DE LA PENSÉE
Ceci ne nous dnnne-t-il pas une indication préeiouse sur la nature et la portée du logiipie et du rationnel dont 1rs iiialbniiatiqucs ont toujours passé pour la pure émanation? — et déjà peutêtre sur la nature et la portée de la raison. Nous ne sommes pas loin de retrouver la pensée de Maeli -, dont on a encore fait souvent un pragmatiste avant la lettre.
J. La Cuiinaissance et l'Erreur, par Krnst Macii, professeur à rrniversité de Vicnno (Paris, Fiammxuion. 11)07).
2. Cr. surtout : La M'amvive (Paii>, Hkumann). — Conférencrs S(ùntif}<iin'S l'Vpvlanrs. publiées en allemand : Po/'î//ri/- ^YislsenschafUiiIle VorUsvngen. — La Cnimaissance et l'Erreur citée ci-dessus.
LE PRODLÈME DU NOMRRK ET DE l'ÉTEXOIE 91
Il nous semble bien plus près du rationalisme, tel qu'il nous paraît devoir être désormais conçu : un rationalisme qui n'exclut nullement une histoire psychologique de la raison avec ses opportunités et ses contingences temporaires, et surtout qui n'infirme en aucune façon le rôle de l'expérience : la raison n'étant que l'expérience codifiée, et. réciproquement, le code nécessaire et universel' de toute l'expérience, en tenant compte à la fois et du moment de l'évolution, et de l'organisation psychologique humaine.
Le principe de la théorie de Mach auquel nous aurons souvent l'occasion de revenir, c'est l'adaptation de la pensée. Ce ju-incipe nous fournit une théorie biologique de la science et de la raison. Je ne veux pas ici analyser d'une façon objective les idées de Mach. Je l'ai fait ailleurs ^ Je veux simplement noter quelques-unes des réOexions qu'elles paraissent pouvoir suggérer. Par théorie biologique de la raison, il est permis d'entendre une théorie qui assimile la raison à l'instinct de tout vivant. De même que tout vivant, bien plus, de même que tout ce qui existe, l'homme peut être considéré comme un système déterminé, en relalion continuelle avec d'autres systèmes. L'ensemble très complexe de ces derniers est défini à
1 . La Throrie de la Pfn/siqne chez les Phr/siciens contemporains, Paris, Ar.CAN, 1907.
LA PnirOSOPHlE MODERNE
son tour comme un seul système auquel on a donné le nom de milieu. Exister n'est rien autre pour un système donné, qu'être constamment en équilibre
avec le milieu.
Dans le vivant surtout, l'action et la réaction perpétuelles de ces deux systèmes, leurs échanges, dénivellent à chaque instant cet équilibre très instable. Toutes les fondions du vivant, et par suite tous ses organes, ont pour résultat de nouvelles équilibrations après ces dénivellements. La raison et la science ne sont rien nuire, dans Tactivilé de rhomme, que des fonctions de ce genre. Si nous appelons maintenant celle équilibration d'un nom plus précis pour la distin^aier des autres équilibrations mécaniques, physiques, chimiques, par exemple, nous lui donnerons comme les biologistes le nom d'adaptation, ou comme certains psychologues le nom de correspondance. Pourquoi? Parce que l'organe et les fonctions biologiques considérés rendent le vivant npte à continuer à vivre dans des conditions données, — parce que les fonctions psychologiques ont pour résultat d'établir entre le milieu et l'être, certaines correspondances nécessaires à l'équilibre, à l'adaptation de l'être avec son milieu.
La raison semble donc être — j'y reviendrai en parlant du problème psychologique — un produit de l'évolution, déterminé, d'une part, parla consti-
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tution de l'espèce humaine, d'autre part, par le milieu. Elle est d'abord le résultat de l'adaptation de l'être au milieu, adaptation qui établit une correspondance entre les circonstances de l'action et l'être agissant. Ensuite cette correspondance, une fois qu'elle s'est établie, se fortifie et se précise j)ar l'exercice (comme toutes les fonctions organicjues), et devient un instrument progressif d'adaptation progressive — tout comme Pinstinct animal. — La raison est en somme l'instrument ou l'instinct spécifiques de l'espèce humaine.
On conçoit alors que la raison, analysée abstraitement dans la conscience de l'être raisonnable, soit susceptible de concorder, par les i)rincipes qu'on y découvre et par le développement idéal de ces principes, avec les lois du milieu et de les exprimer. On conçoit encore qu'étant donné ce que nous sommes, et ce qu'est le milieu, elle ne puisse être dilTérente de ce qu'elle est : elle est donc bien, comme le rationalisme le prétend, nécessaire et universelle. Elle est même en un sens absolue, mais en entendant ce mot autrement que le rationalisme traditionnel. Pour ce dernier, il signifie que les choses existent comme la raison les conçoit. Dans le sens où nous le prenons, au contraire, nous ne savons pas counnent les choses existent en elles-mêmes, et c'est dans celle mesure que le relativisme kantien ou positiviste a
LA PlIILOSOriIIF, MODERNE
sa raison d\Mre. Mais nous avons le droit de dire que si, chez un être, d'une conslilution toute ai^lre, les n<^cossilës de l'évoliilion avaient élabli une correspond a nce avor lo tnilieu. dilTfM-ente de la n(Mre (puisqu'un des deux facteurs dont elle serait le produit sérail lui-nirnie dilVérent^. on pourrait toujours établir un -v-l-«ine de traduction tel (ju'il les ferait coïncider enlre elles. L'hypothèse n'est pas absurde, car dans une cerlaine mesure, c'est ce qui doit se passer entre un animal domeslifiue
et nous.
Alors tombe naturellement la grande objection que l'on pourrait faire à celte théorie absolument réaliste des sciences mathém'itiques : on peut construire d'autres mathématiques que la nôtre. Autres? Non pas, mais développements difTért;nts de la seule mathémali(iue qu'autorisent la raison et l'expérience lorsqu'on change le langage dans lecjuel nous rexprimous.
Ainsi raison et expérience sont un seul et môme terme ; la dilTérence n'est que de point de vue; «t la mathémali<iue, science ralionnelle, est aussi science d'expérience. Soili.' des exigences de la pratique, elle est, en elle-même, tout aulre chose (| l'un artpratiqiu', puis(iu'elle est le ré>ullat d'une eoirespoiidance univo(iue et absolue avec les choses, relativement à l'espèce humaine. Si, au delà du réel, les malhématiques paraissent ouvrir
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le champ inlini du possible, et si d'autre part certains possibles se trouvent après coup s'appliquer à certaines relations réelles, c'est que le point de départ d'où l'on déduit ces possibles était un morceau de la réalité. Le nombre et l'étendue, malgré leur abstraction, dérivent de la nature du réel, parce que ce réel est multiplicité et étendue, parce que les relations dans l'espace sont des relations vchUcs qui dérivent de la nature des choses.
Ne semble-t-il pas alors qu'on puisse déduire de ces premières propositions d'autres consé(juences très importantes? On a fait souvent d'abstraction scientifique le synonyme d'irréalité. Le progrès dans l'abstraction serait une marche ininterrompue en dehors du réel. Il nous en éloignerait de plus en plus. Est-ce bien juste ?
La mathématique, en s'éloignant progressivement des espaces sensibles pours'élever à l'espace géométriijue, ne s'éloigne pas de l'espace réel, c'est-à-dire des vraies relations entre les choses. Elle s'en apjiroche plutôt. Chaque sens, d'après les travaux de la psychologie moderne, semble nous donner à sa manicrn l'étendue et la durée (c'est-à-dire certaines connexions ou relations du réel). La pereeption commence à éliminer cette subjectivité qui dépend de l'individu ou des accidents de la structure de l'espèce en construisant un espace
homogène et unique, ainsi <|u'une durée uniforme, synthèses de toutes les notions sensibles et diverses que nous en avions. Pourquoi le travail scienli- (ique ne poursuivrait-il pas cette marche vers Tohjeetivité? En tout cas, sa pn-cision, son exactitude, son universalité (ou sa nécessité, c'est tout un) sont autant d'arguments en faveur de l'objectivité de ses résultats. Nombre, ordre, étendue, peuvent donc, malgré nos habitudes criticistes et subjectivistes, être considérés comme des propriétés des choses, c'est-à-dire comme des relations réelles; — <i d'autant [.lus réelles, que la science les a débarrassées peu à \)en dos dj'formations individuelles et subjectives avec lesiiuelles elles nous étaient primitivement données dans les sensations concrètes et immédiates. Le résidu de toutes ces abstractions ne nous apparaît-il pas alors, à juste titre, comme le fonds réel et permanent qui s'impose à toute l'espèce avec la même nécessité, car il ne dépend ni de l'individu, ui du moment, ni du point de vue?