CHAPITRE V
Xénophane, Parmôxiide, Zénoiii Mélissos.
I. Xênophane. — Ce n'est pas sans d'expresses réserves que Ton peut placer Xênophane, de Kolophon, en tète de la liste des Eléates. C'était un pauvre rhapsode, de tempérament à la fois épique et satirique, qui chercha à Elée une nouvelle patrie, quand la sienne subit le joug des Perses ; il voyagea sans cesse, composant des vers dont peu nous sont parvenus. Il était né en 570, et il mourut vers 478. Il fut connu d'Héraklite et connut les Pythagoriciens, mais leur doctrine, pas plus que celle d'Anaximandre,nele pouvait satisfaire. Peu dogmatique par nature, presque sceptique même, mais, bien qu'inapte à la réflexion scientifique, très curieux des phénomènes naturels, doué, au reste, d'un solide bon sens et d'une grande rectitude morale qui s'unissait à un sentiment religieux pur de superstition, il fut tout ensemble l'adversaire des philosophes de son temps, du polythéisme vul-
faire et de toutes les erreurs conventionnelles ont s'autorisent l'orgueil, la faiblesse et la sot-
tise des hommes. Mais il édifia peu, ou peu solidement, et ce n'est qu'une rencontre s'il se trouva un Parménide pour développer des idées dont il s'était avisé et qu'il avait semées, le plus souvent, en ironiste et sans trop y tenir.
On a fait bien à la légère un savant de Xénophane ; s'il aperçut dans les fossiles la preuve d'anciennes et lentes transformations géologiques et s'il eut l'un des premiers l'idée d'un progrés scientifique, sa croyance à l'origine terreuse ou aqueuse de tous les êtres, sa conception du retour périodique des choses au mélange des deux éléments, son affirmation que la terre est plate avec des racines infinies et que les astres ne sont qu'un résultat, nouveau chaque fois qu'ils brillent, de vapeurs issues de notre séjour, etc., autant d'opmions qui ne lui font pas grand honneur.
Mais cet ancêtre des Sophistes, d'après lequel l'homme ne saurait pas qu'il possède la vérité au cas où il la tiendrait, s'exprime mieux sur la divinité que bien d'autres et paraît singuUèrement sûr d'en bien parler. Condamnant l'anthropomorphisme ridicule des hommes de toute race, qui se font des dieux semblables à eux — ainsi feraient les bœufs et les lions, s'ils étaient religieux — , il maintient cependant que le Dieu véritable voit, entend et pense par tout ce qu'il est; les dieux inférieurs que gouverne ce Dieu ne sont pas ceux de la foule. Sa conscience et saraison proclament que l'on doit penser ainsi du divin. 11 cède néanmoins à la tendance générale de son époque, en faisant de Dieu l'unité du monde; mais ce naturaliste est loin du matérialisme.
L'Un est tout, mais, des êtres particuliers, il n'a point le masque.
Le reste de sa métaphysique est assez ambigu ; quand il approche la science, il devient aussitôt moins clair et moins intéressant. Aussi fut-il facile, étant donné telles de ses opinions, d'y voir comme des divinations de la doctrine de Parménide ou de Zenon, qu'elles pouvaient favoriser. Avec l'éternité du monde, il proclamait son infinité ; Parménide est finitiste, mais qu'im-
{)orte ? Comme lui et avant lui, Xénophane a dit e monde immobile, au moins dans son ensemble, et homogène aussi, quoiqu'il soit moins ferme sur ce dernier point. Xénophane, songeant sans doute à la surface de la terre, qu'il croyait infinie, la déclarait égale de tous les côtés ; c'en est assez pour qu'on prétende qu'il faisait le monde sphérique avant Parménide, Il se croyait obligé de nier le mouvement diurne pour cette raison déjà qu'il ne jugeait pas le monde sphérique ; de plus, n'admettant pas la finité du Tout, il pensait devoir en nier le mouvement comme la sphéricité. Mais on néglige cela; n'avait-il pas insisté sur le caractère trompeur des apparences et sur l'égale faiblesse des thèses opposées que les habiles savent rendre également vraisemblables f Donc, affirme-t-on, les antinomies de Zenon sont en germe chez lui. Qu'il est donc facile d'écrire de mauvaise histoire qui paraît vraie 1
Quoi qu'il en soit, il y avait dans ses théories au moins un peu de quoi conduire à cette sorte de nihilisme qui caractérise un des aspects de l'Eléatisme, et au monisme hyperbolique qui
en caractérise un autre aspect. Mais sa doctrine nous apparaîtrait moins significative et moins riche si Parménide, Zenon et Mélissos n'eussent point existé !
IL Parménide. — Le véritable fondateur de l'école dite éléate naquit vers Tan 512 à Elée, où passait et repassait Xénophane. Il appartenait à une famille puissante et fit œuvre de législateur. On a des raisons de regretter d'être peu renseigné sur ses idées morales ; mais en revanche, il nous est parvenu assez de son poème sur la Nature pour bien connaître son ou plutôt ses deux systèmes du monde. Il se faut garder de le croire clairement conscient de toute la valeur de certaines de ses conceptions; mais il est l'un des Antésocratiaues dont les intuitions anticipent le plus sur l'avenir. Il inventa, en effet, l'idée de la dualité du savoir ; il aperçut l'hétérogénéité radicale de la recherche qui porte sur le phénoménal et de celle qui porte sur l'être. Il professa même que, de ces deux recherches, la première est comme une affirmation du non-être à l'exclusion de l'être, la seconde l'affirmation et l'exclusion inverses. Ce que nous nommons métaphysique et ce que nous nommons science, il le regarda également comme devant être construit sans aucun appel à la discipline rivale. Enfin il distingua, corrélativement aux deux savoirs, deux sortes de convictions, l'une qui est certitude et qu'apporte avec elle la vérité, évidente aux yeux du bon métaphysicien, du bon ontologiste ; l'autre dont
rexactitude n'est que probable, ou même, parlons mieux, qui se résout en la satisfaction de pouvoir introduire de l'harmonie dans la théorie des pures apparences. Il poussait si loin l'opposition par lui découverte, que d'une part, dogmatique et idéaliste jusqu'au paradoxe, il ne reculait devant aucune audace métaphysique, et que d'autre part il allait jusqu'à mépriser ce que nous appelons science. Vraies ou fausses, toutes ses idées maîtresses étaient grandement originales, et nulle d'elles ne devait être sans histoire.
Des Pythagoriciens, il retient et incorpore à sa doctrine véritable plusieurs idées très importantes, comme celles d'une physicjue toute conjecturale, de l'unité de l'être, de l'identité du parfait et du limité, de la sphéricité du monde ; et dans la partie de son poème où il daigne esquisser une cosmologie à l'usage des esprits qui ne se peuvent hausser jusqu'à la vraie doctrine, il mêle encore, à un système qui rappelle fort celui d'Anaximandre, des souvenirs pythagoriciens. Alkméon sans doute y fut pour quelque chose, ainsi qu'Ameinias, à qui il éleva une chapelle. Ce qu'il doit à Xénophane, nous l'avons dit, n'est pas considérable. Quant à Héraklite, il fournit à Parménide, dont il est le contemporain, l'occasion d'une critique çrâce à laquelle la théorie de ce dernier acauit une clarté merveilleuse. Le philosophe a'Ephèse ramenait Têtre au devenir, à ce qui est et n'est
{)oint, tout à la fois. L'Eléate s'indigne de voir 'être et le non-être réunis, le non-être intégré dans l'être, assimilé à l'être ; pareil à la foule,
l'Ephésien est dupe de Tapparence ; comme lui, elle se contredit, mais le philosophe fait pis qu'elle ; s'étant avisé qu'il y a du non-être dans le donné, devait-il hésiter à nier le monde apparent ? Sans doute, tout le sensible est changement et diversité ; mais, du non-être, l'irréalité est absolue, et tout ce dans quoi il entre n'est aucunement I Surtout, qu'on ne fasse pas du feu, qui est le type par excellence de la mobilité, le fond du réel. Ce fond, rien de sensible ne lui ressemble.
Parménide est impitoyablement logicien et dogmatique. L'être est, dit-il, et le non-être n'est pas ; il n'est d'être que pensable et exprimable, et le non-être n'est ni l'un ni l'autre. L'être ne peut avoir une naissance, car naître de l'être ne serait pas naître, et le non-être ne pourrait devenir être ; mourir en demeurant réel ne serait pas mourir, et mourir tout à fait serait engendrer comme un être qui ne serait pas ; changer n'est pas davantage possible,car ce serait encore mourir et naître. Il n'y a pas de mouvement si l'espace existe, car dans'quelle étendue se mouvrait l'étendue, ni s'il n'existe pas, car où donc le mouvement aurait-il lieu ? Telle est sa logique, puissante, mais étroite, involontairement sophistique autant qu'elle est subtile. Pourtant, qu'il pouvait paraître naturel de transporter, aux qualités des choses, la permanence relative que depuis Thaïes on attribuait à l'élément premier, et la permanence absolue que l'on attribuait à la quantité du tout ; de ne vouloir parler, en fin de compte, que de permanence absolue I Et poser l'immutabilité du réel, n'était-ce pas s'obliger à
nier les choses phénoménales, puis qu'elles sont données comme changeantes ? Les prestiges de la dialectique ont fait de Parménide leur première dupe en Hellade. Depuis Thaïes, l'unité du fond des choses était admise de ceux mêmes qui énuméraient des principes multiples; Parménide raisonna seulement avec plus de rigueur ; et ne faut-il pas, en un sens, le louer d'avoir voulu renoncer tout à fait & l'expédient de la métamorphosepour expliquer l'univers? Déplus, sans parler de la facilité avec laquelle on confondait alors le sens absolu et le sens attributif du verbe être, il y avait chez tous les métaphysiciens de ce temps, où l'ancien animisme religieux avait laissé des traces, une tendance presque invincible à ne donner sans réserve le nom d'être qu'à l'un, au parfait, à l'éternel, à l'immuable ; cet être devenait l'indivisible, le continu, l'homogène, quand on le considérait dans l'espace. Il était bien difficile, à cette époque, de ne pas concéder aux sens la réalité de l'espace tout au moins. Zenon leur fit cette concession. La finité paraissait, aussi, inséparable de la perfection. Parménide, plus attentif que ses prédécesseurs et ses contemporains aux conséquences ou aux dessous de leurs thèses favorites, ne pouvait manquer de reléguer l'être loin du phénoménal, de nier celui-ci en face de celui-là. Etre plusieurs, devenir autre, se mouvoir, et môme avoir des qualités, autant d'imperfections, autant, dans l'être, d'infractions aux conditions de l'être. Il faut, dit Parménide, que rien ne manç[ue à l'être ; c'est pourquoi, en particulier, il le fait plein et immobile ; niant qu'un vrai néant
Tentoure, et repoussant jusqu'à l'idée d'un vide relatif, il le fait limité, ce qu'exige d'ailleurs sa perfection, qui le veut aussi sphérique. Il est probable qu'un reste de préjugé vulgaire et le souvenir de Pythagore ont contribué à lui faire admettre la sphéricité. A qui nie le vide, le mouvement et la diversité doivent sembler illusoires, et l'infini n'est guère concevable à qui nie le vide absolu lui-même. La doctrine est d'une belle cohérence.
Parménide a douté du temps ; peut-être doutat-il de l'espace, puisqu'il dit que le tout est comme une sphère. Mais ce doute ne fut que
Eassager, car il professe un matérialisme, réel ien qu'assez abstrait,celui d'un cartésien avant la lettre dépouillant le réel de tout ce qui lui paraît sensible ; mais ce matérialisme est évident, bien qu'il soit pénétré de spiritualisme ; le monde est pensée et il est Dieu. Ceci n'est pas nouveau, mais il était beau de le redire ; mieux vaut le panthéisme que l'athéisme. Quoi qu'il en soit, le résultat de la doctrine est d'une extrême pauvreté : l'ivresse de l'être a tellement sublimé le réel, dans l'esprit de Parménide, qu'on se peut demander si le phénomène de penser son univers ne doit pas être regardé, de son point de vue, comme un pur néant. Et alors?... Mais il ne s'est pas, explicitement du moins, posé cette question. Il est sorti d'embarras en dessinant un second portrait du monde, qu'il ne rattache nullement au premier — il aurait par-là même déprécié celui-ci — , et qu'il ne se soucie, même pas de faire ressembler au premier autant qu'il l'aurait pu. Dans la seconde partie de son
Soème, il est très peu original ; il paraît lui sufre, ici, de rivaliser avec ses émules dans un domaine où il avait honte de ne pas dire son mot, bien qu'il se soit taillé ailleurs un domaine propre. Peut-on le défendre en lui supposant une foi secrète dans la possibilité de rendre toute rationnelle la science du donné ? Rien n'y autorise ; l'abîme qui sépare ses deux mondes est encore plus profond que celui que Kant creusa entre le noumène et le phénomène. Le phénomène de ce dernier paraît tantôt Tapparence de ce qui est, tantôt une sorte d'être mférieur, effet de l'être en soi ; mais du moins le noumène n'est-il jamais présenté par lui comme la réalité exclusive et le phénomène comme une illusion.
Deux principes, l'un lumineux et léger, l'autre obscur et dense, et qui rappellent tous deux les principes d'Anaximandre, constituent toutes choses pour le Parménide des Paroles de l'Opinion ; ils s'opposent et produisent, seuls ou par leurs mélanges, tout ce qui est, ainsi que le font les principes issus de l'unité et de la dyade chez Pythagore. Mais les Pythagoriciens n'avaient pas tardé à parlercomme fit Parménide.Etreconnaît-on bien l'adversaire d'Héraklite dans le philosophe qui associe ainsi des contraires ? Autour de la terre, qui est dense, il place des sphères concentriques dont la plus extérieure rappelle,
Sar son immobilité,celle du Tout qui est soutenue ans la première partie du poème. Entre cette sphère et nous, u existe des régions plus ou moins lumineuses ; dans la plus brillante siègent les dieux ordonnateurs du monde, spécialement
la Nécessité et TAmour. Ceci même n'est pas entièrement de son invention, et l'on voit mal pourquoi, de cette même sphère, procède l'illusion. Il montra cependant une certaine sagacité scientifique dans sa théorie des zones terrestres, et quand il identifiait l'étoile du soir à celle du matin ; mais son originalité sur ces deux points n'est pas établie. Le même penseur revenait parfois à des idées tout enfantines, comme la croyance à la production des astres par des vapeurs qui les constitueraient tout entiers, et il ne voyait qu'un synchronisme dans l'apparition du jour et le lever du soleil; l'atmosphère lui semblait la source de la lumière. Ces quelques détails suffisent pour montrer que s'il sut profiter de certaines découvertes, il n'est pourtant point un vrai savant ; sa gloire est ailleurs, dans sa métaphysique dont la fécondité directe et indirecte est incontestable, et dont les erreurs sont d'une nature telle qu'on n'est point philosophe si l'on s'estime dispensé de les méditer.
III. Zenon. — Le plus subtil des Eléates, Zenon, concitoyen et disciple de Parménide, se donna pour tâche de réfuter par l'absurde les adversaires de l'école. Il naquit entre 492 et 485 et paraît avoir conçu de bonne heure un grand enthousiasme pour la doctrine qu'il défendit contre la colère inintelligente du bon sens vulgaire, qu'elle révoltait, et contre les Pythagoriciens dont la manière de concevoir l'unité, à savoir comme l'élément réel d'un monde vraiment pluralité, lui semblait incompatible avec
Texistence d'un mouvement intelligible. Il démontrait surtout qu'un mouvement réel est impossible dans un tel monde, mais ne trouvant point, du mouvement, une conception qui ne suppose pas cette même pluralité, il concluait, au nom ae la logiaue, et contre le mouvement, qui est tout ensemole affirmation et négation de la pluralité, et contre la pluralité qui, entre autres inconvénients, présente celui de se prouver par l'existence d'un mouvement qu'elle rend impossible.
Il est malaisé d'interpréter Zenon ; les concepts dont il se servait ne nous sont familiers qu'avec leurs enrichissements postérieurs, de sorte que nous ne pouvons faire, en le lisant, tout le vide qu'il faudrait dans notre propre esprit. Et puis nous ignorons trop le milieu où il spéculait. Il laissa oe côté un certain nombre de points de la doctrine de Parménide, mais il insista plus que lui sur quelques autres, notamment sur l'irréalité de l'espace ; ici, il est même plus net que son maître. Opposer l'unité du Tout — et non point, comme tels et tels le supposent, la continuité spatiale du Tout — à la croyance universelle au divers, prouver, en particulier, que le mouvement est illusoire, afin de ruiner ainsi la raison la plus forte de croire au monde que niait Parménide, presque tout Zenon est là.
Nous allons indiquer ses principaux arguments. Dix mille grains de millet produisent du bruit en tombant à la fois ; tombant un à un, ils n'en auraient point fait : quelle confiance méritent donc nos sens ? Quelle logique est celle qui
régnerait dans le monde sensible, dans le monde du multiple? Celui qui raisonne avec droiture, en mathématicien, conclut à l'irréalité du phénoménal. — L'espace n'est point, car il serait dans un autre espace, et celui-ci dans un autre, à l'infini . Cela est absurde, et ce qui est absurde n'est pas. Il faut croire à la raison malgré les sens. — Toute étendue, toute grandeur est illusoire, car on ne saurait diviser le fini en une infinité d'éléments, bien que le fini requière une telle division : leur somme rendrait le fini infini s'ils sont encore quelque chose ; et l'on ne pourrait, d'autre part, obtenir une grandeur en ajoutant le néant à lui-même. — Mais les quatre arguments qui réfutent l'erreur du mondepluralité par l'exposé des illogismes liés à la croyance au mouvement sont d une importance plus grande encore. Voici qui semble à Zenon détruire jusqu'à la dernière trace de pluralité, jusqu'à la pluralité de ces êtres si pâles et si minces que seraient les divers points d'un espace réel, d'un espace comme l'ensemble des « unités-positions » dont parlent les Pythagoriciens. — l"* Achille, supposé dix fois plus rapide que la tortue, ne l'atteindra jamais; car chaçiue fois qu'il arrive au point d'où elle est partie quand il est parti lui-même d'un point plus éloigné, elle l'a devancé d'une certaine distance ; chaque fois cette distance devient dix fois plus petite, mais jamais elle ne sera nulle. Niez donc le mouvement, si même vous voyez Achille rejoindre la tortue, car ce que vous verriez serait absurde ; vous ne voyez pas ce que vous croyez voir; ce que montrent les sens
n'est pas, car cela, c'est l'impossible. — 2* Qu'on ne dise pas qu'en une infinité (('instants une infinité de points peut être parcourue ! Car la division à l'infini du temps et de l'espace, exigée par le mouvement, rend impossible môme son commencement. Qu'on suppose un mobile devant parcourir une longueur quelconque. Il devra d abord en parcourir la moitié, et, avant, moitié de la moitié, et ainsi à l'infini. — 3^ Peut-on même distinguer le mouvement du repos ?
Non, car en chaque moment de son vol, une flèche occuperait un espace égal à elle-même, ce qui l'identifie avec une flèche en repos. — 4"* Enfin, l'on ne peut mesurer les vitesses sans tomber dans des contradictions, car si deux mobiles d'une longueur égale à celle d'un troisième objet se meuvent parallèlement à lui en des sens opposés avec une vitesse pareille, le temps du mouvement de l'un quelconque des deux mobiles sera à la fois celui qu'il mettra à passer devant l'autre mobile et celui qu'il mettra à passer devant l'objet en repos ; dans le
Sremier cas, il sera moitié moins grand que ans le second. — Il est donc faux que le mouvement existe ; l'espace divisible qu il suppose ne le saurait recevoir ; et l'argument porte aussi contre l'existence de l'espace, car on ne peut concevoir celui-ci que comme divisible. Il n'est donc pas, lui non plus, et toute la diversité des apparences dont il est le support n'existe pas davantage.
Ceux qui ont pensé que Zenon ne niait pas le mouvement, maïs l'admettait en le situant dans un espace continu, différent de celui des Pytha-
PHILOSOPHIB GRBCQUB 5
goriciens et n'ayant rien d'arithmétique, ont sans doute commis cette méprise parce qu'ils ne pouvaient imaginer que Zenon eût nié l'espace sans songer à nier le temps. Mais, Si Zenon est plus idéaliste q^ue Parménide, il n'est pas étonnant qu'il le soit moins et moins complètement qu'on ne peut l'être de nos jours. Son unité immobile est plus nettement une et immobile que celle de son maître. N'est-il pas clair, étant aonné la manière dont il réfute le mouvement, que c'est bien tout mouvement qu'il entend réfuter, et qu'il le réfute de telle sorte qu'il est en même temps obligé de nier tout à fait l'espace ? D'un autre côté, concevoir la possibilité d'un mouvement dans un espace rigoureusement continu, cela dépassait les forces de Zenon. Parménide, dira-t-on, avait bien proclamé la continuité ! Sans doute, mais il n'était pas capable d'apercevoir les difficultés logicomathématiques qui pouvaient frapper Zenon, lequel était lui-même incapable de les vaincre assez pour reprendre l'idée d'un continu réel.
Certes, en pareille matière, des arguments comme les siens sont trop simples pour être convaincants ; mais s'ils sont plus ou moins faciles à renverser pour le mathématicien, si un kantien se croit en droit de les mépriser du haut de sa doctrine relativiste du temps et de l'espace, il reste vrai cependant que les aifficultés soulevées par Zenon ne sont pas vaines ; loin de là ; ce n'est pas sans artifices c[ue le mathématicien manie l'infini, et le relativisme kantien est loin de constituer une doctrine satisfaisante. L'Atomisme sera un effort pour expliquer le mouve-
ment et la diversité sans renoncer à l'espace, et sans prendre toutefois tel quel celui des Pythagoriciens, que l'on ne peut rejeter entièrement, si Ton est logique, sans nier tout à fait l'étendue ; il faut laisser du moins une ombre de discontinuité à l'espace si l'on veut que le monde phénoménal ne devienne pas inintelligible.
Zenon, qui n'était aucunement physicien, a su faire profiter la philosophie, qui presquetoujours puise dans la science ce qui la renouvelle, de ses connaissances mathématiques ; et il appela l'attention sur des questions où métaphysique et mathématique sont également intéressées.
Le premier il vit l'importance et les difficultés de la division de Tétendue, et s'étonna avec profit de rinfiniment petit. Son argumentation a pu inspirer les Sopnistes, mais faut-il pour cela lui temr rigueur f II contribua aussi à accroître la tendance des penseurs grecs à confier à la dialectiaue la solution de questions qu'elle n'est que trop habile à résoudre d'une façon artificielle et spécieuse. Mais mieux valait encore inciter la raison à se moquer des sens et à croire en soi,
2ue de favoriser le scepticisme et l'empirisme. !nfin, le mal qui consiste à défendre un système dont les conclusions ressemblent à celles de l'illusionnisme hindou n'est jamais grave en Occident.