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CHAPITRE IV

Pythagore et les Pythagoriciens.

L'aube de la spéculation pythagoricienne est un peu antérieure à l'apparition de THéraclitéisme. Il semble au premier abord que chez les chercheurs savants et mystiques qu'Héraklite dédaignait, il n'y ait de philosophique que le vague ou l'arbitraire de certaines théories scientifiques et l'inévitable alliage métaphysique de la pensée religieuse ; de plus, le Pythagorisme fut éminemment une école de moralité pratique individuelle et sociale, voire de sainteté. Pourtant, sans parler même de l'influence immédiate ou lointaine qu'il exerça sur tant de courants philosophiaues, il est bien aussi une philosophie, et ne 1 est pas seulement grâce aux idées générales dont il dota la science.

Il se relie si intimement aux Mystères, à l'Orphisme surtout, qu'on ne peut toujours distinguer exactement ce qu'il en reçut et ce qu'il leur donna. Plus tard, les Pythagoriciens se devaient plaindre qu'on leur prît, sans les nommer, de nombreuses idées dignes d'être plus que celles d'une école, pour ne leur laisser en propre que le déchet de leurs longues spéculations.

Pythagore de Samos florissait vers 522 ; il était né vers 580 et il mourut en 500. Il dut fuir sa patrie où régnait le tyran Polykrate ; après une

{)ériode de voyages au cours desquels il s'initia à a sagesse égyptienne, il alla fonder en Grande Grèce, à Krotone, une communauté qui eut vite des imitatrices. Ses disciples, hommes et femmes, pratiquaient à son exemple les vertus dont la doctrine du maître — qui n'écrivait point — déduisait l'obligation. D'abord la puissance de ces communautés, politiques autant ç[ue religieuses, zélées, mais aristocratiques et jalouses, s'exerça pour le plus grand bien moral et matériel du pays, mais peu à peu elles lui devinrent à charge ; on les extermina partout, et Pythagore périt lui-même dans l'incendie de son monastère de Métaponte. Mais ses disciples survivants, bien accueillis en Grèce, conservèrent au monde le meilleur de ses doctrines: leur fidélité enthousiaste au maître leur inspira un tel oubli de leur propre gloire, que nous risquons, en les écoutant, de trop attribuer à Pythagore.

On ne peut douter cependant qu'il n'ait découvert, quelque peu servi par le hasard, la correspondance des hauteurs relatives des sons avec des rapports numériques ; ni qu'il ait établi des listes de choses étonnantes par la double similitude des particularités quantitatives qu'on y remarque et des propriétés ou des aspects plus concrets qu'elles présentent; ni que le symbolisme du monde physique l'ait sans cesse préoccupé ; ni même qu'il ait regardé les propriétés mathématiques des choses comme

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ayant une portée métaphysique et religieuse. On sait avec certitude qu'il ébaucha l'astronomie dont s'enorgueillit son école, qu'il fit des découvertes géométriques et arithmétiques importantes. Il imagina la musique des sphères célestes, dont le mouvement et les distances lui semblaient répondreàdes nombres, àdes proportions remarquables; il professa la métempsychose et le retour éternel du monde à toutes les étapes de l'existence qu'il a traversées une fois. Sa physique est un peu moins immatérialiste qu'on ne le pensa longtemps, car rien ne pouvait encore favoriser une conception aussi analogue aux idées platoniciennes que celle de l'être identique au nombre ; sa morale, enfin, ne dut pas être tout à fait celle qu'on lui attribua. Tout bien considéré, il est plus prudent d'exposer le Pythagorisme en général que d'exposer la doctrine de Pythagore seul, puis celle de ses continuateurs.

Le jour devait arriver, dans l'école, où le physique et jusqu'au moral seraient totalement identifiés avec le nombre. Une unité supérieure, ouvrière d'harmonie, devait être regardée comme opérant le mélange de la limite et de l'illimité, de la limite toute pareille à Timpair, qui s'oppose à toute division, et de l'illimité

{)areil au pair, qui se prête à la division. De 'unité au sens restreint, qui est impaire, et de la {)luralité dont le type premier est la dyade, aquelle est paire, on devait tirer le droit et le gauche, le masculin et le féminin, le lumineux et l'obscur, le bien et le mal, le carré et le rectangle, puis tous les corps et toutes les âmes,

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avec leurs propriétés et vertus. Mais d'abord on ne fit que construire, d'une part un symbolisme mathématique des choses, et d'autre part une physique timidement maùiématiq^ue ; les deux parties de la doctrine se rejoignirent ensuite 6t se sublimèrent de la façon qui a été dite. N'était-il naturel de fondre la notion de Dieu et celle de la monade suprême ? d'assimiler le Kosmos borné par le ciel au limité, l'air infini qui l'entoure à 1 illimité ? puis d'expliquer, dans ce monde, tous les solides avec leurs formes et leurs propriétés et jusau'aux âmes — toujours plus ou moins matérielles pour les anciens — par un mélange d'air et de matières cosmiques identifiées : l'un, à l'infini extra-cosmique entré dans le Kosmos^ au pair, au divers, au divisible; l'autre, au fini, à l'impair, à l'indivisible en soi ? L'intervention du continu illimité dans le sein de la sphère qu'il enferme rendait assez bien compte de la diversité et de la multiplicité (jui s'y remarque : grâce à une sorte d'atomistique où l'air jouait le rôle qu'une autre école devait attribuer au vide, la combinaison des deux principes expliquait la formation de toutes choses.

Dans cette doctrine dynamiste et mystique, le mécanisme et le mathématisme universels étaient en germe dès le début, et le paradoxe où l'on s'arrêta était inévitable. Le nombre, qui rend intelligible les choses, les événements et leurs rapports, devaient donner l'illusion d'être l'essence même de ce qu'il faisait si bien comprendre ; car non seulement il est conforme au dogmatisme naturel de l'homme de confondre

l'être et les conditions de son intelligibilité, et natxirel à un âge superstitieux d'exagérer sans mesure l'importance du nombre, si surtout il arrive que l'expérience semble confirmer cette vue, mais l'indépendance souveraine des qualités mathématiques par rapport aux sensibles qui leur sont au contraire relatives, la possibilité d'exprimer en langage arithmétique tout le géométrique, dont le caractère, à demi physique puisque sensible^ est par là même propre à se refléter sur les notions abstraites de la pure mathématique : autant de raisons qui aident à voir comment les Pythagoriciens purentsérieument dire que le point c'est 1, la ligne 2, la surface 3, le volume 4, et même la santé 7, Tannée 8, la justice 4. Il était tout indiqué, pour eux, de faire de l'âme une harmonie et de concevoir le monde, « qui respire en mesure », comme un solide animé par une âme qui est aussi une telle harmonie. Le nombre 10 étant parfait comme composé des quatre premiers, si parfaits déjà, il leur parut juste de supposer une Antiterre pour parfaire la décade planétaire, qui ne pouvait manquer d'exister. Une fois le nombre divinisé, il n'y a plus de physique admissible qui ne soit mathématique ; un enthousiasme esthético-mystique remplace l'attitude critique ; et moins les théories que l'on imagine sont concrètes, plus elles ont ae chances d agréer.

On aurait tort malgré tout de trop reprocher aux Pythagoriciens d'avoir cru à des rêves : ils ont tenté d'élaborer une science qui dépasse la compétence de l'homme ; mais, de cette science, ridée n'est point absurde en soi ; et il n'est pas

de philosophe idéaliste qui ne doive reconnaître en eux des précurseurs. N'est-il pas vrai aussi que la partie la plus abstraite de la mathématique doit avoir le pas sur la géométrie, sur la physique entière? Et ils n'ont pas cultivé que la matnématique pure. De très bonne heure, ils admirent la sphéricité de la terre, qu'ils firent tourner autour d'un feu central auquel, disaientils, elle présentait toujours la même face, la face opposée à celle que nous habitons. Cette révolution rendait compte du jour et de la nuit. Sphériques aussi, suivant eux, le soleil dont ils connurent le mouvement annuel ; la lune, qu'ils firent tourner comme le soleil et la terre autour du centre universel, de VHestia du monde, mais en un mois ; les planètes enfin et les étoiles dites fixes, auxquelles ils paraissent avoir attribué un mouvement lent. Ils enseignaient l'inclinaison du plan du mouvement du soleil et ils purent, en combinant les observations faites par d'autres avec leurs propres découvertes, expliquer les saisons. Tel était, du temps de Sokrate, le plus important de la science de Philolaos.

Ekphante (ou Hikétasj devait faire tourner la terre autour de son axe ; Héraklide, faire tourner Mercure et Vénus autour du soleil ; puis. Mars leur fut adjoint ; et en 286, Aristarque de Samos proclama vraie la théorie qui fait la gloire de Copernic. Un examen plus complet du ciel, et la diff'usion de récits de lointains voyages qui n'avaient révélé ni le feu central, ni l'Antiterre, avaient peu à peu fait délaisser la plupart des erreurs professées d'abord, celles dont nous avons parlé et d'autres, comme l'absorption,

par un soleil vitreux et poreux, de la lumière issue de la voûte céleste.

C'est ainsi que ces mystiques faisaient avancer le savoir positif ; et non seulement ils eurent, grâce à la pratique de l'observation astronomique, l'intuition de l'universelle détermination du monde physique et même du caractère rigoureusement mathématique de cette détermination ; mais ils eurent aussi, dans d'autres sciences, une tendance très marquée à suivre de

f>rès l'expérience, qui avait révélé le principe de 'acoustique à leur maître : témoin tes travaux d'Alkméon de Krotone, contemporain de Pythagore et moins hardi que lui, qui logea la sensibilité dans le cerveau, distingua des nerfs sensitifs, décrivit nombre de conditions physiologiques de la perception sensible, esquissa la première explication de l'intelligence par la complication de facultés plus humbles, et présenta la santé comme un équilibre défini entre les éléments corporels. Que les Pythagoriciens n'ont-ils développé l'atomistique qu'ils ébauchèrent et qu'ils auraient évité do rendre matérialiste comme devait faire Démokrite ! Peutêtre eussent-ils épargné au monde l'Epicurisme 1 Il ne faut point sourire de la théorie du retour éternel : tout déterminisme est finalement obligé de l'admettre s'il veut être logique. Pourtant, le Dieu auquel ils arrivèrent, le caractère hautement libertiste de leur morale et leur croyance à l'union définitive de l'âme avec Dieu s'accordent mal avec le déterminisme de leur physique et avec la théorie du retour éternel, qui, il est vrai, limite le nombre des réincarnations en

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chacune des vies successives de Tunivers, mais ne permet pas aux âmes de se fondre à jamais avec la monade suprême. C'est dans Tlnde, sans doute, que fut l'origine de la croyance orphique et pythagoricienne à la métempsychose et à runion des âmes avec le premier principe ; l'Egypte dut fournir ce qui s'y mêla de plus moral. Quelque panthéisme gâte le noble panenthéisme qui se déploie, dans TOrphisme ou le Pythagonsme, en pensées, en mythes, en rites profonds et poétiques ; mais les renaissances conditionnées par les degrés divers du mérite ou du démérite acquis pendant la vie, et les expiations intercalées par les Orphiques, puis par les Pythagoriciens entre la mort et le passage des âmes en d'autres corps en attendant la rédemption totale, demeurent des conceptions très hautes dont le caractère en partie puéril ne diminue en rien la sublimité morale.

Deux points sont spécialement remarquables en leur éthique : un souci très net et très vif de ^ la perfection individuelle, qui leur est commun avec rOrphisme, et un souci non moindre du salut moral d'autrui, les autres étant envisagés comme individus tout autant que comme mem- ^f T^'^^ collectivité dont le bien est souhaitable. L examen de conscience est à la base de leur régime moral, comme la tempérance, poussée lusqu au végétarisme, est le premier article noi ?rîi^^Ç."^® physique, et comme la commu- ?npmlnf f ^'^''^J^'^^^^l'^béissa au maître

SSVn.^-'^i^^.?^^^^^^ de leur

î'e?sXnp^^^\°'' almaginô bien des fables sur 1 enseignement secret de Pythagore ; tout porte

à croire que son enseignement était seulement

fradué de façon à correspondre aux divers egrés d'avancement intellectuel et spirituel des disciples. Si ceux-ci furent jaloux de leurs connaissances, ils laissèrent cependant se répandre les plus importantes. L'obscurité de certains de leurs dogmes et la singularité de certaines de leurs habitudes ne pouvaient manquer de donner à rOrdre pythagoricien l'apparence d'un ensemble d'hommes initiés à des doctrines secrètes. Quoi qu'il en soit, ils ont élaboré des idées de toute sorte avec une originalité incontestable, une puissance merveilleuse et un sens de la réalité suprasensible oui les recommanda à l'attention de Platon, ae Plotin, et aussi des Stoïciens. La spéculation chrétienne leur doit

S lus encore qu'à Héraklite : celui-ci a introduit ans le monde l'idée du Verbe créateur, mais les Pythagoriciens ont directement préludé à la morale et à la mystique chrétiennes, et ils ont esçjuissé des théories qui sont devenues la science même ; ils sont même les inventeurs de

f)lusieurs idées, de plusieurs démonstrations où 'on n'a rien eu à modifier.

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