésocratiques dont il nous reste à parler. Enfin ses emprunts aux Eléates sont souvent plus inimédiats que ceux de ces derniers, les Sophistes exceptés.
Ce n'est pas que ce citoyen de la dorienne Agrigente soit un pauvre inventeur ; son syn-
crétîsme est très avisé et, à tout prendre, aussi original que telle ou telle des doctrines qui y entrèrent. Mais Empédokle avait, si l'on peut parler ainsi, moins de raison gue d'intelligence ; ses intuitions sont d'un philosophe, mais il manque de force et de profondeur, de suite aussi dans ses réflexions; et le penseur se double d'un mystique, d'un thaumaturge, d'un magicien, d'un illuminé. Sans doute il fut bon ingénieur et habile médecin ; ses aptitudes politiques Surent même inspirer à ses concitoyens assez e confiance pour qu'ils voulussent le choisir comme chef, honneur qu'il refusa; mais il se faut défier d'un homme sur lequel l'histoire raconte mille légendes, si surtout elle ajoute qu'il les voyait éclore sans déplaisir. Quand même il serait inexact qu'il prétendit nettement se faire passer pour un dieu et qu'il se jeta finalement aans l'Etna, il faut se souvenir du proverbe qui dit : L'on ne prête qu'aux riches.
C'était une âme tourmentée, prenant peut-être la vie au tragique autant qu'Héraklite ; l'accent de son éloquente poésie est parfois tout moderne. Nous prions ceux oui volontiers le négligent de se demander si 1 histoire de la philosophie grecque primitive serait aussi intelligible au cas où le poème d'Empédokle n'aurait pas laissé de trace.
Au premier abord, l'auteur de la célèbre doctrine des quatre éléments peut paraître n'avoir fait que prendre l'eau à Thaïes, l'air à Anaximène, le feu à Héraklite, la terre n'étant que le. dense desPythagoriciens concrétisé. Longtemps l'Amour et la Haine, qu'il adjoignit à ces quatre
corps, furent regardés ou comme deux noms
f>oétiques quli donnait aux deux aspects de la orce tenue par Anaximandre pour immanente à la matière, ou comme deux principes spirituels, comme les deux manifestations de l'activité divine dans Tunivere.
Il est facile de rattacher la presque totalité de ses opinions à celles de ses devanciers ; mais par là même il Test d'autant moins de déterminer au juste ce qu'il y eut de personnel dans ses emprunts ; il est môme malaisé de rendre sa pensée avec fidélité. Médiocre à plus d'un égard est l'intérêt d'inventions comme celle, par exemple, d'un amour et d'une haine aussi matériels que le feu ou l'air, d'un cinquième et d'un sixième éléments aussi divins, mais non plus, que les quatre premiers; mais il ne faudrait pas méconnaître la valeur de l'intuition si neuve qui rapproche Empédokle de la science contemporaine : il professa, le premier, la pluralité des corps simples. Plus de monisme simpliste ni de dualisme abstrait; avec lui se fait jour un
Sluralisme bien plus raisonnable que celui 'Anaxagore, un pluralisme sans danger pour l'utile croyance à l'unité du monde, à la permanence de la quantité totale du réel ; cette doc* trine n'est pas moins précieuse, scientifiquement, Que celle des Atomistes cependant plus profonde. On aurait tort d'y chercher des éléments perses ou d'y voir un manichéisme anticipé.
Le monde d'Empédokle est éternel, fini, sans mélange de vide, et il repasse indéfiniment par les mêmes phases de développement et d'invo-
lution. Il est composé d'air, d'eau, de feu, de terre, et aussi d'amour et de haine. On peut également bien se servir des termes d'amitié et de discorde. Les quatre premiers éléments, plutôt passifs, baignent dans les deux derniers, plutôt actifs ; ils sont tous égaux en volume, iné-
falementsubtilscomme le montre l'impuissance es sens à percevoir l'amour, mais aussi matériels et aussi divins, immuables en leur essence et indestructibles. Toute la diversité des qualités qui se remarque dans les choses est due à des mélanges en proportion variée des six éléments, aux différences ae structure de leurs agrégats et aux effets des lois générales de l'équilibre. L'amour rapproche jusqu'aux dissemblables, et la discorde sépare ce qui a été rapproché ; mais avec ces deux êtres-forces collabore une loi, celle de l'attraction du semblable par le semblable, qu'il ne faut pas confondre avec l'amour. Le résultat composé de l'action de l'amour et de cette loi est finalement la production dans l'univers d'une homogénéité maxima, de sorte qu'à partir d'un certain moment leur action cesse, semble-t-il, d'être heureuse dans le Kosmos, car l'homogénéité croissante amène progressivementladisparition des êtres spécialisés, oui sont des combinaisons. D'un autre côté, l'action composée de la discorde et de cette loi ne peut
1)roauire une hétérogénéité absolue, car ce que a discorde sépare, cette loi travaille à le rassembler en masses homogènes différentes entre elles. Au reste, l'hétérogénéité absolue aurait le même effet que l'homogénéité absolue ou même que la plus grande homogénéité possible ; bien
plus, elles se ressembleraient tout à fait : d'une
Sart, en effet, pour concilier leurs exigences, la iscorde et la loi devraient amener un mélange uniforme d'éléments infiniment émiettés, afin Que les parties soient toutes séparées et que les aissemblables soient à la fois aussi éloignés et aussi rapprochés que possible; d'autre part, l'amour et la loi agissant ensemble ne feraient pas autre chose, étant donné que le mélange uniforme dont il vient d'être parlé est aussi le plus intime que l'on puisse concevoir. En tous cas, il est clair que la discorde commence par travailler à la formation du Kosmos. Le système, on le voit, a quelque chose d'indécis, et l'opposition avec l'Héraclitéisme n'est pas complète. C'est surtout à cause de l'amour, qui collabore avec son contraire à la création des formes, que le monde se hâte vers sa fin ; ce n'est pas surtout à cause de la discorde, dont l'effet est d'abord plutôt heureux, puis tantôt heureux et tantôt malheureux au cours de la vie de l'univers; mais l'action de la discorde finirait par être fatale au Kosmos si l'amour, dont le rôle est heureux dans la période où nous sommes encore, ne se chargeait de ramener l'univers à son commencement.
Quant au mouvement tourbillonnaire qui, sous l'action des lois de l'équilibre, régularise le désordre apporté par la haine au sein du Tout en repos, il faut se garder de lui chercher, dans Empédokle, une cause pleinement intelligible. Cette vue offre pourtant un grand intérêt ; elle aussi réalise un progrès scientifique. On comprend assez bien que l'accélération du tourbillon
résulte de rabsorption, par lui, des mouvements chaotiques originels, mais il est moins aisé de voir pourquoi le tourbillon favorise l'action de l'amour, qui se place à son centre, et disperse celle de la haine, qui se porte à sa circonférence*. Il est vrai que la hame a com* mencé à agir, suivant Empédokle, comme du dehors ; et qu'il y a, dans l'idée de l'amour, celle de repos, qui fait songer au centre d'un tourbillon ; et que l'amour, s'il est situé là, doit repousser son contraire tout en profitant du mouvement déterminé par lui pour lui ravirau passage de quoi former lui-même des agrégats. Mais, malgré tout, on ne peut voir ici tout à fait clair ; l'argumentation du philosophe, mal partie, se tord en spirales étranges dont rien de satisfaisant ne peut sortir. La victoire finale est toujours à l'amour, mais le champ de son activité est préparé par la prépondérance préalable de la hame, qui n'est complète qu'un instant, la dissociation maxima étant aussitôt diminuée par la loi de l'attraction du semblable par le semblable et par la dispersion même des éléments du principe de haine, qui se dissocie tout comme il dissocie. Entre temps, les deux principes contribuent, dans la mesure de leurs forces et pour autant qu'ils se rencontrent entre le centre et la circonférence du tourbillon, à former les êtres passagers que nous connaissons ; la multiplication et la prospérité de ces êtres sont favorisées ou retardées par la prédominance alternante de l'amour et de la haine, dont les effets sont loin d'ailleurs d'être nécessairement les premiers toujours heureux et les seconds toujours
malheureux ; les plus sfrtes à durer béné&ûent un temps de leurs avantages constitutionnels ; ce sont les hasards des effets de la nécessité qui décident de leur production, de leur durée et de leur disparition. En ceci encore Empédokle a été un précurseur ; mais il en est des trouvailles de r intelligence comme des êtres dans le monde d'Empédokle ; il arrive que d'heureux hasards plutôt q ue de bonnes raisons lesamènent . Le penseur d'Agrigente n'était pas mathématicien, mais il s'intéressa vivement à la physique générale, qui ne faisait qu'un alors avec la imisophie, et à la physiologie. Il émit parfois des théories bizarres*^; mais il expérimenta avec sagacité sur la pression de l'air ; il affirma que la propagation de la lumière n'est pas instantanée, et tentanombre d'explications mécaniques des phénomènes, dont l'intention tout au moins est irréprochable. Mais il place aux confins de l'univers une voûte d'air épaissi, et il remplit l'un des hémisphères de feu, l'autre d'air mêlé d'un peu de feu. Notre atmosphère propre est immobile pour lui ; autour d elle tournent les deux hémisphères qui font l'un le jour et l'autre la nuit. L'eau, sortie de la terre, a donné naissance à notre atmosphère. A une distance de la lune double de celle de la lune à la terre, se trouve le soleil, simple reflet, durant le jour, du disque sur lequel nous habitons; le reflet n'est pas plus grand que l'objet reflété ; il tourne avec l'atmosphère mobile. Empédokle incline aussi notre terre au milieu de la sphère où se meut le tourbillon et il aplatit notre demeure ; mais il ne nous donne pas l'explication de ces
opinions. Etoiles fixées au ciel et planètes errant plus bas sont feux sans consistance ; la lune est formée de vapeurs et reçoit du soleil sa lumière. En médecine, Empédokle, qui sut faire des observations précises, est pour le fond tributaire d'Alkméon, mais sa biologie est plus personnelle ; suivant lui, dans la génération, dans la croissance des plantes et des animaux qui apparurent après elles, dans la production même des désirs amoureux et dans la perception, règne diversement une même loi. L'œil connaît chaque chose par ce qu'il contient de semblable à elle ; il connaît la lumière et l'obscurité par le feu et par l'eau qu'il contient ; il faut de môme qu'il existe dans tous nos autres sens quelque chose d'analogue à toutes les réalités extérieures dont ils nous avertissent ; la perception, c'est encore le semblable qui attire son semblable et s'unit à lui, exactementcomme, jadis, les membres épars qui naissaient de la terre s'unirent d'après leurs affinités, tantôt d'une manière précaire, tantôt de manière à réussir des êtres viables. La cause de toutes les qualités intellectuelles et morales serait une heureuse proportion des éléments qui constituent nos organes ; la pensée n'est que le sang du cœur ; l'âme est la résultante des propriétés psychiques de la matière en nous ; mais nous possédons une autre âme, sans analogie, celleci, avec celle de Haeckel ; c'est un démon qui, lui, est sujet à la métempsychose ; il subit le sort... que nous méritons. Empédokle tire du principe de la métempsychose les mêmes préceptes pratiques que les Pythagoriciens. Ses
LA PHILOSOPHIE GREGQUB AVANT 80CRATE 81
démons sont de la même famille que les dieux secondaires qui peuplent Tatmosphère, mais il croit à un vrai Dieu unique, plus grand que les divins éléments primordiaux eux-mêmes : c'est le Tout, c'est la « grande sphère ». On voit mal comment il existe, d'après lui, une sorte de loi physique de justice — car sa métempsychose est cela — dans un monde où la spiritualité de Dieu est encore si confusément entrevue. Mais vivait-il son système, ou plutôt un système de croyances orphiques? Son livre des Purifications favorise la seconde hypothèse et permet de voir en lui aussi un précurseur de Platon. D'ailleurs, grâce autant peut-être à son imagination qu'à sa raison, il est presque aussi souvent précurseur qu'il est disciple : les subjectivistes d'une part et les spiritualistes les plus réalistes de l'autre, les chimistes de notre époque comme les alchimistes du moyen âge, les évolutionnisteset ceux gui s'arrêtent dans la marche régressive vers l'unité, bref des esprits de temps et de tendances bien différentes peuvent tout autant se réclamer de ce philosophe qui maniait pourtant de façon si naïve les axiomes simplistes auxquels la dialectique était alors attachée. Cela prouve à la fois- pour et contre Empédokle. De tous les Antésocratiques, c'est à lui que l'on réussit le moins bien à faire une réputation précise.
PHILOSOPHIB GRBCQUB