‹ La philosophie moderneChapitre 26 sur 46 · Cf. Vignon : Op. cU · texte numérisé non relu

Cf. Vignon : Op. cU

Aussi, les nominalistes, qui out une affinité très étroite avec ce mouvement néo-scolastique*, et les pragmatistes, en coquelterie réglée avec ces philosophiesde là croyance (qu'on pourrait trop souvent définir des philosophies de croyants) se sont-ils crus fondés à dire que les sciences de la matière n'épuisaient pas le contenu de leur objet. Pour savoir vraiment, il faut « pousser plus oultre ». A fortiori, souliendronl-ils que lorsque nous arrivons à la vie, les limites de la science sont encore bien plus étroites ? Le mécanisme physico-chimique ne pourra s'appliquer qu'aux conditions

1. Les néo-scolastiqiics ou néo-thomistes cherchent surtout à réhabiliter les interprétations scolastiques de l'aristotélisme, donc les doctrines pliilosopliiqucs de Saint-Thomas. — Les nominalistes insistent sur le cai act'^re symbolique, artificiel et abstrait de la science, sur l'écart énorme qu'il y a entre la réalité et Ses formules. — Les pragmatistes ont une doctrine analogue, mais qui repose sur une métaphysique plus générale. Toute la connaissance est dirigée vers l'action ; par suite nous ne connaissons que ce qui intéresse notre manière d'agir. Toutes ces philosophies sont agnostiques, en ce sens qu'elles nient que nous puissions arriver, à l'aide de nos facultés intellectuelles, à une connaissance adéquate et exacte du réel. — Bergson, tout en ayant formulé une métaphysique voisine du pragmatisme, — et avant lui, — a des conclusions beaucoup moins agnostiques. La science, Tintelligence atteignent une partie du réel, celle qui se laisse réduire à un déterminisme complet et se laisse représenter complètement sous la forme d'une multiplicité spatiale, en un mot, celle qui est objet des ciences mathématiques et physico-chimiques. C'est seulement pour le reste que l'intelligence et la science sont insuffisantes et qu'il les faut compléter par l'intuition et la philosophie. — Toutes ces doctrines sont d'ailleurs très nuancées et il est fort difficile de les définir.

matérielles de la vie, et non à la vie elle-même.

En résumé, pour les purs disciples de Bergson, ce seront toutes les conditions matérielles de la vie, seulement elles, mais elles toutes, que le mécanisme sera susceptible d'atteindre. Pour les autres, ce ne seront môme pas toutes les conditions matérielles de la vie, mais uniquement, puisque la matière est déjà jusqu'à un certain point vivante et empreinte de finalité, ce que nous pouvons abstraire en elle de mécanique et d'inerte, ce que nous pouvons accommoder d'elle à nos besoins pratiques. Et ces formules peuvent servir déjà à répondre à la question qui a été posée, et à préciser la part que le vitalisme fait au mécanisme.

N'est-il pas possible d'arriver à une formule de délimitation plus expressive? La vie, pour un vitaliste, joue le rôle de force créalrice; mais par cela môme qu'elle dépend en outre de conditions matérielles, elle n'est pas absolument création ex nihilo. Elle donnera bien dans le résultat de son opération quelque chose de nouveau et d'imprévisible, mais pour y arriver, elle aura opéré sur des éléments préexistants, qu'elle aura combinés, et, surtout, à partir d'éléments préexistants auxquels elle aura ajouté. Les mutations observées par le botaniste De Vries (qui, mécaniste, les interprète autrement), seraient ici la manifestation même et la preuve de ces additions créatrices.

Les graines produites par une même plante donneront soudain des variétés différentes de leur ancêtre, et différentes entre elles : voilà la création vitale à l'œuvre. Elle ne crée pas tout, mais elle crée aux dépens des créations antérieures, et en y ajoutant d'une façon imprévisible. La vie est donc force créatrice, parce qu'elle organise d'une façon nouvelle et imprévue les éléments inertes qui servaient déjà à ses créations antérieures.

On voit de suite, — nous continuons toujours à nous faire, pour l'exposer, l'avocat du vilalisme, — qu'une fois la création produite, le mécanisme pourra, sinon l'expliquer, au moins en décrire le processus, en montrant que cette création est l'organisation sur un plan nouveau d'éléments inertes. Il fera une analyse artificielle dont les résultats coïncideront avec ce que la vie aura déjà réalisé, d'une façon tout à fait différente, par pure spontanéité créatrice, par élan d'invention.

Mais il importe de voir, — et c'est là le centre de l'argumentation vitaliste, — que cette analyse, qui nous permettra de nous représenter les choses, n'aura rien de commun avec la façon dont les choses se sont créées. Elle nous fera considérer le dernier moment de l'évolution comme la continuation et l'effet des précédents, alors qu'en réalité il les explique et y commande. Elle nous semblera avoir décomposé la complexité de la création

196 LA PHILOSOPHIE MODERNB

vitale en des éléments plus simples, et fait de cette création une synthèse nécessaire d'éléments, alors qu'en réalité la création pouvait être toute autre et les éléments rester les mômes, alors qu'en réalité une création n'est pas une résultante. Elle est au contraire un tout imprévisible, et indécomposable, qui jaillit soudain des profondeurs de la nature. Elle ne se dissout en éléments qu'après coup et par Tarliflce d'une intelligence qui ne sait pas se résoudre à l'imprévisible, et est bien trop orgueilleuse pour accepter une indétermination, une création dont elle ne serait plus la dominatrice. Ainsi le mécanisme ne pourra jamais nous donner qu'une représentation artificielle et inversée, en quelque sorte un négatif, des choses de la vie.

Les preuves que l'on essaye d'apporter à cette thèse brillante sont fort spécieuses.

C'est d'abord ï « hétéroblaslie ». On a cru pendant longtemps, et la théorie de l'évolution amenait nalurcllement à croire, qu'un même organe no pouvait provenir que du développement de la même parlie de l'embryon, et que le développement embryogénique d'un organe similaire, dans les différentes espèces oui le possèdent, devait se faire chez tous de même façon. Cette théorie tirait surtout sa force de ce que l'embryon reproduit en quelque sorte en raccourci toute l'évolution ances-

traie, si bien que les embryons d'êtres fort dissemblables f ont à peu près identiques si on les examine avant qu'ils aient atteint, dans ce résumé de leur arbre généalogique, la reproduction de la phase où leurs espèces respectives se sont mises à diverger.

De là se déduisait une théorie secondaire, d'après laquelle les organes pourraient se classer selon les feuillets (ou parties) de Tembryon dont ils proviennent : la théorie de la spécificité de feuillets embryonnaires.

Eh bien ! l'observation et l'expérience ont fait justice aussi bien de la théorie principale que de celle qui en dérive. Les organes similaires peuvent être produits par les parties de l'embryon les plus différentes, et chez les animaux capables de régénération, régénérés par des tissus divers. La rétine des vertébrés est une expansion de l'encéphale. La rétine du mollusque est produite directement aux dépens de Tectoderme. Le cristallin du Triton est régénéré par l'iris. Or, il est embryogénlquement formé par l'ectoderme, l'iris par le mésoderme (Bergson).

Les néo-vitalistes concluent de ces faits que l'évolution d'un être vivant n'est pas prédéterminée par les éléments aux dépens desquels il se torme. Le vivant n'est ni la résultante nécessaire, fatale, des éléments que l'analyse retrouve

198 LA PHILOSOPHIE MODBBNB

en lui, ni l'effet fatal des causes antécédentes, puisque la même création vitale peut se faire aux dépens d'éléments absolument différents et se présenter à la suite d'antécédents tout à fait dissemblables.

La vie est bien créatrice. Elle réalise ses fins, comme l'ouvrier, en tirant partie des matériaux qu'elle rencontre. Là où il y a identité dans le résultat, ce n'est pas que le processus causal ait été identique. C'est seulement que la fin était identique.

Une conclusion analogue peut être, tirée de la fameuse controverse, entre les partisans du mécanisme, sur l'hérédité ou la non hérédité des modifications acquises. 11 n'y a ni loi nécessaire, fatale, conservatrice de toutes les modifications, sous le bénéfice de la sélection naturelle (Darwiniens), ni loi nécessaire, fatale, de l'influence du milieu (Lamarckiens), ni loi nécessaire, fatale, de mutations accidentelles et individuelles dans tous les sens possibles et absence totale de conservation, le plasma germinatif se continuant dans une évolution absolument distincte du plasma somatique (Weissmann — De Vries)*

i En réalité, chaque descendant s'écarte de ses ascendants, grâce à la force créatrice de la vie ; ou plutôt chaque descendance est création nouvelle, mais cette création répondant aiix mêmes

fins que les créations antérieures, se trouve en grande partie semblable.

Bergson a insisté beaucoup encore sur l'apparition d'organes identiques chez des êtres absolument dissemblables et appartenant à des souches qui divergeaient bien avant Tapparition de ces organes en chacune d'elles : par exemple l'œil des mollusques et l'œil des vertébrés. Comment supposer que les causes aient pu être identiques chez des êtres si différents, soumis à des milieux si différents? Et pourtant il faudrait dans l'hypothèse mécaniste supposer l'identité de ces causes pour expliquer l'identité des effets. N'est-il pas plus simple d'admettre que la vie pour des fins identiques a été amenée à créer des appareils identiques, sans qu'il n'y ait entre ces créations d'autre rapport que la satisfaction donnée à des besoins analogues.

Tous ces faits, relevés avec soin par les néovitalistes, interprétés avec ingéniosité, donnent à la thèse grande allure philosophique, et l'on comprend que des savants, auxquels la science est redevable de travaux excellents, n'aient pas hésité à s'y rallier. La vie est essentiellement force créatrice bien qu'elle crée aux dépens d'éléments inertes et matériels. La biologie doit donc compléter le mécanisme qui n*explique que les condi- [tiens d'existence de ces éléments matériels et

200 LA pniLOsopniE modernb

inertes, en invoquant des principes finalistes ou vitalistes. Voilà, en même temps que la part faite au mécanisme dans le néo-vitalisme contemporain, la ligne de démarcation qui les sépare, et ce que le néo-vitalisme ajoute au mécanisme.

Page 1