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LES EFFORTS CONTEMPORAINS POUR FONDER UNE MORALE SCIENTIFIQUE

C'est d'ailleurs qu'à côté des vices irrémédiables de la dialectique, on se heurtait encore ici à une autre diriiculté. Dans les sciences ordinaires on cherche simjjlemcntce que les choses sont. Aussi à mesure qu'on s'aperçoit que la dialectique laisse tout ignorer, on s'aperçoit aussi que l'expérience toute simple peut nous apprendre quelque chose. Mais en morale on ne cherche pas ce que les choses sont, on cherche comment elles devraient être. Peu importe ce que l'homme fait. On veut lui assigner ce qu'il doit faire. Aussi, et c'est là la tare

des morales qui jusqu'ici se prétehdaietit fondées sur l'expérience, Texpérience semble n'avoir lién à nous apprendre puisqu'on veut précisément la reformer, la changer. Et alors nous reti*otiVdbs toujours sur notre chemin les objections classiques des rationalistes aux empiriques : ou bien la morale n'est que le résumé de rexpéHéncë et alors elle ne nous sert à rien : les hommes ne peuvent agir que comme ils le font, — ou bien la morale peut leur apprendre à agir autrement qu ils n'agissent et alors elle n'est plus la simple constatation des faits. Aussi en revient-on le plus souvent môme, quand on fait une part à l'expérience, à l'élaboration dialectique d'un idéal, 'un principe supérieur à l'expérience : idéal et principe auxquels la conscience nous inviterait à nous conformer.

Des critiques contemporains sont, semble-t-il, arrivés ù démêler un sophisme resté très longtemps caché sous la subtilité de cette conception traditionnelle. Ce sophisme consiste à faire de la morale une spéculation théorique, c'est-à-dire selon les goûts, une métaphysique de l'action ou une science expérimentale : ce qui au fond revenait au même, car l'expérience ne pouvant pas nous renseigner sur ce qui doit être, était forcé de laisser la place par d'habiles tours de main à la construction dialectique et à la métaphysique.

Mnis si l'on réfléchit sur l'objet de la morale, il

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paraît bien qu'elle n'a rien de commun avec une spéculation théorique. Pour agir, il fg.ut sans doute coqnaitre, mais il ne suffit pas de connaître, il faut se servir de ses connaissances. Ne voyoqsnous pas, parallèlement à toutes nos sciences théoriques et désintéressées, des arts pratiques, des techniques qui, à la vérité, se fondent bien sur les connaissances scientifiques, mais les utilisent pour modifier selon nos besoins, les choses telles que nous les font connaître rexpérience pure et simple et la science qui la traduit ? Les mathématiques pures nous donnent les techniques de la mesure. La mécaniqup pure nous permet de construire des machines. La physique a suscité ces arts de l'ingénieur qui ont fait la gloire du siècle dernier. La chimie est utilisée par un nombre considérable d'industries. Enfin qu'est-ce que la médecine ou l'hygiène, sinon des arts qui appliquent à certains buts, que Texpérience et le besoin nous suggèrent, les constatations expérimentales de la biologie et de la physiologie.

Ne peut-on pas, ne doit-on pas en dire autant de la morale ? La morale, comme toute recherche qui a pour objet de modifier TexpérieQce, n'est pas une science, mq,is up art, une technique ; elle doit se servir, pour des besoins suggérés par l'expérience, des connaissances scientifiques qui concernent les mœurs des hommes.

C'est par ce moyen que nous nous élèverons à une morale vraiment positive : elle accomplira relativement à son objet la même évolution que notre activité technique a déjà provoquée ailleurs à mesure que se fondaient et se développaient les sciences positives.

Toutes les morales qu'on nous a proposées jusqu'à présent sont donc absolument semblables aux arts empiriques qui existaient dans d'autres domaines, avant que fussent atteintes les connaissances positives et scientifiques qui ont transformé ces arts empiriques en arts rationnels. Ces prétendus systèmes de morale sont, à propos de notre conduite sociale, ce qu'étaient les rêveries des mages chaldéens, des prêtres égyptiens ou des philosophes pythagoriciens, à propos des nombres; des alchimistes, à propos des industries de la teinture, du verre ou des métaux précieux; des médecins, ou plutôt des rebouteurs, jusqu'au siècle dernier.

Actuellement, le travail essentiel du moraliste est donc celui-ci : constituer une science des mœurs ; ensuite se servir des indications de cette science pour résoudre les problèmes de la pratique, tels que Texpérience, la vie réelle les posent, et à mesure qu'elles les posent. Nous n'aurons plus de morales élernelles et immuables, fondées d'une façon systématique sur des principes indémontra-

bleset invérifiables. Il faut eu prendre notre parti, si nous ne voulons pas faire comme le chien qui essaie de sauterpardessus son ombre. Mais nous aurons, au lieu de ces spéculations qui furent toujours inutilisables, des moyens restreints sans doute, mais susceptibles de s'accroître chaque jour, pour améliorer les mœurs humaines et les relations sociales.

Cette conception a été esquissée pour la première fois par Durkheim^, et exposée d'une façon systématique très nelte par Lévy-Bruhl, dans son 'ivre la Morale et la Science des Mœurs*^.

On leur a objecté qu'il faudrait bien toujours ane recherche spéculative des fins que nous devons poursuivre, pour savoir à quoi, dans quel sens, utiliser nos connaissances scientifiques.

C'est ne rien comprendre à la conception qui vien t d'être exposée. 11 serait tout aussi ridicule d'exiger pour chaque technique, par exemple, pour les industries chimiques et les constructions mécaniques ou pour la médecine, la justification métaphysique des fins auxquelles répondent ces recherches. C'est l'expérience qui nous renseigue

1. La Division du travail social, préface de la l«"e édition (Paris, Alcan). — Espinas avait aussi, dans une classification que j'ai entendue à son cours, et qui a été reproduite dans une note de son ouvrage sur Les Origines de la technologie^ lancé une idée analogue.

'2. Paris, Alcan.

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sur nos besoins, et qui posera, en morale comme dans les autres arts, les fins particulières que nous devons chercher à atteindre. H aussi, comme ailleurs, il n'y a pas de fln universelle à poursuivre, exception faite de celle-ci, que nous retrouvons dans tous les arts et dans tous les actes de rhooime : vouloir mieux vivre.

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