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CHAPITRE VIII

Les Atomistes : Leukippe, Démokrite.

On peut oublier qu'Empédokle, Anaxagore, Mélissos, Philolaos, Diogène d'ApoUonie, Protagoras et Démokrite furent plus ou moins contemporains de Sokrate, car les plus âgés d'entre eux ne lui prirent aucune idée, et, de son côté, il ne crut pas devoir s'attarder à considérer le détail de leurs doctrines, exception faite, plus ou moins, pour celles de Protagoras et de quelques Sophistes ; les grands penseurs que nous avons étudiés jusqu'ici, il ne les aperçoit guère

3u'à travers ces derniers. Au contraire, il y a es réactions multiples entre la plupart des écoles, toujours vivantes, dont il a été parlé ; allons plus loin, il existe une sorte de continuité entre les plus inconciliables des philosophies qui s'y sont élaborées; leurs affirmations ou s'enchaînent, ou suscitent soit des affirmations opposées, soit des points de vue qu'inspire le souci d'échapper à des objections dont on a compris la force.

Sokrate apparut en pleine période critique ; à

côté de la critique plutôt sceptique, celle des Sophistes,il existe alors une critique constructive et jusqu'à un certain point syncrétique, celle des derniers dogmatiques de la première époque. C'est chez les Atomistes surtout que Ton sut mettre à profit le meilleur des idées qui s'étaient fait jour. L'originalité de cette école est grande, mais elle est dans des inventions qui permirent de conserver les plus précieux des enseignements des Ioniens, des Eléates et d'Héraklite.

Leukippe, né à Milet probablement, et dont la naissance doit être très antérieure à 460, date de celle de Démokrite, son disciple, avait entendu Zenon. L'Atomisme est sa création, ou à peu près. Son œuvre disparut dans celle de son continuateur, dont on la distingue mal; on a douté, à tort, semble-t-il, de l'existence de Leukippe. Il est de ceux dont la gloire n'égale pas la valeur ; et de ceux-là est aussi, toute proportion gardée, Démokrite lui-même, dont tout porte à penser que les travaux, très considérables, mais auxquels les grandes philosophies socratiques portèrent nécessairement ombre, devaient avoir tous un extrême intérêt. La réputation qu'il conserva, grâce à l'Epicurisme qui s'inspira de lui en l'affaiblissant, est, même aujourd'hui, fort au-dessous de ce qu'elle devrait être. Certes, il est d'autres Antésocratiques qui auraient aussi mérité plus de disciples immédiats qu'ils n'en firent, et il y a dans l'Atomisme des lacunes déplorables ; mais, à bien des égards, Démokrite est l'un des ancêtres les plus authentiques des penseurs modernes.

Il était originaire d'Abdère et il y mourut,

peut-être centenaire. C'est là qu'il enseigna et écrivit, quand il ne voyageait pas en Orient ou en Egypte, sans cesse occupé à. augmenter son savoir, qui fut encyclopédique, et à éclaircirles notions qu'il acquérait sur toutes choses. Nul ancien ne fut si proche de ces savants de la Renaissance que la science rendait philosophes : aussi l'ont-ils en général vénéré, plus justes envers lui que la plupart des philosophes professionnels des autres époques. Il paraissait assez étrange à ses contemporains, qu'il éloi-

fjnait de lui par la rigidité de ses principes, par e ton tranchant de ses affirmations, et que blessaient les dédains qu'il ne ménageait point à la foule.

Si, toutes réserves faites, Parménide avait inventé la distinction de la science et de la métaphysique, Démocrite la retrouva ; mais, tandis que le premier rejetait ce que nous appelons science, le second rejeta ce que nous appelons métaphysique. Il est merveilleux de le voir, à cette époque reculée, n'hésiter point à expliquer toutes choses au moyen de mouvements causés, à l'infini, par des mouvements antérieurs. Pour se décider à commettre cet illogisme apparent, qui en serait un, et manifeste, dans une doctrine métaphysique, il fallait qu'il eût vraiment, des conditions du savoir positif, une idée assez pareille à la nôtre, l'idée que ce savoir se doit interdire rigoureusement toute allusion aux premiers commencements.

Leukippe et Démokrite sont aussi loin d'Anaxagore par certains côtés qu'ils se rapprochent de lui par d'autres, si l'interprétation que nous

avons proposée de la doctrine de ce dernier est exacte. Pour eux, le nombre des éléments est infini ; ils sont éternels, immuables en quantité et en qualité, mais rigoureusement impénétrables et tous de même nature, séparés par des intervalles vides grâce auxquels s'expliquent le mouvement, les différences dedensité, deconsistance, et l'origine de toutes les impressions diverses que font sur nous les choses. Comment, sans le vide, expliquer la croissance des vivants par la nutrition et lia possibilité de la pénétration, dans un vase plem de cendres, d'un volume d'eau égal à leur masse ? Rien dans ces éléments ne les différencie du vide d'une manière qui parle à notre imagination ; n'étaient les propriétés mécaniques qui se joignent à leurs propriétés mathématiques, ils ressembleraient tout à fait au non-être qui les encadre et les sépare. Mais ce non-être, de son côté, joue un rôle tellement important dans la formation des choses, qu'il acquiert par là, malgré son néant, comme une sorte de réalité. Présentés comme ils le sont chez les Atomistes, l'être et le nonêtre paraissent se rapprocher, chacun de l'autre, presque de la moitié de la distance qui les sépare. En dépit de sa croyance au vide, Démokrite évoque la pensée de Descartes; il évoque aussi celle d'Anaximandre, tant son être est peu déterminé, et celle d'Anaximène et d'autres encore qui furent si près de morceler la réalité en atomes. Il n'est pas le premier qui ait essayé d'éliminer de la théorie du monde toute idée de transmutation ; mais nul, sinon son maître Leukippe, n'avait encore si bien réussi à expliquer la

diversité, à l'expliquer sans préjudice pour cette unité que prescjue tous leurs prédécesseurs entendaient maintenir quand même ; le but de ceux-ci, en somme, avait été d'éviter de recourir à cette diversité primitive infiniejdont Anaxagore ne craignait pas de faire le principe de sa doctrine. Suivant Démokrite, tout se produit par agrégation, tout se détruit par désagrégation d'atomes; leurs dijBférences de forme, de grandeur, d'ordre, de position, les différences fortuites des édifices qu'ils construisent en s'agrégeant, les différences non moins fortuites qui se joignent à celles-ci, comme la réduction à l'état pulvérulent ou l'existence en masses considérables, les différences, enfin, des organes sur lesquels agissent des états de ces organes, voilà de quoi permettre de concevoir que des circonstances d'ordre purement géométrique et numérique puissent donner lieu à des sensations qualitativement différentes. D'autre part, ramené à l'atome, le réel ne garde-t-il pas l'unité, l'identité (^t tous les autres attributs que Parménide jugeait essentiels à l'être ? Au heu de nier le mouvement pour sauver la réalité de l'être et tout d'abord pour échapper à la nécessité d'admettre la pluraHté à laquelle l'être répugnerait, il faut, suivant Démokrite, poser la

Sluralité et même le vide, afin d'expliquer cette iversité et ce mouvement qui ne peuvent être niés. Dès lors, qu'est-il encore besoin de déterminer la matière première comme Héraklite, d'admettre une diversité minima comme Empédokle, de tout confondre dans une variété originelle infinie avec AnaxagoretAvecl'Atomisme,

rionisme est achevé, TEléatisme est rectifié, Héraklite, Empédokle sont dépassés, et TAnaxafforisme devient en partie inutile. Le principe de tous ces progrès, c'est l'emprunt tait aux Pythagoriciens de leur vide dont on a fait un vrai vide, et la conversion de leur point mathématique en un être nettement physique.

Sans doute, l'idée d'un insécable ne nous satisfait pas complètement ; celle d'une petitesse absolue et pourtant non infiniment petite nous inquiète ; nous pensons volontiers qu'il y a plus de richesse dans le fond des choses que n'en suppose Démokrite ; et nous avons peu de goût pour le vide, etc. Mais nous prenons cepenaant notre parti des défauts de l'Atomisme, qui nous rend des services incomparables aujourd'hui encore. Nous passons sur ses difficultés sans remords, grâce à notre croyance à la symbolicité de la vérité scientifique. La science, pensons-nous, suppose la réalité de l'espace, qui n'est guère moins synonyme du non-être aue l'antique vide, et guère moins étonnant aue lui si on le remplit d'éther, car il n'est pas l'éther même ; la science exige la réalité du temps, du mouvement, et peut-être requiert-elle une positivité de la notion d'infini que ne postule point la pratique de la mathématiq^ue,mais que postule la philosophie de cette pratique ; en tout cas, elle exige des particules insécables comme les dernier éléments du D"" Lebon, que cet éminent savant dématérialise au reste beaucoup plus qu'il n'est nécessaire. Mais peu nous importe (jue la philosophie nie en tout ou en partie l'objectivité de ces notions, car la divisibilité abso-

lue de l'espace, par exemple, est aussi indifférente à celui qui croit l'espace subjectif, qu'à celui qui, comme Démokrite, tient l'atome pour une réalité physique absolue et non plus, ainsi que faisaient les Pythagoriciens, pour une réalité d'essence mathématique ; nous nous consolons de ne poser qu'en métaphysiciens l'existence de réalités infiniment diverses et complètement individualisées,en songeant gue l'Atomisme n'est que d'un emploi scientifique ; et nous maintenons ferme que, pour la science, les éléments derniers doivent avoir même (Qualité, rénumération d'une liste de corps simples n'étant qu'un relai dans la marche de l'esprit vers la cosmologie phénoménale définitive. La science n'est, semble-t-il, aue la logique appliquée à une systématisation de phénomènes assez commode et propre à nous permettre de les prévoir, une systématisation, cependant dont la vérité doit être parallèle à celle de la métaphysique que nous construirions si nous voyions en eux-mêmes les événements que notre mentalité traduit en phénomènes. Cette vérité est cela, mais elle n'est aue cela; elle n'est que cela, mais elle est cela. — On le voit, en le transposant, l'essentiel de Démokrite nous convient encore. Il eut à demi conscience du positivisine qui était en lui. Traité comme pur savant, il est nôtre. Et, en parlant ainsi, l'on ne nie point que la physique mathématique ne conduise en un sens vers l'idéalisme ; mais il serait étonnant gu'un savoir symbolique n'autorisât qu'une philosophie ; avec presque autant de facilité la science favorise un usage matérialiste de ses résultats.

Constance quantitative et qualitative des éléments, causalité rigide, tels sont les principes qui dominent la physique atomistique, avec cet autre, moins évident, que les atomes doivent être d'une forme très diverse, non seulement pour que la variété infinie des résultats de leur rencontre s'explique, mais aussi parce gue, nous dit déjà Leukippe, il n'y a pas de raison pour qu'ils se ressemblent tous. Il y a quelque chose qui fait prévoir l'étroitesse au matérialisme vulgaire que nous connaissons tous, dans le parti pris, cependant louable, avec lequel l'école rend compte de toutes choses par ces principes, les atomes, le vide et le mouvement.

Ce mouvement, sans lequel le Kosmos ne se formerait pas, crée à l'infini des mondes dont le nôtre n'est pas le centre et dont les apogées, infiniment diverses, se suivent au gré de la nécessité qui rassemble et désunit au hasard, dans le viae, les éléments pleins, compacts et impénétrables. Comment s'explique-t-il ? Par le choc. Et le choc ? Par un mouvement antérieur. Et il en fut ainsi toujours. Si cette éternelle alternance nous trouble, Démokrite, en nous présentant le mouvement comme inhérent à la matière même, qui serait active autant que passive, nous offre un moyen de nous étonner un peu moins ; cette vue est d'ailleurs aussi moderne que l'interdiction de s'interroger sur les premiers commencements. La porte n'est pas absolument fermée au dynamisme, dans la doctrine de Démokrite ; l'Hylozoïsme ionien ne s'annule pas en lui jusqu'à la dernière trace. Mais un retour à quelque chose d'analogue ne s'est-il pas

produit de nos jours au sein même du mécanisme,que nul ne songe à abjurer tout à fait ?

Grâce au mouvement il se joint, aux qualités premières des choses, une qualité qui, pour Démokrite, résulte de Tune de celles-ci : la grandeur contient la raison de la pesanteur. Les qualités que Ton devait plus tard appeler « secondes » sont déjà subjectives à ses yeux. Quel génie ne fallait-il point, pour songer à déduire la pesanteur, au lieu de précéder Epicure en faisant d'elle, comme il eût été si naturel, une qualité fondamentale de la matière ! Quelle satisfaction ce serait, pour la science moderne, si elle pouvait déduire, ainsi qu'elle le souhaite, la qualité que Newton, faute de mieux, enfermait encore dans la masse sous le nom d'attraction, à la manière d'une vertu scolastique 1 Ajoutons pourtant que sinon chez Démokrite, du moins chez ses disciples, la pesanteur fut conçue plus conformément à l'opinion vulgaire.

Tout se passera mécaniquement comme si l'amitié d'Empédokle ou plutôt son attraction agissaient dans le monde ; de même que dans les tourbillons de vent que nous pouvons voir, ou par suite du mouvement voulu du vanneur, il s'opérera, dans le grand tourbillon mondial résultant des mouvements qui se heurtent de flanc, une ségrégation des éléments qui se ressemblent. Les atomes se grouperont d'après leurs ressemblances de taille et de figure ; d'où toutes les choses de composition plus ou moins homogène que nous rencontrons. Démokrite évoque donc, malgré la diflférence des temps et

des doctrines, la pensée de Spencer; leurs évolutionnismes sont parents.

Il est incontestaole que les formes bizarres des atomes de Démokrite, avec les ornements qui déterminent par avance leurs chances d'union avec d'autres, et leurs crochets qui symbolisent de trop loin ce que nous nommons affinités, détonnent dans le parti pris général, si peu Suéril, de TAtomisme. Il est certes ingénieux 'expliquer que le fer soit plus dur que le plomb pourtant plus lourd, en alléguant que le vide, moindre dans celui-ci, est moins également réparti dans celui-là; d'expliquer l'acide par des angles petits et subtils, le doux par la rondeur d'atomes pas trop petits, le blanc par le lisse, le noir par le raboteux, et les deux autres couleurs fondamentales, le rouge et le vert, par d'autres qualités géométriaues ; mais il est clair que ces vues sont sans valeur. Observons cependant qu'en ses parties obscures, notre physique cherche, dans ses hypothèses auxiliaires qui souvent méritent de se démoder promptement, de quoi achever de construire des théories dont le fond est sûr et que l'on veut à cause de cela formuler sans plus attendre. Et puis, ce n'est pas peu de chose que d'avoir entrevu, ainsi que fit Démokrite, la théorie des synthèses graduées et successives.

Dans un tel monde, un Dieu est inutile, mais des dieux sont possibles, des dieux mortels auxquels permettent de vivre, en des régions qui s'y prêtent, les mêmes lois nécessaires qui favorisent l'existence des êtres vivants dans tous les astres où il y a l'eau et les autres choses

nécessaires à la vie. Démokrite pense même

3ue la divination, qui consiste à interroger es êtres plus durables et plus savants que nous, n'est pas absurde, mais c'en est fait avec lui de cet animisme que nous avons vu survivre encore dans des philosophies comme celles d'Empédokle. Quant aux dieux de la foule, il accuse précisément Tanimisme, avec la peur, de les avoir créés.

Les organismes sont sortis de la boue après le temps où la terre est entrée dans la période de repos au centre de son tourbillon ; ils sont autres probablement dans les autres mondes, Qull est insensé de croire déserts. En chacun de ces organismes, il y a une âme ; dans l'homme, elle est tout à la fois ce oui meut le corps et ce qui pense ; cette âme est de Tair aux atomes ronds et lisses, très mobiles, qui entrent en nous par la respiration, se vont loger dans les intervalles des particules qui composent notre corps, et sortent de nous quand nous chassons notre souffle au dehors; pendant le sommeil, nous en possédons moins ; et quand il n'en reste plus, c'est la mort. Ils se concentrent surtout dans le cerveau, qui pense grâce à leur mélange avec sa matière, dans le cœur qui s'émeut, dans le foie siège du désir. C'est l'état du mélange des éléments constitutifs de nos organes qui décide de ce que l'âme réussit ou échoueày faire; doctrine profonde, mais étrange en son inachèvement et qui, telle qu'elle est, explique assez peu de notre activité vitale et pensante. La totalité des éléments mentaux n'est qu'une somme, elle n'est aucunement di-

vine, et il n'y a pas en nous de véritable unité. La théorie démocritéenne de la perception a été esquissée en partie ; ainsi que celle de la vie, elle est à demi géniale, à demi bizarre, grosse de préjugés grossiers et de vérités positives précieuses. Des objets, il se détacherait comme des empreintes de faible épaisseur, qui pénétreraient en nous par les yeux, d'où la perception visuelle qui est un choc de ces empreintes sur l'élément âme qui est en nous, ou l'emprisonnement même de ces empreintes par notre substance percevante ; tout ce qui se voit existe donc ; la meilleure preuve qu'il y a des dieux, dans un tel système, c'est que l'on en rêve. Toutes les autres sortes de perceptions seraient aussi, par l'intermédiairede leurs organes propres, comme un toucher, un toucher différent suivant les atomes qui arrivent vers eux et selon ceux qui composent ces organes ; les atomes d'âmes qui se pressent en certaines parties du corps font celles-ci sensibles. C'est pourquoi la perception ne révèle rien de proprement objectif; ellen'ap-

f)rend qu'elle-même, connaissance obscure dont a vanité est manifestée par les différences des sensations suivant les êtres, les âges, l'état de la santé, etc.. Ce qu'on dit des choses sur la foi des sens n'est que l'opinion d'une majorité ; ce n'est que convention. Rien de spiritualiste, chez Démokrite, dans l'attribution de la connaissance légitime à la raison ; la raison, c'est le cerveau jugeant bien par analogie avec le plus sûr des données des sens, grâce à l'absence d'un excès d'humidité et à une température convenable ; ce n'est rien de plus.

Il est très regrettable que nous possédions si

Eeu de renseignements sur l'ouvrage où Démorite conseillait le philosophe dans la recherche du vrai; il y exposait sa méthode, que deux préceptes résument : suivre l'expérience, et raisonner par analogie avec elle; la seule idée d'écrire sur ce sujet est plus remarquable que tels des résultats de la méthode démocritéenne. La grande prudence, le subjectivisme d'ailleurs modéré, l'empirisme plutôt matérialiste de Démokrite l'ont fait accuser à tort de scepticisme. Ainsi que Pythagore et Héraklite, mais bien plus qu'eux, il est préoccupé de l'homme, spécialement de l'homme moral. Il est hédoniste, c'était fatal ; mais il l'est en sage, en intellectuel fin, distingué et optimiste. Le bien, pour lui, c'est le bonheur, mais celui qui peut agréer au philosophe amant du vrai, prudent, sans préjugés grossiers, habile à chercher en soi une satisfaction toujours accessible à qui connaît la nature et se connaît lui-même, habile à modérer tous ses désirs, à choisir les biens certains et durables, vertueux par intérêt sans doute, mais sachant dans quelle large mesure l'intérêt coïncide avec ce qu'on nomme vertu. Héraklite veut qu'on agisse toujours par réflexion, non par peur ou par entraînement. A certains moments, il dépasse beaucoup la morale plutôt littéraire et assez banale qui est d'ordinaire la sienne ,

Suand par exemple il appelle le corps la tente e l'âme, ou qu'il reconnaît à l'intention une valeur plus grande qu'à l'action. Mais quand il déconseille le mariage à cause des tracas qu'il amène, ou qu'il prélude à un cosmopolitisme

plus commode que généreux, il montre bien que le niveau de son éthique, à quoi cela est conforme, n'est pas très élevé.

Il eut des disciples, mais parmi eux il faut compter des Sophistes. Le meilleur de ses doctrines ne fructifia que médiocrement. Il en passa cependant quelque chose chez Platon, Aristote etles Stoïciens,mais bien moins que d'Héraklite. Et il fit la fortune du pauvre Epicuri3me. Malgré toute la valeur des dernières philosophies que nous venons d'examiner, il était temps que Tesprit grec se renouvelât ; les Sophistes, quelque mal qu'on puisse penser d'eux, venaient à leur heure^

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