LA SCIENCE DE8 MŒURS
Pour que cette conception de la morale comme art rationnel soit possible, il faut évidemment que soit possible une science des mœurs. C'est ici que la métaphysique reprend espoir. La sociologie, en effet, dont cette science des mœurs n'est qu'une section, vient à peine de naître. Elle en est encore, comme la psychologie, mais bien moins avancée qu'elle, h la période où il faut discuter contre les métaphysiciens, la méthode, l'objet de la science et son droit à la vie. Il semble pourtant que la question finiçse, là comme ailleurs, par étfe tranchée en faveur des efforts scientifiques. On ne peut pas empêcher les raétaphysicieps de bavarder, mais on peut laisser dire et faire. Or, la sociologie, grâce aux travaux de Durkheim et de son école, a travaillé et fait.
Si la possibilité du mouvement peut être démOD-
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trée eh marchant^ la sociologie a démontré sa possibilité par ses premières réalisations. Il ne faut sans doute pas exagérer leur importance. C'est très peu de chose. La méthode n'est pas encore très sûre, ou tout au moins, si ses principes généraux sont fixés, l'application en est diCOcile.
On n'a pas encore trouvé les procédés souples et les biais^ qui, dans chaque science, permettent de tourner les difficultés. Comme toute science jeune, la sociologie se montre tantôt d'une étroitesse excessive, tantôt d'une généralisation et d'une audace qui montrent que le temps n'est pas loin où les métaphysiciens étaient encore seuls à la cultiver. Mais il faut savoir regarder ce qui s'est passé dans les autres sciences, à mesure qu'elles se créaient. Il faut encore remarquer que, de toutes les sciences, C'est la sociologie qui a en face d'elle l'objet le plus complexe et le plus difficile, et celui à l'étude scientifique duquel s'opposent le plus de préjugés.
Si la sociologie se fait, et tout indique qu'elle se fera, puisqu'on peut dire qu'elle a déjà commencé & se faire, il n'est pas difficile de voir que, comme toutes les autres sciences, elle ne peut se faire qu'expérimentalement.
Comme dans toutes les autres sciences encore, l'expérience procédera en établissant des relations de conditions à. conditionnés. Ces relations au-
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ront Traisemblablcment la forme de celles que nous avons rencontrées en biologie et en psychologie : elles nous montreront des processus d*évolutions.
La science des relations sociales achèvera peut-être Tédiflce des connaissances humaines en soumettant aux disciplines scientifiques tout ce qui restait en dehors d'elles. Et nous pouvons avoir, relativement à leur valeur et à leur portée, des espoirs analogues à ceux que nous ont donné et qu'ont déjà plus ou moins réalisé les autres sciences. L'expérience scientifique, en analysant le donné, nous montrera que les faits se réduisent à des relations de dépendance réciproque. Ces relations ne seront pas autre chose qu'une transformation continue qui nous amène de la condition au conditionné, d'un état initial à un état final. Bref, nous pourrons dériver les faits de ce dont ils dépendent.
Celte conception de la sociologie et des arts techniques qu elle peut fonder, comme en ont fondé toutes les autres sciences, paraît, d'ailleurs, devoir être féconde en des domaines de l'activité humaine autres que celui de la morale. On remarque presqueimmédialement qu'une conception anniogue à celle qui vient d'être esquissée ici pour la morale peut être appliquée à la pédagogie, à Testhétique et à la logique.
Ces trois ordres de recherches ont ceci de commun avec la morale qu'ils visent à nous donner des règles pour diriger, eu des orientations bien définies, notre aclivilé, autrement dit pour satisfaire certains de nos besoins, tout comme Thygiène ou la médecine.
La pédagogie a, d'ailleurs, des liens étroits avec la morale. Elle cherche à instruire, tandis que la morale cherche à éduquer, et instruction et éducar tion sont des tâches parallèles. Il est visible qu'une pédagogie qui voudrait se présenter comme une technique scientifique et non comme un recueil d'aphorismes en Tair et de truismes qui rappellent trop souvent les parades des anciens rebouteurs, devrait s'appuyer sur les enseignements de la psychologie et de la sociologie relativement à la nature humaine et au développement de l'esprit dans l'individu et dans la race. Il est certain que ni Tune ni l'autre de ces deux sciences ne nous donnent encore des lois précises à ce sujet. Mais, en attendant, et tout en utilisant quelques indications générales qui méritent déjà notre confiance, l'histoire des méthodes d'enseignement et de leurs résultats, histoire qui, si Ton ne veut, ni ne peut remonter très loin, commence à reposer sur une documentation assez riche, peut nourrir une pédagogie vraiment sérieuse et utile.
Pour l'esthétique, voilà déjà près d'un demi-
siècle qu'on est sorti des banals leil-motiv d'admiration, ou des èxclusiTismes pédantesques au nom des priTilèges immortels du goût. La psychologie et surtout, à défaut de lois sociologiques bien nétteS) l'histoire de Tart nous servent à jalonner la route que va désormais suivre une esthétique, plus soucieuse d'expliquer que de faire admirer ou dédaigner. Nul doute que tout au moins, au point de tue technique, au point de vue du « métier », dn ne puisse petit à petit tirer de ces études historiques des enseignements vraiment féconds.
Enfln, la vieille logique, encore toute engoncée dans les formules d'Arislote, cette norme orgueilleuse qui vantait toujours son immutabilité, ne va-t-elle pas être rénovée par la psychologie et la sociologie scientifiques? Rénovée ? 11 vaudrait mieux dire : créée, car ce que nous en connaissons jusqu'à présent n'est guère qu'une collection arbitraire de règlesgrossièrement simplistes et insuffisantes. La logique formelle no paraît guère dtwoir être autre chose — et Aristote lavait-il après loul conçue d'une façon si différcnle? — qu'une technique du langage. Son but sefa de nous permeltrc d'exprimer sans introduire d'erreui* toute la pensive claire et distincte, et de découvirif les tares clans celle qui ne l'est pas. C'est dans l'histoire du langage, dans la linguistique et dans la psychologie du raisonnement et du jugement qui en résultera,
que la logique formelle aura surtout à puiser les éléments qui lili serviront à fotider une véritable technique pour bien énoncer notre pensée. Et peutêtre que certains travaux par lesquels les mathématiciens, depuis quelque trente ans, se sont efTofcés de donner à la logique formelle une forme symbolique^ algorithmique, destinée à en faire un calcul aussi simple et aussi nécessaire que le calcul algébrique, pourront être heureusement utilisés pour compléter et formuler cette technique, fondée par ailleurs.
Quant à l'art de diriger sa pensée, Fart de bien penser, selon la vieille définition de Port-Royal, Teâtimation de la preuve en tous les genres de connaissance, selon la définition plus récente de Stuart-Mill, la méthodologie en un mot, c'est dans Tétude des méthodes scientifiques, dans les disciplines Créées par les savants et dans leurs travaux qu'il faudra aller la chercher. Ici Thistoire des sciences, et de ses procédés d'investigation et de preuve, doit jouer, vis-à-vis d'une technique qui se propose pour objet la recherche de la vérité, le même rôle que l'histoire de l'enseignement pour la pédagogie, l'histoire de l'art pour l'esthétique. Or, rhistoire des sciences^ envisagée dans ifion développement général, et non plus dans ses côtés anecdotiques, est bien une recherche pàychosoclologique. C'est le matériel d'observation de la
psychologie des fonctions supérieures de Te^pr': et la documentation nécessaire à la sociologie de la « culture ».
Nous verrons ainsi s'organiser peu à peu d'une façon scientifique les réponses que nous pouvons donner à tout ce qui a éveillé notre curiosité, el les moyens d'action sur tout ce sur quoi il peut nous être utile ou possible d'agir. La sociologie et les arts qu'elle fonde clôt le cycle de notre connaissance de la nature, et de notre réaction sur le milieu. Et ce cycle enferme la nature tout entière et tout le milieu. Non point — ce qui serait absurde — que la Science nous fasse connaître la nature tout entière, et nous permette d agir sur tout notre milieu. En face de cet empire total sur les choses, elle n'a qu'un pouvoir bien hésitant encore sur de tout petits coins disséminés çà et là, au milieu de l'immensité des terres inconnueà. Mais ses méthodes, et ses méthodes seules, à notre avis, peuvent nous fournir les moyens de les explorer. Ses zones d'influence se partagent complètement tout l'empire. Depuis les mathématiques jusqu'à la sociologie, elle nous semble épuiser, en puissance, au point de vue humain, tout Tobjet de la connaissance et de l'action.
Ainsi se réalisera peut-être peu à peu le rêve dans lequel depuis Socrate et Platon se sont
complu tant de philosophes, et dont les esprits scientifiques ont précisé l'idée générale au cours du XIX" siècle : la science appelée à la direclion des mœurs et des sociétés. Qu'on se rappelle les idées exprimées par Renan, au début de r Avenir de la Science, par Berthelot à plusieurs reprises dans ses lettres et ses discours, enfin par Taine qui consacra surtout ses efforts à les appliquer d'une façon systématique.
La politique, au sens étymologique, véritable et noble du mot, est Part rationnel par lequel les sociétés pourront, lorsqu'elles se seront débarrassées, (mais quand?), des combinaisons personnelles de ces frelons dangereux que sont les politiciens, chercher et acquérir un peu de mieux-vivre et d'équilibre, par la connaissance et Tutilisation des lois naturelles et nécessaires qui gouvernent leur développement.
La politique ne fait qu'un avec la morale; car c'est la morale de la vie en société, et comme il n'y a pas de vie humaine en dehors de la vie en société, l'art moral n'est autre que l'art politique, à les bien entendre.
Les sociétés, selon la forte expression de Renan, n'ont été jusqu'à la fin du xvni* siècle que de « gothiques édifices » qui tenaient debout par l'enchevêtrement, souvent incohérent, d'innombrables traditions, souvent absurdes. Le xvjii'' siècle
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les a mises pftr terre : du reste, coniffle il arrive le plus souvent dans les vieux édifices, dès qu'une pnrlie menaça ruine et qu'on y toucha, rédiûce tout entier fut prôt à s'écrouler;
On entreprit alors de reconstruire ratidntièllement, logiquement, Tordre social. Et COmtoe il arrive, plus souvent eucore la constftldtiori fut hâtive, prématurée, aussi absurde dans sa simplicité étroite et sa rigueur artificielle, que la complexité inextricable, les coUtradictioUs^ les surcharges, les vices des anciennes traditions. Là encore l'homme commença par où il aurait dû finir, par lès généralités trop faciles et la métaphysique. Il délaissa Tétude patiente et pénible des faits particuliers. Il procéda a priori. 11 voulut légiférer pour l'humanité tout entière, et faire tenir cette législation eu quelques principes, ou tout au moins la déduire de quelques principes. Il crut que ces principes étaient des vérités et des lois éternelles alors qu'ils n'étaient souvent que les aberrations étriquées du lieu et du moment. Il ne consentit pas à procéder inductîvetnent en partant des faits particuliers et de là réalité concrète, qui mènent aux réformes de détails pour s'élever lentement, sans ambitions prématurées, aux causes générales, génératrices des transformations radicales.
C'est cette tâche qui s'impose niaintenaut, et
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qu'a Tue et formulée avec netleté la doctrine sociologique de Tart moral et politique, telle que noug venons de Tanalyser.
« Le développement et l'application des sciences de 1-humanité est un ressort, un instrument de civilisation et de puissance nouveau, comparable à cet égard au développement et à rapplication des sciences de la nature. Plus les sciences de l'humanité sont étendues, précises, plus leur méthode est bien comprise; plus leur autorité est reconnue, populaire, et plus le peuple, qui les entend et les applique, tire un grand parti de ses foi'ces morales. >»
M L'essentiel est que ces sciences « fassent le grand pas moderne », qu'elles passent de l'état nul ou a priori « où elles ont fait des horreurs », à l'état a posteriori, qu'elles commencent par l'observation pure, les documents, les monographies... Ainsi les problèmes politiques seront susceptibles de solutions objectives et qui signifieront autre chose que des préférences individuelles. Naturellement, elles resteront dominées, et en grande partie déterminées d'avance par des faits dont les plus essentiels, ceux de la race, par exemple, ceux du moment, c'est-à-dire de toute la poussée historique antérieure, échappent à la volonté humaine. « La politique, application des sciences de l'histoire, ne dépassera guère l'état de
la médecine, application des sciences naturelles. » ' On ne refait pas plus la constitution psychologique d'un peuple que la constitution politique d'un individu. Mais c'est quelque chose que de pouvoir établir un diagnostic, poser, sinon des formules de guérison, du moins des règles d'hygiène, et prévoir les coiître-coups salutaires ou dangereux sur une société de telle ou telle mesure^. » Comme dans toutes les applications techniques, mais bien plus encore dans Tart moral cl Tart politique parce qu'ils sont incomparablement plus complexes, la finesse, le « tour de main » seront choses capitales. La science ne pourra que donner des indications générales et abstraites: conditions nécessaires, mais non suffisantes. Le tact, rélan généreux, le sens du concret qui ont toujours distingué le bon éducateur, le bon administrateur, le vrai politique (que je difi^érencie avec soin du politicien intrigant ou arriviste) resteront des exigences de la pratique.