‹ La philosophie grecque avant SocrateChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Héraklite.

Héraklite subit l'influence des idées de Thaïes et d'Anaximandre, mais il dut vraisemblablement aux Pythagoriciens son idée du lythme universel. D'autre part, ce sont les ambitieuses spéculations des uns et des autres qui lui inspirèrent son dédain si marqué pour la polymathie ; il les met au même rang qu'Hésiode. Il veut être, et il y réussit en grande partie, un penseur indépendant ; aussi ne doit-on pas se préoccuper beaucoup de la date de son acmé; il importe même assez peu de savoir qu'il fut en relation avec les Eléates dont le paradoxe, inverse du sien, rinvitait à exagérer sa propre doctrine. Mais malgré sa profonde originalité, il convient de ne pas le séparer des premiers Ioniens, car si l'objet propre de ses méditations est le devenir plutôt que l'être, il traite du premier d'une manière analogue à celle dont ces philosophes parlaient du s3cond; le choix d'une matière première lui paraît comme à eux le point capital d'une théorie de l'univers. En réalité, c'est à l'Egypte au'Héraklite doit le plus ; l'importance, chez lui, de l'élément igné et lumineux, le rôle intellectuel et artiste qu'il reconnaît au principe d js choses, le sort qu'il attribue aux âmes avant

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et après la mort, ses constantes antithèses et jusqu'à la forme qu'il leur donne rappellent des conceptions, des rites, des hymnes, des aphorismes égyptiens.

L'obscur et hautain philosophe d'Ephèse florissait vers 502 ; il écrivit, pendant le premier quart du v® siècle, une œuvre dont il nous reste peu de chose et qui est bien moins scientifique que celle d'un Anaximandre ou d'un Anaximène, mais d'une richesse philosophique très supérieure. De noble race et d'un caractère très droit, très élevé et non moins ombrageux, il abhorra la démocratie, les préjugés de la foule qui ne comprend rien à l'œuvre du Verbe, l'envie du populaire et la présomption des habiles; il lutta pour la défense du gouvernement aristocratique et finit par fuir ses contemporains. Avant de mourir, il confia son manuscrit au temple d'Artémis.

Son tempérament intellectuel est remarquable. Au dehors, il voit partout la contradiction et la guerre ; au dedans, partout des entraves à la recherche du vrai moral ; et pourtant il ne devient pas sceptique ; il pose comme certaine la double loi âe l'écoulement perpétuel et de l'universelle opposition. Autant il se défie de l'appareil artificiel des démonstrations subtiles, autant il croit à sa raison qui proclame la loi suprême du monde ; il lui semble que, de cette loi, sa raison possède une intuition supérieure à tout raisonnement. Il affirme de même l'harmonie des contraires, le gouvernement de l'univers par la raison, la valeur absolue de toutes les opinions théoriques ou pratiques que celle-ci

engendre — souvent en s'attristant de les engendrer — et qu'elle oppose aux inepties de la pensée commune dont cependant elle ne se juge

{)as totalement absente. S'il est un ancien dont a mentalité peut être rapprochée de celle de Pascal, c'est bien Héraklite.

Le feu, suivant lui, est l'élément Je plus propre à rendre compte du changement éternel des choses, car son essence est la mobilité, la mobilité d'une chose qui paraît active par elle-même. Si tout est feu, tout doit sans cesse changer. Comment le feu devient-il eau, et l'eau terre et souffle sec ou igné, ou air ? Comment la terre redevient-elle de l'eau, de l'eau qui refait de la terre et du souffle sec ? Comment l'eau régénèret-elle le feu, que déjà reconstitue le souffle sec qui s'élève des basses régions, à moins que ce souffle ne se dissolve d'abord en eau ? Quel est le mécanisme de la transformation descendante et de la transformation ascendante ? Condensation et raréfaction, ou transsubstantiation ? Héraklite ne s'explique pas sur ces divers points. La disparition de Veau est-elle ce qui explique l'embrasement, et y a-t-il, dans l'état produit par l'embrasement, qui détruit tout ce qui est sec, de quoi comprendre la production subséquente de l'humide ? Comment se fait-il que, malgré les transformations de détail où le hasard paraît jouer un rôle, l'embrasement total revienne toujours après dix mille huit cents ans ? Tout se passe comme si le rythme dynamique suivant lequel s'allume et s'éteint le feu était réglé par un principe plus nettement intellectuel et volontaire, plus personnel que la raison —

assez abstraite il en faut convenir — qu'il nous

{)résente comme immanente au feu et une avec ui ; comment donc, malgré les détours et les hasards des transformations partielles, le rythme suivant lequel le Tout s'éteint et se rallume indéfiniment est-il si régulier ? Il serait inutile de presser les textes héraklitéens pour trouver une réponse satisfaisante à toutes ces difficultés. C'est qu'Héraklite n'est point un physicien de race ; dès qu'il sort du domaine de la pure métaphysiaue, ses intuitions sont dépourvues de toute valeur. Il revient à la conception d'une terre plate exhalant des vapeurs qu alimentent le feu si elles sont brillantes, et l'eau si elles sont obscures ; les astres ne sont pour lui que des bassins renversés circulant on ne sait pourquoi dans le ciel ; des vapeurs nées de la terre entretiennent le feu de ces bassins ; celui du soleil ou de la lune se retournent-ils entièrement, voilà une éclipse totale; un retournement partiel explique l'éclipsé partielle, et les phases de la lune ; la supériorité lumineuse du soleil, large d'un pied probablement, vient de ce qu'il se trouve dans une atmosphère plus pure que celle de la lune par exemple ; toutes les planètes et les étoiles sont au delà du soleil ; elles nous échauffent moins que lui à cause de leur distance; l'orage est produit par l'embrasement des nuages ; les vicissitudes aes vapeurs engendrent le jour et la nuit, victoires, l'un des vapeurs brillantes, l'autre des vapeurs obscures : l'alternative des saisons s'explique d'une façon analogue; la mer est salée parce qu'elle est la sueur de la terre, etc. Bref, la science recule.

avec Héraklite, vers des idées pareilles à celles <ies premiers penseurs grecs ou même à celles des mythologues égyptiens.

Mais en revanche, que THéraklite métaphysicien est profond ! Avant Anaxagore, mais en moniste, il discerne dans l'univers la part de l'esprit mieux que les premiers Ioniens. Il le déclare mêlé à toute chose, cause première de tout événemen^^ c'est pour rendre le monde plus

f pleinement intelligible qu'il assimile l'un à 'autre le feu et le Logos. Par cette identification, il se prive de pouvoir construire une théorie mécaniste, même modérée, de l'univers, et il risque de rendre inexplicables la conscience humaine et la personnalité divine. Mais d'autre part il accentue la nécessité, qu'on n'oubliera

fJus guère en aucun temps, de remonter jusqu'à 'âme, jusqu'au divin, pour rendre intelligible... l'intelligibilité des choses ; et n'est-il pas natu- -rel, à qui identifie l'être et l'activité, d identifier •aussi l'être avec la loi ? Le Logos d'Héraklite, au reste, manoeuvre les éléments avec une sorte de respect pour les lois naturelles de leurs transformations. Ce Logos gêne-t-il beaucoup plus le physicien que ne font des conceptions finalistes

glus récentes et plus subtiles ? Non, sans doute. >n ne voit pas bien comment ce Logos est à la fois lui-même et le feu, le feu et le reste, comment il est tout et pourtant davantage le fond des ' choses que leurs divers états, le meilleur de ce qui est plutôt que le pire ? Mais ces difficultés sont inhérentes à toutes les doctrines auxquelles convient plus ou moinsle nom de panthéistiques, . et quand même le feu ne serait point divin, il ne

serait pas moins mystérieux qu'il soit à la fois étemel et nonobstant sans cesse en voie d'extinction ou de régénération. Quelque monothéiste que Ton soit, arrive-t-on à délimiter assez bien la sphère du pur divin pour être sûr de ne pas faire tort à Dieu soit dans la mesure où Ton distingue de lui Tunivers, soit dans la mesure où Ton veut le retrouver encore dans Tunivèrs?

Soyons donc indulgents à Héraj^lite théologien. Et ne lui reprochons pas non plus trop vivement d'avoir poussé aussi loin qu'il le fit la doctrine de l'opposition et de la contradiction universelles ; mieux vaut le plus souvent affirmer à la fois, avec les réserves nécessaires sans doute, la thèse et l'antithèse, que de rejeter absolument l'une ou l'autre ; on ne risque, ainsi, que d'exagérer des vérités, tandis qu'en supprimant tout à fait l'une des deux, il y de grandes chances pour que l'on erre tout à fait sur un point. Assez puérils et artificiels sont certains couples d'affirmations et de négations qu'il se plaît à commenter avec une sombre éloquence, mais ce serait fausser sa pensée que de lui attribuer l'intention de nier toutes ses affirmations, celles du oui par celles du non et celles du non par celles du oui ; ce n'est pas l'être qu'il rejette, mais sa fixité qu'il conteste, avec excès souvent, mais il y a de la vérité dans son paradoxe aux yeux de la science là plus moderne ; il veut dire seulement que tout change et qu'il y a en toutes choses des tendances, des mouvements divers jusqu'à la contradiction. Mais de cela il s'irrite comme de ce qui ne devrait pas être s'il s'agit de choses morales ; et, s'il s'agit d'autres choses, il croit,

sagement, que de la lutte et de ropposition résultent des harmonies multiples, et non seule* ment des ruines et des haines ; il dirait volontiers qu'une intelligence parfaite comprend ce qui nous scandalise. Rien d'un Eléate nihiliste chez lui, ni d'un Hégélien anticipé ; il a, ce qui vaut mieux, le courage de s'avouer que l'esprit est au-dessous de la tâche qu'il assume lorsqu'il ambitionne de tout comprendre. De plus grands verront moins que lui la complexité et la relativité des choses, ou, s'ils les voient, auront la faiblesse d'en tirer des arguments en faveur du scepticisme ; lui, il apprend plutôt par là la résignation à la loi qu'impose aux choses une Raison dont il ne doute jamais ; elle est morale pour lui, cette Raison, et le nom de nécessité ne lui convient pas sans réserves ; de même le feu, qui est comme la face concrète du Logos, n'est pomt aux yeux d'Héraklite un agent exclusivement mécanique.

Les dieux de ses contemporains ne lui sauraient convenir, mais son Dieu circule par tout l'univers ; la pensée de chacun des nommes participe à la nature divine, qui se décèle dans les jugements communs, qui s'exprime dans les lois admises parles cités, qui proclame tous les préceptes conseillant la modération, la sagesse, le courage, l'amour du vrai et le souci de la dignité personnelle. Toute croyance vraie est un hommage à cette raison ; Tinaifférence au vrai est sacrilège, ainsi que l'impertinence d'avoir une sagesse à soi ; celui qui lutte contre ses passions se purifie, l'autre souille son âme qui de feu redevient eau, matière inférieure et

méprisable. La métaphysique et la morale des Stoïciens sont préformées dans THéraclitéisme, -comme le théisme d'Anaxagore et celui de Platon ; même, Héraklite alluma, comme Pythagore, le flambeau mystique : théologie et métaphysique, métaphysique et morale s'unissent plus fortement encore chez lui que chez ce dernier. Le mauvais physicien d'Ephèse est plus près de nos philosopnies que ses prédécesseurs «t ses contemporains.

Et le premier, il ébaucha la psychologie.

Identifier Tâme avec Tair igné, tout en lui donnant d'ailleurs Teau pour origine, croire que la respiration entretient Tâme, expliquer le sommeil par une moindre pénétration et la mort par une pénétration nulle de Tair igné dans notre corps est sans doute puéril ; de même, rendre compte de la sagesse par la sécheresse de Tair inhalé et du vice par Thumidité de cet air. Mais faire du Logos j aont Tidôe prédomine, chez lui, sur l'idée -de sa matière, la substance même de Tâme, est une vue de génie. Héraklite décrit assez maladroitement les causes internes de nos perceptions erronées, mais il voit nettement que la constitution de nos sens influe sur nos sensations ; il dénonce leur faiblesse et se rend compte des empêchements que rencontre notre faculté de sentir dans la complexité des choses ; il ose, au nom de la raison, révoquer en doute l'évidence sensible dont toute la force est dans notre croyance illusoire à la permanence des choses. Le dogmatisme n'a pas d'ancêtre plus authentique, bien que des Sophistes soient nés dans le sillon qu'il creusa.

Il paraît avoir cru à la persistance de Tâme, à celle môme de Tindividualitô après la mort, et admis des sanctions ultra-terrestres ; il croyait aussi à la préexistence des âmes ; mais, en tout ceci, il se rapproche davantage des Egyptiens que d'autres Grecs ; point de métempsychose, mais, pour les bons, une fois la mort traversée, le rôle de génies protecteurs ; pour les méchants, une dégradation rapide de leur âme pauvre en souffle igné. Avant de vivre, nous étions déjà, mais la préexistence elle-même a commencé. Et l'existence future est passagère comme tout le reste, car les dieux que nous sommes sont des dieux mortels, soumis à la même loi que tous les autres êtres de l'univers.

S'il n'est que juste de ne pas prendre au pied de la lettre les formules d'Hérakhte qui tendraient à nier toute distinction, toute vérité et tout être, il faut reconnaître aussi qu'il est quelque peu responsable des exagérations de son disciple Kratyle, pour oui il était même inexact de dire que l'on s'était oaigné une fois dans un fleuve, et qui, pareil aux Sophistes, abusait de certaines particularités de langage pour démontrer que toute pensée cohérente est impossible. Kratyle est pourtant le trait d'union entre Héraklite et Platon qui recueillit, avant les Stoïciens, la meilleure part de l'héritage du grand Ephésien,

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