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CONCLUSIONS GÉNÉRALES

Se flatter d'avoir, à propos du probiènie de la conscience, une solution qui élude toutes les difGcultes, serait pure folie. Les difficultés sont très loin d'être écartées dans les sciences les plus parfaites et les plus anciennes. Comment voudrait-on qu'elles le fussent, à propos d'une science qui naît à peine, et dont l'objet se montre comme le plus compliqué de tous, sans mêine peut-être en excepter celui de la sociologie? Pour être impartial, il ne faut pas craindre de dire que les difficultés que Ton rencontrera ne sont même pas encore toutes devinées. Tout ce qu'on peut faire, à propos de la psychologie et du problème de la conscience, c'est de signaler dans quelle voie les discussions et les travaux les plus récents ont l'air d'engager les chercheurs. Il ne faudrait pas s'étonner outre mesure que, dans dix ans, la manière de

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considérer les choses soit absolument bouleversée. Que l'on songe à la physique, à Fépoque de la Renaissance, et à la biologie de la fin du xviii® siècle et des deux premiers tiers du xix* siècle. La psychologie actuelle leur ressemble beaucoup. Mais, une chose certaine et consolante, c'est que les quelques expériences dûment contrôlées, dont nous sommes redevables à la psycho-physique et surtout à la psychologie physiologique, et à la psychologie pathologique, qui en est la forme la plus féconde et, si je puis dire, la plus expérimentale, resteront quand même, comme sont restées les expériences de Galilée ou celles de Claude Bernard, dans la' science de demain, dans la science de toujours.

penser juste. La raison et Tinlelligence nous dictaient ce principe: il n'y avait de résultats sûrs, efficaces, et par suite de bonheur, de moralité, de bien vérilable, que dans l'action guidée par rintelligence du vrai. Et voilà qu'on nous dit : ce que vous appelez l'inteiligence du vrai, c'est une construction arbitraire. Elle est donc indifîérente au vrai. Elle ne diffère jamais de l'erreur que par ses résultats : lorsqu'elle a amené la réussite de l'action.

La vérité n'est pas la cause de la réussite ; elle en est la conséquence. Aussi n'a-t-elle rien de commun avec l'idée qu'on s'est faite jusqu'ici de la vérité. Prométhée est bien vaincu, car en dérobant le feu sacré, il n'a dérobé qu'un instrument utile, et non une parcelle de l'intelligence divine.

La race de Japhet n'a été audacieuse qu'au sens littéral du terme : elle a osé agir. L'action tentée à l'aveugle d'abord, se change en activité intelligible, en raison, en vérité, lorsqu'elle a réussi, en erreur lorsqu'elle a échoué. La conclusion, nous l'avons déjà souvent ' entrevue ; nous la voyons nettement à l'heure qu'il est. Entre le préjugé traditionnel, l'impulsion instinctive, l'élan du cœur, le fanatisme de la passion, entre tout ce qui a mu et meut encore la plupart du temps les hommes : sentiment, coutume, routine d'une part, — et l'intelligence rationnelle qui cherche pénible-

ment, mais librement, sa voie, d'autre part, — il n'y a aucune différence de nature. Si le préjugé mène à la même réussite que la lente invesligation de la raison, il vaut autant en valeur absolue ; et en valeur relative, il vaut plus, parce qu'il épargne peines, hésitations et sacrifice?. Si le préjugé, la tradition permettent la réussite, c'est-à-dire dans la vie humaine, le bonheur, là où la raison nous fait payer — comme à Promélhée ou à Adam — sa rançon, c'est l'expérience instinctive et obscure qui a raison et la raison qui a tort. C'est elle qui est dans le vrai, et la recherche du vrai, la science qui sont dans Terreur. Car la réussite, la fin poursuivie, enfin atteintes, seules, nous font dire que l'ensemble des moyens mis en œuvre pour les atteindre, avait cette valeur logique conventionnelle que nous appelons «vérité». Est-ce que ne reparait pas ici, mais sous une forme métaphysique qui le dissimule et l'ennoblit, le fameux sophisme de la paresse morale ou de l'impudeur triomphante: la fin justifie les moyens?

Les pbilosophies nouvelles sont donc avant tout des doctrines morales. Et il semble qu'on puisse définir ces doctrines : un mysticisme de Vaction. Cette attitude n'est pas nouvelle. Elle a été celle des sophistes pour qui il n'y avait aussi ni vérité, ni erreur, mais simplement succès. Elle a été celle des probabilistes et des sceptiques post-aristotéli-

ciens, celle de certains nomiqalistes, auxteipps de la scolastique, celle des subjectivistes du xviii'' siècle, notamment de Berkeley.

Et les doctrines des anarchistes intellectuels comme Stirner et Nietzsche reposent sur les mêmes préipisses.

Dans le réquisitoire du nomînalisme Qt du pragmatisme actuels les mots sont donc plus nouveaux que les choses. Il semblerait même qu'à ce point de vue il battit singulièrement en retraite devant les conclusions de certains sophistes grecs, surtout devant celles des individualistes hautains et agressifs, qu'étaient Stirner et Nietzsche. Geux-là paraissaient aller jusqu'au bout de leur pensée. Ayant vu daus l'univers un devenir inintelligible, un mouvement qui ne se laisse arrêter dans aucune définition logique et déjoue tous les artifices de la pensée, ils avaient hardiment copclu, en même temps qu'à la qégation de la vérité, à la négation de toute morale. Ils ont été les impitoyables critiques de toute traditiop et de tout préjugé.

L'actuelle sophistique s'est attelée à la tâche directement opposée. Elle a voulu réhabiliter les philosophies traditionnelles de l'action; sa morale pratique est une niorale de conservation sociale. Et sa critique, qui au premier abord faisait route commune avec les anarchistes dp la

pftHséfe ôt les révolutionnaires dé Tidée, tdùrne à Uîi dogmatisme moral qui n*est que la sanction et là restauration d'anciens dogmatismés. Cela est très nél avec le pragmatisme traditionnel, — car il y a déjà une tradition prâginatiste. — Lorsque cêHaitis modernistes, comme Lé Roy, tirerit du pragmatisme une apologie du catholicisme, ils n'en tirent peut-être pas ce que certains des philosophes fondateurs du pragmatisme voulaient en tirer. Mais ils en tirent des conclusions qui légitimement en peuvent être tirées, et que d'ailleurs en ont tiré, ou presque, des pragmatistes de marque, comme W. James et les philosophes de l'école de Chicago. Je crois pouvoir même affirmer davantage. Je crois que Le IlOy tire les seules conclusions qui légitimement devaient être tirées de cette manière de penser.

Lé pragmatisme sensé ne soutient pas à propremetit parier qu'il n'y a pas de vérité. Il soutient Seulement que la vérité doit être conçue autre-, ment que les savants, les philosophes rationalistes et intellectualistes la conçoivent. La vérité est vériflcabilité et la vérificabilité est réussite. Est Vrai ce qui mène à la fin désirée. Or, beaucoup de chemins mènent à Rome (le pragmatisme en est bien un!); nous pouvons atteindre une même fin, par plusieurs voies. Ces voies étant toutes équivalentes ont la même valeur logique. La

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science, les méthodes rationnelles ne sont donc pas les seules vérités. Tout ce qui nous perinel d'atteindre un but vaut, en vérité, exactement autant, et ni plus ni moins, que la science et les méthodes rationnelles.

Ce qui caractérise Fanarchisme nietzschéen, c'est qu'il n'y a rien de vrai, sinon Tinstant présent, pas plus la science que la tradition, la religion, la morale. Le monde est l'illusion dont il nous faut jouer et rire. Ce qui caractérise le pragmatisme, c'est que tout est vrai, qui réussit et qui est d'une manière ou d'une autre adapté à l'instant : science, religion, morale, tradition, usage, routine. Tout doit être pris au sérieux, et également au sérieux, qui réalise un but et permet d'agir.

La môme critique permet aux uns de tout renverser, aux autres de tout laisser debout, et Ton comprend très bien comment et pourquoi. S'il n'y a pas de critères, de signes, qui permettent un choix, tout ce qui est, c'est-à-dire tout ce qui réussit, peut aussi bien être déclaré bon que mauvais et vrai que faux : tout est vérité, et : tout est erreur, — tout est illusion, et : tout est réalité, — sont expressions équivalentes. Les mêmes raisonnements qui nous amènent à l'immoralisme d'un Nietzsche, nous amènent au traditionalisme d'un pragnnatiste. Il n'y a qu'à changer les mots par lesquels on les exprime.

Et le pragmatiste me parait en cela mieux raisonner que ceux à qui il a, pour une large part, emprunté sa critique de la science, en la rajeunissant d'ailleurs par des connaissances beaucoup plus étendues, plus précises et plus approfondies. Déprécier la science s'allie beaucoup mieux en effet à la conservation de la tradition, qu'à sa dépréciation parallèle.

Par quoi jusqu'ici ont été ruinés traditions et dogmes? Par la science, ou, si l'on aime mieux considérer l'instrument que l'œuvre, par la l'aison. La science vit de liberté; la raison n'est autre chose en somme que le libre examen. Aussi science et raison sont-elles avant tout révolutionnaires, et la civilisation gréco-occidentale fondée sur elleSj a été, est et sera une civilisation de révoltés. La révolte a été jusqu'ici notre seul moyen de libération et la seule forme sous laquelle nous ayons pu connaître la liberté. J'entends la révolte spirituelle d'une raison ipaîtresse d'elle-même et non la révolte brutale qui n'a été que la gangue — souvent utile, parfois nécessaire — du métal précieux qu'est la première.

Le principal secours que l'on peut apporter à la tradition, à la conservation des anciennes valeurs morales, pour employer le terme à la mode, est donc la dépréciation de la science. Voilà pourquoi le pragmatisme, le nominalisme, devaient avoir

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potir c6n?équence logique, comme l'ont très bien vu la plupart de ceux qui s'y sont ralliés, en intelligente connaissance de cause, la justification de certains motifs d'action : religieux, sentimentaux, instinctifs, traditionnels. Sur le même plan qtie les motifs d'action empruntés à la connaissance Scientifique, ou, plus logiquement encore, sur un plan supérieur, car la science ne vise que l'action industrielle, la philosophie nouvelle devait aboutir à légitimer une morale irrationnelle : élan du cœuf ou Soumission à l'autorité, mysticisme ou Iraditionnalisme. Le traditionnalisme va même quelque fois si loin que certains (W. James, par exeinple) n'hésitent pas à revenir en morale à l'absolu des morales rationalistes. Seulement de cet absolu on fait une sorte d'illusion toute relativiste que Ton conserve parce qu'elle a des conséquences pratiques éminemment heureuses. Cette façon de faire ressemble beaucoup à la boutade dé Renan^ qui voyait dans les traditions morales une ingénieuse duperie de l'homme par la nature.

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