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ET DES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES

1° Toute science semble débuter par une description qualitative, vague et grossière,, mais qui .va en se précisant et s'af fi rmant.

2° On relève des analogies qualitatives entre les faits étudiés et Ton établit des rapports qualitatifs de coexistence : qu'on se souvienne de l'époque où la physique classait les éléments, de Tépoque bien plus voisine où zoologie, botanique, minéralogie se bornaient à des classifications méthodiques. -

Ces deux premières étapes constituent la phase descriptive de la méthode scientifique. Maintenant va commencer la phase explicative.

3° L'explication est d'abord, elle aussi^ qualitative; on établit des rapports qualitatifs de causalité, qui sont simplement la constatation qualitative d'une succession constante. Mais on ne sait pas encore donner l'expression précise de ce rapport, c'est-à-dire le mesurer (ceci est encore fréquent dans les sciences biologiques).

4° Petit à petit, on arrive à apprécier exactement ces rapports de coexistence et de succession (ce sont surtout ceux-là qui importent), grâce à une

aualyse abstractive poussée très loin. J'insiste sur ce que le mot « abstractif » n'a rien de comparable ici à l'abstraction scolastique et verbale. C'est une abstraction concrète en ce sens qu'elle décompose une réalité donnée (cette réalité est toujours, au fond, un rapport complexe) en ses éléments (c'està-dire en rapports plus simples, ou mieux, plus précis).

A cette phase, la science devient exacte, mathématique. Elle peut ordonner logiquement ses résultats, en les reconstruisant par une complication méthodique.

Si ceci est conforme à la vérité historique, déilnir les mathématiques, la science de la mesure, n'est pas très correct, car toute science est science de la mesure. Comme Ta dit Le Danlec : « // 7i'y a de science que du mesurable ». Les mathématiques ont d'abord été la science de certaines mesures, ou la mesure de certaines relations, et ce n'est qu'ensuite, l'abstraction et la généralisation aidant, qu'elles ont pu se développer comme une science purement formelle des relations métriques. La difficulté que les Grecs, ces logiciens et ces abstracteurs à outrance pourtant, ont eu à séparer le nombre des considérations géométriques, aurait tout l'air de conlirmer cette vue: la mathématique fut, avant d'être la science du nombre et de la mesure, la science des relations de situation

CD LA PUILOSOPUIB UODEANfi

(et d'ordre par conséquent), un calcul très maté- ^ rielj un système métrique très grossier.

5° Le fait qu'elle est devenue la science de la mesure, et qu'elle fournit aujourd'hui, par ses développements les plus arbitraires, les plus imaginaires, ou plutôt les plus conceptuels, des relations métriques qui s'adaptent à l'expression de rapports réels très complexes, et d'une infinité d'autres, tout aussi complexes, mais que nous n'avons encore jamais rencontrés dans le réel, ce fait mérite d'attirer l'attention car il marque une cinquième étape dans l'évolution scientifique: celle où une science fournit une technique et devient un art.

Dès qu'une science connaît quelques relations réelles, elle peut permettre d'inventer, à l'aidé de ces relations, et sur leurs modèles, mais d'une façon à la fois plus simpliste, plus abstraite, des dispositifs que nous adaptons à nos besoins. Celte conséquence pragmatique de la science et qui la fait servir à notre utilité, est d'une importance humaine colossale. Jadis trop dédaignée par l'intellectualisme, elle a aujourd'hui attiré presque toute l'attention, grâce au paradoxe pragmatiste. Mais Poincaréa vu bien plus juste, semble-t-il, en montrant que ce paradoxe n'était qu'une équivoque : quelle que soit l'importance de la technique fournie par toute science assez avancée, cette technique

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n'est qu'une conséquence des vérités que la pure science a conquises. Et si la science se développe ensuite grâce à sa commodité matérielle, il ne faut pas oublier que c'est par sa commodité intellectuelle et pour la satisfaction désintéressée de la raison qui veut connaître les choses, qu'elle s'est à l'origine dégagée d'un empirisme grossier, afin de constituer la véritable science. Elle nous fait d'abord connaître la réalité avant de nous permettre d'agir sur elle. Et il faut qu'elle nous la fasse connaître d'abord pour nous permettre d'agir ensuite.

Ainsi, l'esprit en développant des notions découvertes primitivement à l'occasion de l'expérience et dans l'expérience, a pu organiser logiquement un certain nombre de connaissances en posant des principes et en développant leurs conséquences. Mais ce développement a dépassé, à mesure, grâce à la fécondité naturelle de l'esprit, aiguillonnée par les nécessités pratiques, le réel d'où il sortait. L'esprit a inventé une technique scientifique, un art rationnel. Pour les mathématiques, c'est l'ensemble des procédés de mesure: toutes les formes possibles de mesure se déduisent logiquement des premiers principes des mathématiques, parce que ces principes étaient, au fond, les principes mêmes de toute mesure, découverts par l'esprit, dans les efforts suscités par quelques mesures réelles.

Mesure ne signifiant rien autre que l'expression d'un rapport, les mathématiques fournissent une série indéfinie do cadres, de formes qui se prêtent à exprimer exactement et précisément toutes les relations possibles des choses. Par là s'explique, du même coup, que toutes les sciences qui n*ont jamais d'autre but qu'établir et formuler des relations d'une façon exacte et précise, soient tributaires des mathématiques et visent à leur emprunter les formes nécessaires où couler leur contenu. Les mathématiques sont devenues instrument et méthode pour d'autres recherches scientifiques plus complexes auxquelles leurs principes et les connaissances qu'elles nous apportent se trouvent servir d'appui.

Et il ne faut pas croire que le cycle s'arrête là. A leur tour ces sciences, au secours desquelles sont venues les mathématiques, fourniront un instrument, une technique à des recherches encore plus complexes et créeront des arts, c'est-à-dire une série de dispositifs inventés par l'esprit et non réalisés spontanément dans la nature. Parmi tous ces dispositifs possibles, certains s'adapteront très bien à représenter des relations acquises par d'autres sciences, et à nous les faire comprendre, c'est-à-dire à nous en donner l'expérience précise que nous appelons mesure : ainsi la mécanique générale pour les sciences physico-chimiques, les

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sciences physico-chimiques pour la biologie, celleci pour la psychologie, etc. Et toujours les principes de la science dominante serviront de point d'appui à la science consécutive. Les recherches de cette dernière apparaîtront comme un morceau du possible que la raison a le droit de déduire de la science dominante.

Il résulte de ceci: 1** que chaque science tend, à mesure qu'elle progresse, à apparaître de plus en plus comme la promotion d'une autre science plus avancée ; 2** qu'elle ne peut se constituer elle-même véritablement comme science que si celte autre science est déjà suffisamment avancée, et qu'elle ne continuera à progresser que si l'autre continue à progresser : de là ce fait d'expérience historique que Tordre chronologique d'apparition des sciçnces, et Tordre de leur complication, est aussi leur ordre logique de classification, comme Ta vu Aug. Comte; 3** que les sciences se distinguent les unes des autres non en formant des compartimenls séparés, mais en venant compliquer les relations (ce que, dans un langage qualitatif grossier, on appelle les propriétés} qu'envisageait la science précédente. Elles en sont comme un développement particulier et spécifique. Cette spécificité distingue la science considérée de celle qu'elle continue, car, aux principes posés par la première, et qu'elle est obligée d'accepter, elle en ajoute de nouveaux qui lui sont propres.

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Ainsi Tensemble des sciences forme comme les chapitres successifs d'un ouvrage bien ordonné. Et c'est en ce sens que cette expression : la Science, n'est pas un mot. mais une réalité^ un organisme vivant, malgré la différenciation de ses organes, qui sont, comme dans tout organisme, hiérarchiquement subordonnés.

Si chaque fait embrasse Tinfinî, comme Ta dit Leibniz, et comme la réflexion la plus vulgaire sur l'expérience semble le montrer, la Science est une comme le réel.

§9. - LES IDÉES DE MACH l, LA RAISON ET L'ADAPTATION DE LA PENSÉE.

Ceci ne nous donne-t-il pas une indication précieuse sur la nature et la portée du logique et du rationnel dont les mathématiques ont toujours passé pour la pure émanation? — et déjà peutêtre sur la nature et la portée de la raison. Nous ne sommes pas loin de retrouver la pensée de Mach2, dont on a encore fait souvent un pragmatiste avant la lettre.

1. La Connaissance et r Erreur^ par Emst Mach, professeur à rUnivepsité de Vienne (Paris, Flammahion, 1907).

2. Cf. surtout : La Mrcaniqve (Paris, Hermann). — Conférences scitnfiffqves j>opvlaires. publiées en allemand : Populàr- Wisseîischa/ïliche Vortesungen, — La Connaissance et l'Erreur citée ci-dessus.

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Il nous semble bien plus près du rationalisme, tel qu'il nous paraît devoir être désormais conçu : un rationalisme qui n'exclut nullement une histoire psychologique de la raison avec ses opportunités et ses contingences temporaires, et surtout qui n'infirme en aucune façon le rôle de l'expérience : la raison n'étant que Texpérience codifiée, et, réciproquement, le code nécessaire et universel de toute l'expérience, en tenant compte à la fois et du moment de l'évolution, et de l'organisation psychologique humaine.

Le principe de la théorie de Mach auquel nous aurons souvent l'occasion de revenir, c'est l'adaptation de la pensée. Ce principe nous fournit une théorie biologique de la science et de la raison. Je ne veux pas ici analyser d'une façon objective les idées de Mach. Je l'ai fait ailleurs ^ Je veux simplement noter quelques-unes des réflexions qu'elles paraissent pouvoir suggérer. Par théorie biologique de la raison, il est permis d'entendre une théorie qui assimile la raison à l'instinct de tout vivant. De même que tout vivant, bien plus, de môme que tout ce qui existe, l'homme peut être considéré comme un système déterminé, en relation continuelle avec d'autres systèmes. L'ensemble très complexe de ces derniers est défini à

1 . La Théorie de la Physique chez les Physiciens contemporains^ Paris, Alcan, 4907.

son tour comme un seul système auquel on a donné le nom de milieu. Exister n'est rien autre pour un système donné, qu'être constamment en équilibre avec le milieu.

Dans le vivant surtout, Faction et la réaction perpétuelles de ces deux systèmes, leurs échanges, dénivellent à chaque instant cet équilibre très instable. Toutes les fonctions du vivant, et par suite tous ses organes, ont pour résultat de nouvelles équilibrations après ces dénivellements. La raison et la science ne sont rien autre^ dans l'activité de l'homme, que des fonctions de ce genre. Si nous appelons maintenant cette équilibration d'un nom plus précis pour la distinguer des autres équilibrations mécaniques, physiques, chimiques, par exemple, nous lui donnerons (îomme les biologistes le nom d'adaptation, ou comme certains psychologues le nom de correspondance. Pourquoi? Parce que l'organe et les fonctions biologiques considérés rendent le vivant apte à continuer à vivre dans des conditions données, — parce que les fonctions psychologiques ont pour résultat d'établir entre le milieu et l'être, certaines corres' pondances nécessaires à l'équilibre, à l'adaptation de l'être avec son milieu.

La raison semble donc être — j'y reviendrai en parlant du problème psychologique — un produit de révolution, déterminé, d'une part, par la consti-

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tution de l'espèce humaine, d'autre part, par le milieu. Elle est d'abord le résultat de l'adaptation de l'être au milieu, adaptation qui établit une correspondance entre les circonstances de l'action et l'être agissant. Ensuite cette correspondance, une fois qu'elle s'est établie, se fortifie et se précise par l'exercice (comme toutes les fonctions organiques), et devient un instrument progressif d'adaptation progressive — tout comme Tinstiiict animal. — La raison est en somme l'instrument ou l'instinct spécifiques de l'espèce humaine.

On conçoit alors que la raison, analysée abstraitement dans la conscience de l'être raisonnable, soit susceptible de concorder, par les principes qu'on y découvre et par le développement idéal de ces principes, avec les lois du milieu et de les exprimer. On conçoit encore qu'étant donné ce que nous sommes, et ce qu'est le milieu, elle ne puisse être différente de ce qu'elle est : elle est donc bien, comme le rationalisme le prétend, nécessaire et universelle. Elle est môme en un sens absolue, mais en entendant ce mot autrement que le rationalisme traditionnel. Pour ce dernier, il signifie que les choses existent comme la raison les conçoit. Dans le sens où nous le prenons, au contraire, nous ne savons pas comment les choses existent en elles-mêmes, et c'est dans celte mesure que le relativisme kantien ou positiviste a

sa raison d*étre. Mais nous avons le droit de dire que si. chez un être, d'une constitution toute autre, les nécessités de l'évolution avaient établi une correspondance avec le milieu, différente de la nôtre (puisqu'un des deux facteurs dont elle serait le produit serait lui-même différent), on pourrait toujours établir un système de traduction tel qu'il les ferait coïncider entre elles. L'hypothèse n'est pas absurde, car dans une certaine mesure, c'est ce qui doit se passer entre un animal domestique et nous.

Alors tombe naturellement la grande objection que l'on pourrait faire à cette théorie absolument réaliste des sciences mathématiques : on peut construire d'autres mathématiques que la nôtre. Autres? Non pas, mais développements différents de la seule mathématique qu'autorisent la raison et l'expérience lorsqu'on change le langage dans lequel nous l'exprimons.

Ainsi raison et expérience sont un seul et même terme ; la différence n'est que de point de vue; et la mathématique, science rationnelle, est aussi science d'expérience. Sortie des exigences de la pratique, elle est, en elle-même, tout autre chose q l'un art pratique, puisqu'elle est le résultat d'une correspondance univoque et absolue avec les choses, relativement à l'espèce humaine. Si, au delà du réel, les mathématiques paraissent ouvrir

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le champ infini du possible, et si d'autre part certains possibles se trouvent après coup s'appliquer à certaines relations réelles, c'est que le point de départ d'où l'on déduit ces possibles était un morceau de la réalité. Le nombre et l'étendue, malgré leur abstraction, dérivent de la nature du réel, parce que ce réel est multiplicité et étendue, parce que les relations dans l'espace sont des relations réelles qui dérivent de la nature des choses.

Ne semble-t-il pas alors qu'on puisse déduire de ces premières propositions d'autres conséquences très importantes ? On a fait souvent d'abstraction scientifique le synonyme d'irréalité. Le progrès dans Tabstraclion serait une marche ininterrompue en dehors du réel. Il nous en éloignerait de plus en plus. Est-ce bien juste ?

La mathématique, en s'éloignant progressivement des espaces sensibles pours'élever à l'espace géométrique, ne s'éloigne pas de l'espace réel, c'est-à-dire des vraies relations entre les choses. Elle s'en approche plutôt. Chaque sens, d'après les travaux de la psychologie moderne, semble nous donner à sa manière l'étendue et la durée (c'est-à-dire certaines connexions ou relations du réel). La perception commence à éliminer cette subjectivité qui dépend de l'individu ou des accidents de la structure de l'espèce en construisant un espace

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homogène et unique, ainsi qu'une durée uniforme, synthèses de toutes les notions sensibles et diverses que nous en avions. Pourquoi le travail scientifique ne poursuivrait-il pas cette marche vers Tobjectivité? En tout cas, sa précision, son exactitude, son universalité (ou sa nécessité, c'est tout un) sont autant d'arguments en faveur de l'objectivité de ses résultats. Nombre, ordre, étendue, peuvent donc, malgré nos habitudes criticistes et subjectivistes, être considérés comme des propriétés des choses, c'est-à-dire comme des relations réelles; — et d'autant plus réelles, que la science les a débarrassées peu à peu des déformations individuelles et subjectives avec lesquelles elles nous étaient primitivement données dans les sensations concrètes et immédiates. Le résidu de toutes ces abstractions ne nous apparaît-il pas alors, ajuste titre, comme le fonds réel et permanent qui s'impose à toute Tespèce avec la même nécessité, car il ne dépend ni de l'individu, ni du moment, ni du point de vue?

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