S 2. - LE RATIONALISME MÉTAPHYSIQUE
Il faut bien dire qu'on avait parfois beau jeu à combattre le rationalisme. Celui-ci avait eu à la
1. Dialogues phîloéôphiques, p. 72 sq. (Paris, Càlinann-LëTy).
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fin du tiX^ siècle) une tendance fâcheuse à s'isoler du mouvement scientifique contemporain, surtout quand il s'agissait de morale. Il oubliait aussi — ce qui était peut-être encore plus grave — les actualités pressantes de la vie sociale. Il se cantonnait dans là réédition de vieux clichés, admirables formules verbales qui n'avaient peut-être jamais eu beaucoup de sens, mais qui en tout cas, dictées en d'autres époques par d'autres circonstances, ressemblaient beaucoup à des fossiles bizarres et monstrueux.
Le rationalisme métaphysique se croyait peutêtre fondé à exhumer, sans même les rajeunir, ces nobles antiquités, car comme l'ancien mécanisme en physique, comme l'ancien finalisme, à propos de la vie, comme le spiritualisme, à propos de l'esprit^ il proclamait en morale l'éternité et Timmutabilitô des principes fondamentaux, ce qui impliquait la connaissance certaine du plan général de Tunivers et de ses destinées. Il croyait, en morale comme ailleurs, tenir l'absolu.
Maiâ en morale aussi, comme ailleurs, cette prétention a été rendue insoutenable. C'est là l'incontestable mérite de la critique pragmatiste.
Les mdràles métaphysiques peuvent être d'orientations très diffét-éntes. Certaines d'entre elles veulent faire â l'expérience éa part. Quelques-unes même prétendent se fôiider directement sur l'ex-
péricnce : leiles sont les morales utilitaires, les morales du bonheur que Técole anglaise a mises à la mode dès le xviii*' siècle et qui restaurent Tancienne conception d'Épicure.
Mais il ne faut pas s'y méprendre. L-expérience n'y apparaît jamais que d'une façon très vague et très générale comme dans les conceptions métaphysiques de Tancienne physique. Ce n*est qu'une farade, ou plutôt ce n'est qu'un prétexte à développer les idées préconçues. Il s'agit toujours de chercher un principe général qui serve de fondement à toutes nos règles d'action. 11 s'agit toujours de dépasser infiniment ce que l'expérience scientifiquement contrôlée nous permettrait d'affirmer, voire de supposer. On ne peut même pas prendre ces constructions dialectiques pour des hypothèses qui servent à orienter la recherche scientifique. Elles sont bien trop prétentieuses et trop étrangères aux faits.
Au fond si les morales métaphysiques ont une signification, elles ne peuvent guère être considérées que comme l'expression, chez des gens intelligents, raisonneurs et bien intentionnés, soit de la sentimentalité morale d'une époque, soit chez les métaphysiciens les plus audacieux, d'un idéal individuel et chimérique, soit enfin et le plus souvent^ des préjugés, des conventions et de la tradilion.
En tout cas une chose est certaine, c'est qu'au-
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cune. de ces constructions métaphysiques n'a pu imposer ses conclusions d'une façon universelle et nécessaire. Chez toutes, la critique moderne a relevé des sophismes, des insuffisances, des ignorances. En somme, les morales telles qu'on les a entendues jusqu'à nos jours peuvent nous renseigner sur ce que certains hommes ou certaines époques voudraient que fût la nature humaine. Mais à fonder des règles universelles et nécessaires de conduite, toutes se sont montrées également impuissantes. Leur seul résultat a été de fournir an thème banal et facile aux sceptiques et aux pessimistes.