S 3. - LA CRITIQUE MODERNE OU PARALLÉU6ME
On peut dire que l'effort des philosophies novatrices 8*est porté & propos du problème de la Gon science vers la criiique du parallélisme. Il a paru inconsistant et superficiel. Ces philosophies s'orientant vers Faction, la conscience, dont rintelligence n'est que la forme la plus claire, a semblé de plus en plus orientée vers Taction. Elle a donc été considérée avant tout comme une énergie d'action, une activité dirigeant l'organisme à travers le milieu dans lequel il évolue.
Mais une activité est essenlicllement continue. On ne peut pas la déployer, l'étaler en quelque sorte en une multitude d'élats isolés les uns des autres. Elle dpit appî^raitre en tension pour ainsi dirç, concentrée sur elle-même, susceptible de varier en intensité, mais en iptensité seulement. Or, le postulat essentiel des théories précédentes c'était de considérer la conscience comme formée par des états isplé$ et indépendants. Si 1^ rationalisme métaphysique parlait d'unité djd l'esprit, c'était dans le sens d'une forme extérieure et supérieure qui venait synthétiser ces multiplicités d'états. Mais la matière dont était tissée là trame restait discontinue, formée de fils séparés, mul-
248 LA PHILOSOPHIE UODERNE
tiple en définitive. La raison, le moi étaient précisément chargés de conférer à cette mulliplicilé l'unilé et l'organisation. La critique moderne était donc amenée à renverser absolument cette conception pour établir sur ses ruines une conceptiou directement opposée; c'est ce qu'elle a fait.
L'idée directrice de Bergson* n'est-elle pas de nous représenter la conscience comme une unité de puissance qui ne se déploie nullement dans l'espace en états isolés et indépendants, mais qui poursuit sans cesse dans la durée une évolution continue ? Chaque état nouveau n'est état nouveau que par abstraction. En réalité, il résulte de la transformation insensible de l'état précédent, sans qu'il soit possible de marquer une limite précise entre les deux. La vie psychologique est une vie véritable. On ne peut pas la mutiler sans la détruire. On ne pourrait y marquer une discontinuité qu'en l'anéantissant pour la ressusciter ensuite, puisque chaque moment y est la fin du moment précédent et le commencement du suivant.
Quand on dit que la conscience est une et continue, il faut se garder de croire qu'on restaure la théorie dé l'unité et de l'identité du moi qui était une des pierres d'assise de l'ancien
1. Essai sur qvclques données immédiates de la conscience;^ Matière et Mémoire, (Paris, Alcaa.j
rationalisme. La conscience est une, mais elle ne reste jamais identique à soi, comme tout être vivant d'ailleurs. Elle change constamment, non pas comme une chose créée une fois pour toutes et qui demeure ce qu'elle est, mais comme un être qui se crée constamment : l'évolution est créatrice. On n'avait besoin de la notion d'identité et de permanence que lorsqu'il fallait, pour retrouver les apparences réelles, superposer aux étals multiples qu'on croyait découvrir sous ces apparences un lien de synthèse et d'unité. Mais si Ton suppose que la réalité est essentiellement continue et que les découpures que l'on y trouve sont artificielles, il n'est plus besoin de faire appel à un principe d'unité et de permanence.
Les théories du pragmatisme anglo-américain sont extrèmemement voisines de celles-ci. Ces théories sont très diverses, surtout dans les applications morales et logiques qu'on a essayé d'en conclure. Mais ce qui fait leur unité et ce qui permet de les grouper ensemble, ce sont précisément les traits généraux de la solution qu'elles ont donnée du problème de la conscience. W. James, le grand phsychologue du pragmatisme, a donné à cette solution sa forme la plus nette et la plus complète. Sa conception s'oppose à la fois, et à peu près pour les mêmes raisons, à la conception du rationalisme métaphysique et à celle de Tem-
250 LA rniLOcoPKiE moderne
pirismc. Elle combat essenliellcmeat la théorie de ratomismc mental {the mind dust theory) : l'esprit no doit pas êlrc confidéré comme une juxlaposilion d'élals indépendants ou comme une hiérarchie d'éléments auxquels runité est imposée par les éléments supérieurs (principes de la raison, ou unité synthétique du moi). De même que chez Bergson, la conscience est chez James un écoulement ininterrompu dans lequel les arrêts sont toujours des abstractions superficielles, des digues construites après coup pour les besoins de la pratique. C'est la célèbre théorie du « Stream of consciousness » ^.
Cette théorie entraîne l'abandon des principes rationnels conçus comme des directions ou des tendances a priori^ définitives, éternelles. Si dans notre vie consciente nous devons constater, pour rester fidèle à l'expérience, des directions générales, nous devons constater aussi que ces directions sont le produit de l'évolution, de l'équilibre adaptatif qui se réalise toujours de plus en plus entre l'être et son milieu.
La conscience est essentisllement un instrument pratique qui chez les cires complexes se superpose aux réflexes purement mécaniques, parce que ceux-ci seraient insuffisants à assurer Tadaptation et par suite la vie de l'individu. La complication
\. Piinciples of fSjfcholoQy , Vol. I^ chapitre IXt
LÉ PROBLÈME DE l'eSPRIT 251
de Tactivité étant une condition d'adaptq,tion plus étroite et par suite une plus grande chance de survie, il devait apparaître, comme conséquence de cette complication croissante, quelque chose d'analogue à la conscience. Mais celle-ci une fois apparue, l'évolution et les exigences de la vie pratique ont continué seules à la façonner tout entière; si bien que tout ce que nous y trouvons en ranalysant n'est que l'effet de là pratique.
La conscience est donc expliquée de la même façon que l'organisme. Le pragmatisme avoue nettement en effet qu'il a voulu donner une théorie biologique de la conscience, sans prétendre d'ailleurs ramener la conscience à la matière organique. Tout ce qu'il affirme c'est que la vie consciente s'explique à l'aide des mêmes principes que la vie biologique et en continuité avec elle. A ce point de vue, l'une et l'autre sont inséparaj)lefi. Vie et motilité organiques, instinct, intelligenjce, raison, sont termes continus et qui s'impliquent, tout en se différenciant progressivement.
Ce que W. James prétend encore, c'est que pour arriver à celte théorie il n'a fait que suivre avec la dernière rigueur les enseignements de l'expérience : aussi l'appelle-t-il « la théorie de l'empirisme radical » ou de la « pure expérience ». Pour lui Tempirisme ancien restait imprégné de Fillusion métaphysique et rationaliste. Il a essayé da l'en libérer complètement.
:^52 LA PHILOSOPHIE UODËRNE
Il est incontestable que ces théories nouvelles nu sujet de la conscience ont acquis en très peu de temps une très grande faveur : les Anglais Schiller, Peirce, les Américains Dewey et Royce, en France et en Allemagne des savants comme Poincaré, Hertz, Mach, Oslwald et d'autre part presque tous ceux qui veulent rénover le catholicisme tout en lui restant fidèle, peuvent être rattachés au courant d'idées dont Bergson et James ont donné les vues les plus systématiques. Il est encore incontestable que celte faveur semble dans une large mesure méritée.
Le premier bienfait de la critique nouvelle a été, en combattant victorieusement le rationalisme métaphysique, de remettre Tesprit dans la nature et de supprimer Topposition que le dualisme avait accentuée de plus en plus entre Tun et Tautre. La théorie biologique de la conscience a apporté à la psychologie expérimentale et scientifique un très précieux appui ; d'abord parce qu'elle est une interprétation très juste et très complète de Texpérience — au moins autant que nous en pouvons juger actuellement, — ensuite parce qu'elle fait mieux comprendre les rapports du physique et du moral et en rend plus manifeste l'influence réciproque.
Le second bienfait de la critique nouvelle a été d'établir contre l'atomisme psychologique et
LE PROBLEME DE L*ESPniT 253
surtout contre rempirisme associationniste, la théorie de la continuité de la conscience.
Si une conclusion générale peut être formulée au sujet des renseignements que les sciences nous donnent au sujet de la nature, c'est bien celle-ci ; tous les processus naturels sont essentiellement continus. L'effet suit la cause non comme un phénomène succède à un autre, mais comme un phénomène dans lequel cet autre s'est transformé. Tous les faits s'expliquent les uns les autres. Ils sont unis les uns aux autres par des relations qui leur sont non extérieures, mais intérieures, la relation constituant do plus en plus comme nous l'avons vu jusqu'ici la réalité elle-même. La théorie nouvelle de la conscience ne fait qu'étendre à l'esprit celte conclusion et par là elle remet encore l'esprit dans la nature.
Son troisième bienfait est d'avoir garJé de Tem-. pirisme ce qui vraiment était une tendance saine et scientifique : la méthode expérimentale. Pour étudier l'esprit il est étrange de recourir à des procédés qui partout ailleurs ont longuement démontré leur impuissance ; seule, l'expérience peut nous apprendre quelque chose au sujet de l'esprit comme seule elle a pu nous apprendre quelque chose au sujet de la nature. Et enfin, n'estce pas une conclusion de simple bon sens que de voir dans révolution de l'esprit, depuis ses
254 LA PHILOSOI'UIE MODEBN^
humbles origines, chez les espèces animales el les peuples primitifs, Teffet de la vie pratique et de Tadaptation progressive?
Il est vrai que le rationalisme prétendait que Tempirisme, c'est-à-dire l'explication des progrès de l'esprit par la seule expérience, ruinait toute science ou si l'on aime mieux toute vérité. La théorie de la raison innée ou a priori était surtout une légitimation des droits de la science. Nous verrons à propos du problème de la connaissance et de la vérité que le pragmatisme, en effet, a été souvent conduit à des conclusions sceptiques, mais ces conclusions sont loin d'être nécessaires. James lui-même qui, à de certains moments, paraît très près d'un irrationaïisme sceptique, a fait remarquer que, dans une interprétation rigoureuse de l'expérience, on ne doit pas considérer seulement rcxporience comme nous donnant la notion de faits isolés, mais encore et surtout comme nous donnant la notion de relations qui existent entre les faits.
Ne devient-il pas alors impossible de dire avec les rationalistes que rien ne garantit aux' empiriques que rcxpéricncc de demain sera identique à rexpéricncc de la veille, autrement dit que les phénomènes se suivent toujours dans le môme ordre, puisque c'est l'ordre môme des phénomènes qui est l'objet de l'expérience? Quand nous entrons
LE PROBLÈME DE l'eSPRIT 255
en contact avec la nature, ce ne sont pas en réalité des phénomènes isolés que l'esprit perçoit, les termes entre lesquels il établira plus tard telle ou telle, relation, mais ce sont ces relations ellesmêmes, c'est une certaine continuité, une certaine implication dans laquelle nous découpons ensuite arbitrairement les termes eux-mêmes, à peu près comme nous marquons des points sur une ligne. Ainsi il semble que l'orientation nouvelle qui s'est manifestée dans la philosophie et que l'on a désignée sous le nom de pragmatisme, marque un progrès incontestable dans les conceptions scientifiques et philosophiques de l'esprit.
g I. - CONCEPTION GÉNÉRALE DE L'ACTIVITÉ PSYCHOLOGIQUE.
Quelle est la franche affirmation du pragmatisme au sujet de la conscience ? C'est que la conscience est entièrement liée à l'activité biologique, qu'elle consiste essentiellement dans les relations qu'elle a avec cette activité. Or, toutes les observations et toutes les expériences scientifiquement conduites paraissent mettre ce point hors de doute et l'on peut dire que si Ton compare la psychologie étriquée des premiers associationnistes avec la large psychologie des Ribot, des Wundt. des James et de tQU9 les savants contemporains, on voit y
256 LA ruiLOSOPiiiE moderne
régner de plus en plus les conceptions que le pragmatisme a reprises et généralisées. La conscience évolue et se développe sous l'influence des exigences pratiques, et en relation étroite avec révolution biolo^^iquc.
Pour concevoir l'activité psychologique, point n'est besoin, alors, de chercher un type d'existence en dehors du type d'existence général sur lequel les sciences nous invitent toutes à concevoir les phénomènes naturels.
L'analyse scientifique ramène la nature à une mulliludo de relations qui s'impliquent les unes les autres. Lorsque nous morcelons l'expérience en CCS grandes catégories qui deviennent l'objet de chacune de nos sciences parliculières, nous découpons des groupes de relations fondés chacun sur quelques relations très générales qui définissent ces groupes. La vie psychologique n'est, au fond, qu'un de ces groupes.
Il s'agirait maintenant de préciser en quoi consistent les relations qui forment le monde psychologique et comment elles se différencient des relations qui constituent le reste de la nature et de re.Npérience. Le physicien viennois ilach a peulclrc donné les indications les plus claires à ce sujets Dans toute e.xpérience, ce qui est donné dépend d'une multitude de relations qui se divisent
1. Anm^e psi/chologùjue 190G, Xlp année. (Paris, Schlcicher.)
LE PROBLÈME DE l'eSPR/IT 257
(l'abord en deux groupes : cclleâ qui sont vérifiées identiquement par tous les orgianismes extérieurement analogues au nôtre, c'est-à-dire par tous les témoins, et celles qui différent selon le témoin. La psychologie a pour objet toutes ces dernières et leur ensemble constitue ce que nous appelons l'aclivité psychologique. Plus précisément les premières sont indépendantes de notre organisme et de l'activité biologique. Les secondes en dépendent d'une manière étroite et nécessaire.
Étant donné un morceau de soufre, ses propriétés géométriques mécaniques, physiques et chimiques sont des relations indépendantes de notre organisme. La psychologie n'a rien à voir avec elles. S'agirait-il d'un être vivant, aux relations précédentes s'en ajouteraient de nouvelles : les propriétés biologiques qui, elles aussi, seraient indépendantes de notre organisme. S'agirait-il de notre organisme lui-même : il a également des propriétés qui sont, en quelque sorte, indépendantes des conditions dans lesquelles il nous est donné dans rexpérience ; ces propriétés sont les propriétés physico-chimiques et biologique^* Mathématique, mécanique, physique, chimie, biologie, autant de sciences qui découpent chacune un groupe de relations dans l^ensemble des relations qu'implique le donné et qui sont indépendantes et doivent être considérées indépendamment de nôtre organisa-
258 LA PHILOSOPHIE UODERNE
lion. Ce sont les relations objectives, objet des sciences de la nature, dont Tidéal est d'éliminer du donné toutes les relations qui font dépendre ce donné de notre organisme. — Mais il est d'expérience aussi immédiate et aussi certaine que Taspect du même morceau de soufre, du même organisme, dont nous nous sommes servis dans l'exemple précédent, dépend aussi de Tétat actuel de notre organisme. Selon la façon dont nous sommes placés, selon Tétat de nos organes sensoriels (si nous venons par exemple d'être éblouis par une forte lumière), et pour parler d'une façon générale, selon l'état de notre système nerveux (dans le cas par exemple de lésions cérébrales), l'aspect de l'expérience sera modifié, quelquefois du tout au tout. Les relations qu'impliquent ces modifications, ou plutôt qui les constituent, voilà ce qu'on appelle le subjectifs voilà l'objet de la psychologie.
Elle est donc la science des relations par lesquelles le donné dépend de l'état de l'être auquel il est donné. Cette définition évite la plupart des difficultés du parallélisme psycho-physiologique. Il n'y a plus à se demander en particulier comment un état cérébral se traduit en un état mental et comment il peut y avoir une influence réciproque de physique sur le moral : ce qui était la difficulté cruciale deâ anciennes théories.
L'expérience nous montre une influence réciproque du biologique et du psychologique, un système de relations entre eux. Pourquoi ne pas considérer chacun de ces deux ordres de faits, comme doux ordres de faits naturels qui agissent et réagissent Tun sur l'autre, ainsi que tous les autres ordres de faits naturels : phénomènes caloriques, électriques, optiques, chimiques, etc. Il q'y a pas plus de différence — ni moins — entre tous ces ordres qu'entre Tordre biologique et Tordre psychologique. Les phénomènes doivent tous être considérés sur le môme plan, et comme pouvant se condilionner les uns les autres.
On objectera sans doute à cette conception qu'elle n'explique pas pourquoi il y a expérience et connaissance de cette expérience par un organisme. Mais ne semble-t-il pas qu'on puisse et qu'on doive répondre que cette question est, comme toutes les questions métaphysiques, une question mal posée, inexistante? Elle provient d'une illusion anthropomorphique qui oppose toujours Tesprit à Tunivers. Il n'y a pas à dire pourquoi il y a expérience, parce que Texpéricnce est un fait, et qu'à ce titre elle s'impose.
Pour sortir des abstractions et des généralités, essayons de développer, sous une forme plus concrète, la définition de la psychologie que nous venons d'esquisser, — et qui nous paraît la plus
2C0 LA riiiLosôrniE moderne
simple et la plus scientifique. -^ Efforçons-nous de nous représenter la Conception générale de Tactivité psychologique à laquelle elle nous conduit.
L'expérience ou, pour prendre Un terme moins équivoque, le donné nous a parti jusqu'ici dépendre de relations malhémaliqties, mécanique?, physiques, etc. En poursuivant Tarialyse de ses conditions, il nous parait, en outre, dépendre de certaines relations dont on peut dire eîi gros qu'elles le déforment selon Tétat de l'individu auquel il est donné : ces déFormationg constituent le subjectif, le psychologique. Pouvons-nous déterminer, — toujours très grossièrement et d'assez loin s'entend, — la signification générale de ces relations nouvelles, de ces déformations, c'est-àdire le sens dans lequel l'analyse scientifique, en progressant pendant des siècles, risque de découvrir les relations les plus générales (les principes) qu'elles impliquent ?
Pourquoi, en d'autres termeâ, le dortné, au lieu d'être identique pour tous les individus ; au lieu d'être un donné brut qui ne fait qu'un avec la connaissance qu'on en a, est-il subjectivement déformé? Déformé au point que bon nonibre de philosophes et le sens commun en sont arrivés à rompre l'unité de l'expérience et à pOsér ki dualisme irréductible des choses et de Tèsprît qui n'est
LE PROBLÈME DE l'eSPRIT 261
autre que le dualisme de Texpérience telle qu'elle est chez tous, à mesure que les sciences la rectifient, avec rexpérience telle qu'elle est déformée dans une conscience particulière. -— Et c'est de ce dualisme que viennent peut-être toutes les difficultés de la métaphysique et la répugnance invincible à admettre simplement le réalisme absolu de l'expérience.
Le subjectif, l'activité psychologique se manifestent toujours, si l'on s'en tient aux enseignements immédiats de l'expérience, dans des parties fort restreintes de l'ensemble du donné : certains êtres vivants- Ils semblent conditionnés chez moi, en pnrliculier, par tous les mouvements et l'état général do ce que j'appelle mon corps.
L'activité psychologique diffère évidemment de l'activité biologique (c'est ce qui justifie le droit à ^existence de la psychologie, comme science indépendante). Mais ces deux ordres de relations s'impliquent, et, par suite, il y a entre elles une certaine continuité (tout comme entre les relations physiques et les relations mécaniques). Or, les théories biologiques nous ont montré qu'un organisme ne vit qu'en fonctionnant, et que, fonctionner, c'est s'équilibrer constamment avec le milieu et s'adapter à lui. De la, les notions explicatives générales d'évolution, de fonction, d'adaptation, de sélection naturelle, etc. Un organisme
doué d'aclivilé psychologique, c'est-à-dire pour qui l'expérience apparaît comme soumise à certaines variations individuelles, n'échappe pas à cette loi. Aussi toute l'analyse expëri mentale tend-elle actuellemer^lt à montrer que Tactivité psychologique se manifeste comme une condition nouvelle d'adaptation, de fonctionnement et d'évolution nécessaire chez les organismes, lorsqu'ils atteignent un certain degré de complexité. Les relations, dans lesquelles cette activité se décompose, sont donc subordonnées à l'évolution et au fonctionnement d'un être donné dans un milieu donné : imposées par l'évolution, elles la servent ensuite, de façon à établir un contact plus étroit, un équilibre plus parfait entre l'organisme et le milieu; — elles sont de nouvelles et nécessaires fonctions de cet être. En gros, les déformations subjectives du donné viennent donc des conditions dans lesquelles s'est elTectuée l'adaptation de l'être au milieu, des nécessités ou des commodités réclamées par cette adaptation.
On voit de suite comment le progrès de la psychologie a conduit fatalement à la psychologie physiologique, à la psychologie pathologique qui n'est que l'ensemble des expériences psycho-physiologiques, réalisées parla nature elle-même, et à la psychologie fonctionnelle^ fille du pragmatisme. C'est qu'on ne pouvait étudier l'activité consciente
LE PROBLÈME DE L*ÉSPRlt $G3
que dans ses relations avec Taclivilé biologique, et comme un ensemble de fonctions nouvelles qui viennent s'ajouter aux fonctions organiques pour assurer Texislence de Tindividu et de l'espèce.
Comme il est naturel, la psychologie se relie alors étroitement, par ses principes et sa manière d'envisager les choses, à la biologie, de même que celle-ci se relie aux sciences physico-chimiques.
Pourquoi, — puisque la science n'est qu'une suite de pourquoi sans cesse renaissants, comme l'a si expressivement définie Berthelot, — pourquoi les nécessités vitales et révolution de l'être vivant ont-elles exigé ces modifications del'expérience dans la conscience qu'il en prend? Comment et dans quel cas apparaît et se développe la conscience?
Rien n'autorise, sur le terrain expérimental et scientifique, à considérer comme conscientes toutes les manifestations de la vie. Rien ne l'interdit non plus. Mais si l'on ne veut pas dépasser les conclusions autorisées par l'observation et l'expérience, on ne peut parler de conscience que chez des êtres qui paraissent faire un choix entre divers mouvements, en vertu d'une notion plus ou moins confuse de leur existence et du milieu extérieur. Jusque-'^ tout peut s'expliquer d'une façon aveugle '"omme la détente d'un ressort, lorsqu'on le déclanche.
L'héliotropisme de la plupart des plantes qui
suivent le soleil s'explique, par exemple, par TactioD chimique de la lumière du soleil sur le tissu végétal, action qui entraîne mécaniquement le mouvement de la plante comme le mouvement du piston entraîne celui des roues dans une locomotive.
Les mouvements musculaires des animaux très simples (les mouvements ôUrrilabililé) paraissent pouvoir s'expliquer de môme façon. Ainsi les êtres vivants les plus simples, les protozoaires, agissent automatiquement par des réactions qui sont provoquées directement, et presque immédiatement, par les excitations du milieu.
Lorsqu'on arrive à des organismes plus compliqués, les excitations du milieu produisent des mouvements divers qui peuvent ôlre en conflit les uns avec les autres. De plus, l'énergie qu'ils font naître dans l'animal ne se dépense pas toute immédiatement, mais constitue une réserve, un excès qui permet à l'animal d'agir sans excitation externe. Les mouvements confus qu'il produit peuvent alors être soiiutiles^ c'està dire l'équilibrer, l'adapter avec le milieu, soit nuisibles^ c'est-à-dire provoquer sa déchéance et même sa morL II faut de toute nécessité qu'un tri puisse se faire entre les actes utiles et les actes nuisibles; sans cela, l'animal, faisant indifféremment les uns ou les autres, marchera vers sa ruine. D'après la théorie de l'évolution et le principe de la sélection naturelle, seuls, les ani-
LE PROBLÈME DE l'eSPRIT 205
maux, chez qui ce tri pourra s'effectuer et qui deviendront capables de distinguer le mouvement utile du mouvement nuisible, pourront subsister si leur organisation devient trop complexe pour que les excitations du milieu provoquent immédiatement les réactions appropriées. C'est précisément alors que semble apparaître d'une façon très confuse la conscience.
A partir de ce moment, les réactions nuisibles commencent à être distinguées des réactions utiles. Les premières, qui amènent undt^séquilibre entre l'organisme et son milieu, entraînent une désagrégation, une désorganisation de l'organisme; les secondes, au contraire, fortifient l'organisme, puisqu'elles le placent dans de meilleures conditions d'existence ou, tout au moins, le maintiennent en bon état. Or, tout ce que nous savons du plaisir et de la douleur nous montre qu'ils sont parallèles, la douleur à une désagrégation de l'organisme, le plaisir à un état normal. C'est donc vraisemblablement sous celte forme qu'un être vivant a pour la première fois senti quelque chose, acquis une vie psychologique : il a eu la notion que certaines réactions, certains mouvements étaient agréables et d'autres désagréables. Il a été alors amené nécessairement à répéter les premiers, à éviter les seconds.
On peut même . faire encore une conjecture
2CÔ La PCILOSÔPHiÈ MODËRNâ
moins précise, et supposer qu'avec les premières apparitions de la conscience, le plaisir ou la douleur accompagnaient indifféremment les mouvements utiles et nuisibles, sans que le plaisir fût toujours lié aux premiers, la douleur aux seconds. Mais la sélection naturelle a forcément tendu à supprimer tous les êtres chez qui les actes nuisibles s'accompagnaient de plaisir, parce qu'ils étaient conduits à les répéter sans cesse. A mesure donc ne survivent que les êtres chez qui, en général, les actes utiles produisent une impression de plaisir, les actes nuisibles une impression de douleur, et qui, par suite, recherchent les premiers et fuient les autres.
Ainsi la conscience semble apparaître d'abord comme fonction affective et motrice, la fonction affective se superposant à la vie motrice pour la guider et l'éclairer. Ses premières notions furent le sentiment vague d'un mouvement, et la vague appréciation de ses résultats sous forme de plaisir et de douleur. Petit à petit ces notions vagues s'affinent; les différentes réactions sont distinguées les unes des autres ; des tonalités différentes dans les plaisirs et les douleurs viennent préciser leurs effets. C'est alors que commencent à poindre la vie représentative, la connaissance, la représentation des objets extérieurs et de soi-même : elle est comme un affînement de la vie affective, raffeclion
agp(^.able ou désagréable, s'effaçant devant la perception des causes de cette affoction, perccptloa qui a un intérêt vital.
La conscience est donc, chez les êtres dans lesquels elle est apparue, une modification utile. Elle ne peut qu'être maintenue et développée, conformément aux principes posés par la théorie de révolution. Elle permet à ces êtres, par les notions qu'elle leur donne de leur organisation, de leurs pouvoirs, et du milieu extérieur, de mieux diriger leurs mouvements, de s'adapter plus facilement au milieu. Elle apporte constamment des chances de survie.
Les propriétés positives que nous rencontrons dans la description de là vie consciente justifient bien cette manière de voir. La conscience est d'abord puissance de rétention et d'assimilation parla mémoire, qui n'est que l'aspect conscient de l'habitude et dé l'assimilation biologique. Elle gardera par là le souvenir de tous les actes utiles. Elle est encore puissance de dissociation, donc de choix et d'attention, pour discerner les actes qu'il importe de faire eu d'éviter. Elle est enfia puissance *d'association, et par là elle permet de répéter les actes utiles, chaque fois que le milieu présente des circonstances semblables, ou de réunir les souvenirs de cas semblables ou voisins, pour faire face avec toutes les expériences anciennes
aux difficultés nouvelles. La conscience se présente en un mot comme Tagent le plus puissant d'évolution qui ait pu assurer Tcxistence d'êtres très complexes et appelés à vivre dans les circonstances les plus diverses. Sans la conscience il est vraisemblable que Tanimalilé aurait été limitée à des organismes rudimenlaires, capables de vivre seulement d'une façon fort restreinte et dans des milieux très limités.
Si révolution tend à accroître constammeût le domaine de la conscience, cet accroissement Fera encore subordonné aux lois de l'évolution. Vie mctr co, vie affective, vie représentative s'organiseront, se développeront d'après une sélection rigoureuse entre toutes les formés qu'elles étaient susceptibles de revêtir. Seules se maintiendront et progresseront les formes qui, en permettant une adaptation toujours plus fine, plus délicate aux innombrables circonstances dans lesquelles l'être est appelé à vivre, faciliteront sa vie, en la rendant plus puissante et plus féconde.
C'est ainsi que la vie psychologique se ramassera en une unité toujours plus cohérente et plus forte, dont l'idée de notre personnalité nous montre la forme la plus haute ; l'individu peut alors faire face, à chaqu e instant, à tou le circonstance, avec toute son expérience. Motricité, affectivité, intelligence vont se compliquant pour s'adapter à des objets
LE PROBLÈME DE l'eSPRIT 2G9
sans cesse plus complexes et plus nombreux, la spoulanéilé faisant place à la réflexion. C'est encore ainsi que la vie afl'eclive et motrice lend à se subordonner à la vie inlellectuelle qui nous donne des notions plus précises, plus sûres, plus uliles et plus pratiques. C'est ainsi enfin que Ic^ états psychologiques, qui n'intéressent plus directement l'individu, tendent graduellement à redevenir ou à rester automatiques et inconscients, pour ne pas encombrer le champ de la conscience d'un inutile fatras. Ils se détachent de ce centre clair qu'est pour nous la conscience personnelle^ la notion de nous-même, Tensemble de nos expériences utilisables, ou ne s'y rattachent jamais complètement. Mais le donné ne peut être présent dans chaque organisme en son entier, et sans déformation, car un être n'a jamais qu'une expérience fragmentaire. La vie n'est possible que si l'être ne garde de l'expérience que ce qui lui est utile, et que si cette expérience est restreinte aux circonstances auxquelles il a à faire face. La pratique a chaque jour, dans les siècles des siècles, choisi, découpé, synthétisé, organisé les éléments du donné, selon les nécessités de la vie et du milieu, selon les besoins de l'espèce et de l'individu. De là l'aspect subjectif, individuel, de ce donné; de là les relations et les conditions psychologiques dont il dépend. La tâche de toutes les sciences, c'est
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précisément de désindividualiser et de désubjectiver le donné, tâche relativement facile, car s'il y a déformation, il ne peut y avoir création ex nihilo» L'expérience individuelle reste forcément en rapport — et en rapports étroits — avec le donné brut. Il y a simplement nuances subjectives brodées sur le donné brut, par les nécessités de la vie.
D'une façon générale ces nuances ont pour but de nous présenter en bloc, comme une résultante immédiate grossièrement adaptée aux circonstances auxquelles nous avons le plus fréquemment à faire, une partie du donné. Une perception visuelle ou sonore, par exemple, nous indiquera en un acte unique et immédiat, une quantité — parfois énorme — de modifications produites dans le milieu, et nous rappellera d'un seul coup toute une multitude d'expériences qui nous ont appris à situer dans ce milieu l'origine de ces modifications, à apprécier leur direction et leur force. Cette simplification, cette synthèse et cette unification sont hautement utiles pour la conduite pratique de rétro dans le milieu. Voilà pourquoi toute vie consciente, au lieu de reproduire purement et simplement Texpérience objective pure, nous présente une expérience déformée par ses besoins particuliers, pétrie par la pratique. Voilà pourquoi toute conscience est altération du donné, et
LE PROBLÈME DE l'eSPRIT 271
s'imprègne de subjectivité. Vôilà enfin pourquoi et comment Texpérience subjective et l'expérience objective, qui ne sont au fond que la seule et môme expérience, finissent par s'opposer dans la dualité de la matière et de respvit> du non-moi et du moi.
Cette conception générale de la vie psychologique semble très bien se prêter à représenter les résultats les plus généraux — très vagues et très partiels d'ailleurs — obtenus jusqu'ici par la psychologie scientifique. Elle paraît de plus éluder un certain nombre des difficultés contre lesquelles s'est heurtée la psychologie métaphysique et qui ont donné naissance aux systèmes les plus bizarres : certaines théories de la mémoire, de la perception extérieure ou de l'inconscient, par exemple.
Les images ne sont pas, comme Ta soutenu le subjectivisme, identiques aux sensations, en donnant à ce mot, équivoque par l'amplitude de sa signification, le sens d'expériences immédiates. L'analyse de Bergson est loin sur ce point d'avoir été infructueuse. L'image est le résultat de certaines relations impliquées déjà dans l'expérience immédiate, c'est-à-dire dans la sensation. Seulement cette dernière en implique bien d'autres Que seules soient données les relations qui constituent le système « image » (système partiel si on le compare au système total de la sensation et de
Texpérience i mmédiate), — pou r préciser, que seules soient données celles des relations du système total qui entraînent pour le donné une dépendance de l'organisme, et alors nous avons précisément rimage, le souvenir. ,
Nous n'avons fait, en définissant ainsi Je souvenir, qu'exprimer les résultats les plus récents de la psychologie expérimentale en même temps que les idées les plus anciennes du sens commun : le souvenir est une habitude organique. Le souvenir n'a de commun avec la sensation primitive que les conditions organiques. Il lui manque toutes les relations extra-organiques qu'implique la sensation avec ce que nous appelons l'extérieur.
Cette dépendance totale de l'image et cette dépendance partielle de la sensation par rapport aux conditions organiques, permet également de comprendre l'illusion, Terreur des sens, le rêve et rhallucinalion, lorsque les relations avec l'extérieur étant en quelque sorte anormalement coupées, l'expérience se trouve réduite pour un individu à ce qui se passe dans son organisme, c'està-dire aux relations qui dépendent de celui-ci, donc au pur psychologique, au pur subjectif.
La perception n'est pas alors une projection de l'intérieur à l'extérieur, une création ea? wtAî/o de l'étendue et des corps, un cas ou un dérivé de l'hallucination, ainsi que le prétendait Taine. Mais
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comme il apparaît au sens commun, il se passe exactement l'inverse: c'est rhallucination, et elle seule, qui, par la mémoire et Thabilude, est une projection de l'extérieur à rinlérieur, la création imaginaire d'une app.irence de réalité : imaginaire, je veux dire à l'aide d'images et d'habitudes motrices, qui impliquées d'ordinaire dans le cas de l'expérience réelle, se trouvent rattachées ici àdes f»hénomènes simplement organiques. L'hallucinalion n'es^t donc jamais que secondaire et consécutive à des pcrceplions primitives, tout comme le souvenir par rapport à la sensation.
Le problème de l'inconscient peut sinon se résoudre, au moins se poser de façon analogue, ce qui élude la plus grave de ses complications. Son inextricable difficulté vient du passage, du fameux passage du physiologique au conscient. Mais ici la question n'a plus à nous préoccuper, parce que c'est une question métaphysique, et que transposée en termes positifs, on la voit immédiatement devenir inexistante. Dans un phénomène psychologique inconscient, l'analyse ne relèvera encore, par rapport au phénomène conscient, qu'une partie de l'ensemble des relations que celui-ci impliquait. L'autre, — ce qui en gros concerne la conscience personnelle, — n'existe pas ou n'existe plus. Et si l'on veut approfondir pourquoi elle
n^exisle plus, on trouvera peut-être qu^étant inutile, ou n'étant plus ulilc, elle a disparu, comme 8*atrophie et disparaît un organe inutile. Mais, dans certaines circonstances, les fils coupés entre le conscient ou l'inconscient peuvent être rétablis. Il peut être utile qu'ils le soient. L'inconscient rentre alors de nouveau dans lactivité consciente. La continuité la plus parfaite peut exister entre le conscient et Tiricobscicnt Comme entre l'état liquide et l'état solide d'un corps. Il s'agit tout simplement d'une échelle de conditions. A l'expérience de la déterminer. C'est dans l'étude des relations de dépendance du donné à l'égard de l'organisme individuel, qu'on trouvera la différence du conscient et de l'inconscient et pas ailleurs. La question est tout entière d'ordre expérimental, et la science positive, ici, comme partout ailleurs, n'a pas à craindre de rencontrer un mystère.
Les hypothèses par lesquelles les gavants essayent aujourd'hui de résoudre le problème de l'inconscient, no sont-elles pas, toutes, dans la direction très générale que nous venons d'indiquer? — Ces hypothèses peuvent se ranger en trois grandes classes : théories de la subconscience,
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théories des centres nerveux secondaires, théories purement physiologiques.
Les théories de la subconscience ou de la conscience subliminale se réduisent essentiellement à ceci : la conscience est susceptible de degrés. Très vive dans les cas d'attention forte et précise, elle s'atténue déjà quand nous sommes distraits, ou que nous nous laissons aller à la rêverie. Depuis Leibnitz, on a toujours distingué les «petites perceptions insensibles », ou presque insensibles, des « perceptions » ordinaires, et celles-ci de V « aperceplion » claire et distincte. Continuons dans celte voie et nous arrivons très vite aux théories du genre de celle de Myers. Le « moi » conscient correspondrait aux besoins ordinaires de la vie actuelle. Au-dessous de lui, il y aurait des « moi potentiels », de véritables personnalités inconnues de notre moi conscient, et qui resteraient d'ordinaire danS la coulisse. Seules, certaines circonstances, Fhypnose ou le rêve somnambulique, par exemple, les amèneraient sur la scène, à la place du « moi conscient ». Ces k moi inconscients » seraient, comme les instincts et les habitudes, des expériences jadis conscientes, soit dans notre vie passée, soit même, grâce à l'hérédité, chez nos ancêtres. Leur conscience aurait été alors nécessaire à la vie. Mais cette nécessité, par suite des circonstances ou des progrès de l'être, aurait disparu par la
suite. En somme, certaines relations de Tôtre à son milieu ont, à un moment donné, amené la formation d'une certaine personnalité consciente. Ces relations changeant, celle-ci a disparu, mais incomplètement, comme certains organes inutiles survivent, atrophiés dans Torganisme. Que des cir-p constances anormales rétablissent temporairement des relations analogues à celle qui avait fait appa^ raitre cette personnalité consciente, et en vertu de Taxiome : les mômes causes entraînent les mêmes effets, cette personnalité évanouie rentre en scène, à la place de la personnalité que nous possédons actuellement, ou même à côté d'elle.
L'hypothèse que présente Pierre Janet donne peut-être à celle de Myers une forme plus scienti^ fique. Les états psychologiques s'organisent toujours synthétiquement. Ce ne sont pas, nous l'avons vu, des atomes détachés les uns des autres, mais des moments découpés toujours un peu arbitrairement dans un flux, une trame continue. Or, la trame n'est pas unique. Il y a plusieurs organisations synthétiques des états psychologiques. El notre « moi » conscient n'est qu'une de ces organisations. Les autres constituent Tinconscient; et, sous certaines conditions, elles sont capables de se raccorder au moi conscient. Qu'est-ce à dire, sinon toujours que la différence entre l'inconscient et le conscient consiste seulement en ce que, parmi
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relations qui délcrminent les faits, certaines sont les présentes lorsque le phénomène est ou redevient conscient, qui, au contraire, ne le sont plus lorsque le phénomène est ou redevient inconscient? Notre schéma général relatif à la forme de toutes les lois naturelles elde toutes nos connaissances s'ap^ plique encore ici. Il ne s'agit toujours, pour expliquer un phénomène, que d'analyser les relations dont il dépend.
La conformité à ce schéma est encore plus visible dans la deuxième hypotliôse que Ton a imaginée pour expliquer Tinconscicnt : la théorie des centres nerveux secondaires. Indiquée pai: Durand de Gros, elle a reçu toute sa précision du physiologiste Grasset, qui a le plus contribué à la répandre, et à la développer d'une façon scientifique. Nos centres nerveux sont de deux sortes : les centres nerveux supérieurs (lobes frontaux des hémisphères cérébraux?) dont l'action correspond à l'activité consciente, et les centres nervrux « polygonaux» ou inférieurs, siège des états inconscients. Qu'un circuit nerveux comprenne ces deux sortes de centre, ou le second seulement, et nous avons, dans le premier cas, l'ensemble des relations dont dépend un fait de pleine conscience, dans le second, le groupe plus restreint des relations dont dépend une manifestation de l'inconscient.
Enfin, la troisième hypothèse, qui est peut-être
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la plus simple et qui restreint Thypothèse au miaimum, est celle de Ribot : rinconscient est purement physiologique. Autrement dit, la conscience est un ensemble de relations caractéristiques qui rient, dans certains cas, compliquer Factivité biologique. Lorsque cette complication est utile, elle est maintenue, sinon elle disparait, et nous retombons dans le biologique pur et simple. L'activité biologique est, en effet, susceptible de paraître viser des buts précis (comme dans les mouvements réflexes), tout aussi bien que Tactivité psychologique. Il n'y a, d'ailleurs, sans doute dans cette Analilé qu'une apparence, aussi bien dans un cas que dans l'autre. Mais, quoi qu'il en soit, l'inconscient peut parfaitement être considéré comme un ensemble de réflexes organiques.
Dans cette dernière hypothèse comme dans toutes les précédentes, l'inconscient, en dernière analyse, se réduit toujours à ced : étant donné un ensemble de relations qui constitue le déterminant d'un fait de conscience, la suppression d'une partie de cet ensemble rend le fait inconscient.
Quelles sont ces relations supprimées? Nous ne pouvons encore répondre à la question, et c'est dans celte voie que doit s'engager l'étude de Tinconscient. En gros, on peut déjà dire qu'il faudra les chercher dans les conditions de Tadaptation; et l'étude de l'habitude, qui est la manifestation la plus
ordinaire de rinconscient dans la vie quotidienne, et qui est une condition capitale d'adaptation, pourra vraisemblablement nous donner des indications fructueuses.
Mais, dès maintenant, on peut considérer deux résultats généraux comme acquis à la science psychologique. Le premier, c'est qtie l'ipconscient n'a rien de mystérieux, malgré les bizarreries do certaines de ses manifestations, — bizarreries exploitées par les charlatans auprès du public peu cultivé, et par les occultistes auprès d'un public qui Test davantage. — L'inconscient est un ensemble très complexe^ de phénomènes naturels, qui, petit à petit, trouvent leur place dans le système général de la nature.
Le second, c'est qu'il tient une place énorme dans la vie psychologique. Qu'y a-t-il d'élonnant à cela, si, comme le pense Ribot, la conscience n'est qu'une complication particulière qui s'ajoute à certains phénomènes biologiques, tandis que Tinconscient rejoint la généralité des phénomènes biologiques? Qu'y a-t-il d'étonnant à cela encore si Ton admet que le conscient n'est, d'après la théorie de l'évolution, ou tout au moins ne subsiste, que là où il est utile à l'adaptation dans les condi-
1. Il y a môme, vraisemblablement, des ordres très divers dMnconacient et dont Tongine et la nature doivent être très 4iffçre»t9.
lions acluelles de Texistence de l'espèce ou de l'individu considérés? Partout ailleurs, la conscience diminue, devient la demi-conscience, la sub* conscience, la conscience subliminale, et enfin, au terme, disparait ou s'absorbe daus le purement organique.
Notre vie, pleinement consciente, n'est qu'une partie Irôs restreinte de l'ensemble de notre activité psychologique totale. Elle est comme le centre d'une projection lumineuse autour de laquelle s'étend une région bien plus vaste de pénombre qui rejoint peu à peu l'ombre absolue. L'ancienne psychologie avait le très grand tort de ne considérer comme activité psychologique que l'aclivité pleinement consciente.
Mais si l'on ne saurait exagérer l'étendue que
'inconscient occupe dans notre organisation.il ne
faiulrait pas, comme Ta très souvent fait certaine
psNchologie pragmatiste, exagérer l'imporlance
qnalilalive de cet inconscient.
D'après certains pragmatistes, la conscience claire, la conscience intellccluelle et raisonnable serait la partie de notre activité la plus superficielle et la plus négligeable. On voit tout de suite où Ton peut en venir à l'aide de ce singulier raisonnement. Tout ce qui est chez nous survivance du passé, sentiment obscur ou idée traditionnelle, tout ce qui a imprimé en nous la marque de nos
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ancôlrcs, tout cela doil progressivement tendre à tomber dans rinconscient. Aussi, que l'on veuille nous ramener aux croyances de nos pères, ou que Ton veuille réveiller un vieil esprit parliculariste de race, de caste, ou de clocher, on s'appuiera sur ce fait que les tendances sourdes de l'inconscient, les inclinations obscures du sentiment forment le fond et le tréfond de notre être. C'est nous déraciner, nous déshumaniser, nous châtrer qu'y résister, ou vouloir les modifier. Toutes les tendances conservatrices ou rélrogrades doivent donc trouver, dans l'inconscient, dans les « sources vives de l'instinct», les meilleures raisons pour faire «baiser à l'homme la trace de ses pas », selon la forte expression de Rauh.
Si ce que nous avons dit est exact, il n'est pas de contre-sens plus complet que celte interprétation niorale de l'inconscient. L'inconscient représente, en effet, une vie diminuée; il est, par rapport à la conscience, ce que l'embryon est ù l'adulte, la gangue au métal précieux. Il est le poids d'un passé mort et qui tend à mouiir. Et pourquoi rentre-t-il peu à peu dans la nuit? Parce que l'activité dont il est l'écho a graduellement perdu de son efficacité et de son utilité, comme ces organes témoins qui ne sont plus qu'une cause de gêne ou de maladie pour l'organisme actuel. 11 est pourtant des cas nombreux où l'activité inconsciente
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continue à être utile ; mais alors elle est devenue et elle reste inconsciente parce que notre ôtre a si bien appris à agir de la sorte, qu'y consacrer encore l'application attentive de l'énergie consciente serait peine et efforts perdus.
Et Ton peut résumer toute la question morale de rinconscient en cette alternative : ou bien Tinconscient s'accorde avec l'orientation de notre activité consciente, et il agit de lui-même, esclave bien dressé de la conscience claire; — ou bien il est en désaccord avec elle, et alors il doit disparaître parce qu'il n'est qu'une survivance nuisible. Dans les deux cas, la conclusion reste la même. C'est la conscience claire qui a la charge, la lourde charge de nous adapter aux circonstances dans lesquelles nous sommes actuellement appelés à vivre. C'est à elle, c*est à l'intelligence, à la raison, son centre lumineux, de prendre toujours la direction de notre activité.
Elle permet de modifier, selon les circonstances, les mécanismes aveugles de Tautomatisme, et même à la limite de substituer à ces mécanismes d'autres mécanismes plus utiles pour une adaptation plus parfaite.
A travers l'évolution de notre vie psychologique, comme à travers toute l'évolution de la vie psychologique en général, on voit que Tac li vite personnelle se dégage de l'aolivilé automatique et (
tend à la subordonner à son contrôle : accentuer cette subordination, Yoilà Tceuvre de la vie psychologique supérieure et voilà la tâche la plus haute que l'éducation individuelle puisse se proposer.
La conscience claire est, de notre être psychologique, la partie la plus restreinte, mais la plus élevée; elle est, de beaucoup, ce qu'il y a en nous de plus important, et ce qu'il y a, pour nous, de plus intéressant. Elle est l'organe de contrôle, la této et le chef.