S 6. — LA PSYCHOLOGIE ET LA NOTION DE FINALITÉ
Une des principales pierres d'achoppement de ce positivisme psychologique, — car la thèse ici soutenue ne tend à rien moins qu'à donner à la science psychologique une formule d'orientation, un principe régulateur, qui s'harmonisent avec le positivisme et avec la discipline et l'attitude scientifiques, telles que nous les avons rencontrées jusqu'ici, — c'est l'exclusion de toute idée finaliste en psychologie. Or, les phénomènes psychologiques : le plaisir, la douleur, les émotions, les inclinations, et tous les faits afTeotifs, les représentations la connaissance et l'intelligence, enfin et surtout l'instinct et la volonté, paraissent essen-
tiellement téléologiques, c'est-à-dire orientés vers une fin. Il semble que, si Ton supprime celleci, on supprime en même temps toute activité psychologique.
Mais il ne faut pas oublier que l'illusion finaliste a été inséparable de toutes les conceptions primitives de l'homme à l'égard de tous les objets qui ont éveillé sa curiosité. Il faut encore moins oublier que partout aussi les connaissances' positives ont été conquises en triomphant de Tillusioa finaliste, qui, comme toute illusion, est subjective et anlhropomorphique Pourquoi en irait-il autrement en psychologie? Comme les phénomènes dont elle s'occupe sont avant tout subjectifs et anthropomorphiques, Tillusion finaliste y est évidemment bien plus forte qu'ailleurs; et l'éliminer nous répugne bien davantage. Mais je crois que si Ton veut faire de la science, acquérir des connaissances positives, nous devons, ici comme ailleurs, nous y efforcer, et y parvenir. Ainsi, ce qui, au premier abord, paraît une objection capitale, a bien l'air d'être, au contraire, un mérite de la conception que l'on vient de proposer.
De même que le lamarckianisme, et, par suite, Tévolulionisme, a été interprété d'abord d'une façon finaliste et anthropomorphique, la psychologie fonctionnelle des pragmatistes est, elle aussi, une psychologie téléologique. C'est à la débar-
rasser de cette tare que semble devoir s'appliquei l'esprit scientifique.
Certes, à ne consulter que ce qui se passe dans la conscience claire d'un individu capable de s'observer soi-môme, il semble bien que toute volition, toute réflexion, toute inclination sentimentale un peu claire soient un effort conscient dirigé vers un but également conscient. On s'est proposé une fin à réaliser, et on travaille à la réaliser. A l'observation immédiate et superficielle, la vie psychologique supérieure paraît donc bien toute empreinte de finalité. En généralisant par un procédé familier du connu à l'inconnu, on voit qu'on a tôt fait d'interpréter également d'une façon finaliste toute la vie psychologique inférieure. Le mouvement réflexe le plus élémentaire comme le clignement de la paupière devant une lumière trop vive, les plaisirs et les douleurs physiques les plus simples, les émolions primitives, tous ces faits ne semblentils pas commandés par la conservation et le progrès «ie Tespèee, ou par la conservation et le progrès de l'individu? Depuis l'amibe, ce grumeau protoplasmique rudimentaire, qui recherche certaines radialions lumineuses, et s'efforce d'en éviter d'autres, toute l'activité qu'on croit pouvoir qualifier de consciente, n'est-elle pas toujours de Tordre de la tendance^ et une tendance n'est-ce pas une finalité en acte ?
286 LA PHILOSOPHIE UODEBNE
Aussi n*esl-on pas étonné de voir W, James, Tarde, et bien d'autres, conclure de ces faits que les lois psychologiques sont d'une nature absolument diiïérente des autres lois naturelles. Ce sont des lois téléologiques. Elles expriment une fin et une tendance, un effort vers celte fin. Tandis quel la loi physique nous montre toujours un effet qui résulte inexorablement de sa cause antécédente, tandis que ce qui se passe à Tinstant t détermine entièrement ce qui se passe à l'instant t + dt^ la loi psychologique nous montrerait au contraire que tout ce qui se passe à l'iustant t est déterminé par ce qui se passera à l'instant t + dt, La cause n'est pas dans le phénomène antécédent dans Tétat initial, mais dans le phénomène conséquent dans rétat final.
La conception téléologîque de la loi psychologique n'est au fond qu'un revêtement scientifique plaqué sur les conceptions métaphysiques qui font de la tendance, du vouloir-vivre, de l'instinct, de la volonté et de Taclion le fond de tout ce qui existe. Aussi a-t-elle été accueillie, élucidée et développée par les pragmatisles, les partisans du primat de Taclion. Pour eux, psychologie fonctionnelle et psychologie finaliste sont termes synonymes. Dire que tous les phénomènes psychologiques doivent être interprétés d'une façon dynamique, comme des fonctions destinées à assurer la vie, ou à pré-
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paref une vie meilleure, c'est dire que tous les phénomènes psychologiques se réduisent à des efforts pour réaliser les fins que se propose Tétre conscient.
Hais toutes les fois que la psychologie scientifique a abordé un problème, est-ce qu'elle n'est pas arrivée à cette conclusion : ce qui se passe dans la pleine lumière de la conscience, ce que nous constatons par l'observation interne n'est qu'une résultante, et une résultante lointaine? Les véritables causes sont ailleurs. Il faut les chercher dans le tréfond de l'inconscient d'abord, et peut-être bien dans l'organisme lui-même ensuite. La conscience excelle à s'illusionner sur son pouvoir et sur son fonctionnement. N'en serait-il pas de môme ici? On ne peut le prouver, au sens scientifique du mot t prouver. La psychologie en est à peine à ses débuts. Et pour prouver une pareille affirmation, il faudrait presque qu'elle fût achevée. Mais ce qu'on peut dire, c'est que toutes les analogies nous autorisent plutôt à le croire qu'à le nier. On peut même dire davantage. Ou la psychologie scientifique est impossible et doit laisser place nette à la métaphysique, ou elIs doit renoncer à l'interprétation finaliste. Car, il n'y a qu'à répéter ce que l'on a dit déjà pour l'interprétation finaliste des lois biologiques, une explication par les « fins » est inutilisable dans le domaine de l'expérience, et
jL^-rdiiluK z*iz >> 2Ertic»de> cjcpérimeiilales. Elle <u.:.7«^:î*i iîL t'5*-: }* rfiiîTeisenîenl des conditions de ' «ci^îrri:^*:!.. Li it-i-rmlittliondu présent, paruafu- :..: iiîirir<sk::r*iwil ÎDCV'nnu cl ambigu. La science T»'f-L; T:ri v:»ir. Lireilîsaiidn de ses préTisions, voilà le ::r-:-.r»î 5; sk c-^-i: lÎDe eipéri mentale. Mais parles 2ii-:i:«iir> £tj.':>:£>, c*a ne p'ent jamais qu'expliquer !•; :o^>i. A çt::-: otli serl-il? El comment pourra- ;-;:: ^v>-.i*r ^ï:* c^ passé était bien causé par r:U-. irjL cï'ôa Inî assigne comme cause, puis- ; .: : :: r^^ >:x: r.i> Tv-^venir sur ce passé? On peut 1res ^ t:« f^T i.xr-r uEe cause et attendre l'effet qui ^i <-.: r;>u>.ir: mais on ne peut évidemment pas, cr. 7k\>4li.; la En que doit atteindre un processus Ti.rrol, rcss-sriter antérieurement à cette fin ce ]r.vc >>;:>. i»a lit^ peut pas remonter vers le passé, o:: rvr.x:rs3int le temps. Si, par absurde, on le 3\^;:\r. : ;,i::> i:n phénomène complètement réver- < : \\ '.a :.n r.î^ serait plus alors cause finale; elle iîovieu^rai: c^uso antécédente.
Tno loi teléoK»xîq'JC, une explication finaliste ne peut donc être vérifiée ; elle est extra-scienlifique. Il ne laudrait s'y adresser qu'en désespoir de cause, n.oo iresî nullemenî le lieu. L'interprétation mé- 1 ani<îo dos lois psychologiques se présente d'ellen.."'me ol a déjà réussi dans un certain nombre de cas. La sensalion n'esl-elle pas l'effet de tout un projcssus physico-chimique parfaitement assi-
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gnable? Le plaisir et la douleur physiques ne sontils pas consécutifs à l'assimilation et à la désassimilation organiques? Le réflexe, Tinslinct, ne s'expliquent-ils pas d'une façon satisfaisante, au moins en gros, par la théorie de l'évolution, et conformément à l'interprétation mécaniste ?
Tout ce qui a été fait jusqu'ici par les expérimentateurs, en particulier les relations de dépendance précises et nettes trouvées entre l'activilé biologique et l'activité psychologique, les études récentes sur l'afl'ectivité, sur les émotions et principalement l'expression des émotions^, vont elîectivement dans ce sens. On n'a qu'à consulter, pour s'en assurer, les travaux de Ribot et de l'école française de psychologie positive qui l'a suivi. Ces travaux impliquent une interprétation mécaniste de l'évolution psychologique tout à fait semblable à celle que les biologistes mécanistes ont donnée de révolution biologique.
L'adaptation psychologique et la « correspondance » que les psychologues relèvent entre les actions du milieu sur notre organisme et les réactions de celui-ci sur le milieu d'une part, et d'autre part nos états psychologiques, la conscience que nous avons de ces actions et réactions, ne doivent pas être considérées comme des buts que les êtres vivants se proposent d'atteindre et