‹ La philosophie moderne [microform]Chapitre 29 sur 87 · I.E rnOUl.fcjlE DE LA MATIÈRE · texte numérisé non relu

I.E rnOUl.fcjlE DE LA MATIÈRE

verbale, impuissante à décrire exactement, surtout impuissante à expliquer, c'est-à-dire à fa.re comprendre aux autres, en s'efforçant de se com.nrendrc elle-même. Les considérations qualitatives étaient restées stériles pendant les quatre siècles de la scolaslique. Par conire, les recherches quantitatives dès qu'au souffic grec, respiré dans sa pureté on se remit à chercher l'application des mathématiques à l'expérience, avaient en quelques années donné de merveilleux résultats. Tout cela avait si bien jeté le discrédit sur les « qualités occultes .., qu'il devint à la mode de se moquer d'Aristote et des qualités occultes, et que dans sa farce du « Médecin malgré lui », Molière lui-même ne manqua pas do faire rire le parterre à leurs dépens. Newton, malgré ses protestations énergiques et celles de ses disciples, eut du mal à faire accepter des savants sa loi de l'attraction, simpleme.it parce qu'elle semblait restaurer une qualité occulte. U fallut que les vrais savants n'y vissent bien qu'un coefficient numérique, une •< mesure », pour qu'elle prit droit de cité dans la science. Ils ne l'acceptèrent qu'une fois surs qu'elle ne troublerait en rien le règne de la quantité devenu, pour la science, identique au règne du réel.

Or. la physique énergétique conserve évidemment des bases expérimentales et mathématiques ; elle veut n'être que la traduction de l'expérience,

un système de mesures ou de repérage, une promotion directe de la mathc'maliqùe, une physique analytique, sur le type de la mécanique analytique de Lagrange, bien qu'elle porte sur des notions tout à fait ditTérentes. Mais par cela même qu'elle pose avec Ostwald des grandeurs irrcHluctibles, pour exprimer chaque forme de l'énergie, par cela même qu'elle considère chaque forme de l'énergie comme une « individualité », ne peut-on dire qu'elle met à la base de ses théories un certain nombre de qualités spécifiques, analogues en tous points aux « qualités occultes », aux « facultés dormitives » de la scolastique? De même que l'opium faisait dormir à cause de sa faculté dormilive, de même à cette question : pourquoi y a-t-il des phénomènes électriques? l'énergétique ne voudrait répondre que ceci : parce qu'il y a une forme de l'énergie qui est Ténergie électrique. La raison des phénomènes électriques, c'est la qualité d'être électrisé, c'est la faculté « électriforme ».

Certes, Ostwald protesterait avec indignation. Ce n'est pas une qualité occulte que l'énergie électrique, c'est une réalité visible, une classe de phénomènes expérimentalement déterminés. Mais les philosophes n'y regardent pas de si près. C'est une qualité quand même et en interprétant la réforme nouvelle de la physique, ils ont cru pouvoir dire, quand cela agréait à leur tendance : la physique

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nouvelle est une physique de la qualité. C'est le ,,^lour. — avec des précisions nouvelles, et tout ce ,jue le mécanisme a ajouté à la science depuis trois siècles, sans doute, — mais enfin c'est le retour à la scolastique.

On voit tout le parti que la philosophie, qui veut faire taire les argumentations tirées de la science contre certains dogmes particuliers et contre l'altitude religieuse en général, pouvait tirer de cette ingénieuse interprétation. On oppose certaines certitudes physiques à certaines croyances? Eh bien, la physique nouvelle ne veut qu'une chose, revenir aux conceptions de la grande époque de la croyance. Après une fugue de trois siècles, nouvel enfant prodigue, elle vient retrouver son vrai foyer au imou du Thomisme le plus orthodoxe.

Le qu'il y a de plus grave, c'est qu'un savant, connu par la précision et l'élégance mathématiques de ses travaux, connu surtout pour la propagande active qu'il a faite autour de la physique nouvelle, pour la forme limpide, admirablement française, sous laquelle il l'a exposée, pour ses belles genélulisfctions de mécanique énergétique, a cru pou- >,.ir conclure, lui-même, cette interprétation phi- >opl.ique des nouvelles théories scientifiques. ' est Duhem. Certes, il a pris un soin jaloux à Kiire le départ exact entre ses conceptions scienti- . ques et ses conceptions métaphysiques. Savant, il

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veut bannir avec la dernière rigueur toute préoccr.pr>tion qui dépasse, si peu que ce soit, le doma.n. de la science. 11 faut lui en donner acte tout de suite car cette attitude strictement posit.ve f si 1. meilleur argument contre ceux qui exploiteront avec moins de clarté et de distinction aussi), avec beaucoup moins de loyauté surtout, les incovat.ons récentes dans la théorie générale de la physique scientifique. Mais, d'autre part, sur un autre plan. Duhem croit que la science physique, telle qu ell.> évolue actuellement, se prête à une interprétation métaphysique d'inspiration scolastique.

La physique nouvelle admet . dans ses raisonnements la considération des qualités ; elle rend a la notion de mouvement toute la généralité que Uu attribuait Aristote. Là est le secret de sa merveilleuse souplesse. Par là, en effet, elle se débarrasso de la considération de ces mécanismes hypothétiques qui répugnaient à la philosophie nature lo de Newton, de la recherche des masses cl des mouvements cachés dont le seul objet est d'expliquer géométriquemenl les qualités; délivrée de ce labeur, que Pascal proclamait incertain, pénible oi inutile, elle peut, en toute liberté, consacrer ses efforts à des œuvres plus fécondes... La créatum de celle mécanique fondée sur la ihermodynamiqn" est donc une réaction contre les idées alomistiqu et cartésiennes, un retour - bien imprévu de ceu

là mêmes qui y ont le plus contribué - aux principes les plus profonds des doctrines pénpateii-

ciennes. . ,

.. Ainsi, par une contre-révolution opposée a la révolution cartésienne, la mécanique nouvelle reprend les traditions de la physique de l'école, si longtemps et si violemment décriées. " Utev. gàu

des Se., 1903, I, «!).) ,

Lorsqu'une science s'arrête aux quables des choses, elle ne peut être qu'une simple dc.n-.ptwn de ces choses. Comment aurait-elle la protention de vouloir les rendre intelligibles? Une qualité se constate, surtout une qualité première. Expliquer une qualité seconde, ce sérail peut-être la réduire à des qualités premières ; - et encore cela serait bien difficile * comprendre. Expliquerail-on la couleur verte en disant qu'elle est une combinaison de jaune et de bleu? Mais le vert a autant

.le titres à être considéré comme une qualité pre- „,ière que le jaune et le bleu, et, de fait, on I a le plus souvent considéré comme une des trois couleurs fondamcnlales. - En tout cas. expliquer une qualité première, C3 ne peut être que la réduire a uelque chose qui n'est pas qualitatif, la consiiorer comme l'efrct apparent sur nos sens, de aits géométriques et mécaniques; c'est toujours !a ramener au domaine de la quanu é. be la, lans son effort pour faire comprendre les choses,

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celle marche conslante de la science moderne vers le mécanisme, vers le quantitatif. Intelligibilité et quantité sont, pour l'inlelligence humaine.

1res voisines.

En développant ce point de vue, la philosophie nouvelle pouvait presque immédiatement déduire des réformes contemporaines tentées en physique, le caractère purement descriptif, nullement explicatif de cette physique. El c'est ici que le « fidéisme » a beau jeu. La science est im[)uissanle à remonter au delà des qualités ; elle doit donc se borner à décrire. Elle sera une simple analyse des sensations, pour reprendre une expression de Mach, que notre philosophie nouvelle se garde bien d.^ lui emprunter dans son véritable sens, qui est tout

à fait « scienliste ».

«Traduction, trabison >» dit le proverbe italien; ladescrii)lion scienlitiqu « étant une simple traduction des faits dans une langue spéciale, ne serailelle pas, elle aussi, une trahison? N'altérerail-elle pas irrémédiablement les choses sous prétexte (h^

les mieux décrire?

Devant une pareille conclusion, il n'est pas un savant qui n'ait protesté avec la dernière énergie. Duhem, le premier. Les métaphysiciens de race, un Bergson par exemple, sont aussi catégoriques.

La science est un point de départ trop nettement indiqué à qui tente une recherche du vrai.

pour qu'on l'en sépare avec autant de désinvol- Lre. Mais, à côté des maîtres, il y a toujours les

épigones qui aiment la surenchère. 11 y a JnLnts qui croienl comprendre; il y a c^^^^^^^^^^

e;prits subtils qui, tout en comprenant, n hésitent pas à tirer tout doucement l'autorité des maîtres 5e leur côté. Us la font servir à des lins parfois i„,prévue3 et éloignées. Et on a pu rencontrer assez souvent dans la littérature contemporaine avec des différences sensibles dans la qualité de rexposé - des idées de ce genre : les sciences de la matière ne nous apprennent rien sur le réel, car la matière telle qu^elles la conçoivent, a n^atière même, au sens vulgaire du mot, n existe pa. La simple perception commune déforme d.ià la réalité extérieure. Elle la fabrique de toutes pièces selon les besoins de notre actmte. Lu science retravaille à nouveau ces produi s bruts. Ce qu'elle nous présente sous le nom de .natière, c'est ou un schéma grossier qui a laisse fuir du réseau des lois scientifiques toute la richesse vivante du réel, ou un alliage hétérodite d'éléments abstraits, arbitrairement isoles ou réunis, inventés de toutes pièces. Alors le terrain .A libre pour justifier les idéalismes les plus ...cliques. Je me souviens d'avoir vu quelque part cette conception de la physique mise au service d'une interprétation de la présence réelle

LA rilILOSOlMllE MODEHNE

LE PROBLÈME DE LA MATiÈIlii

dans r^jîicharislie et du my^^t^re d^ rincarnalion.

Sans nous attarder à ces errements extrêmes, on peut noter qu'il n'en reste pas moins, mémo chez des esjjrits sérieux et iidumiés, une tendance; à appliquer aux sciences physiques une critique analogue à celle que Poincaré a appliquée aux sciences matli.'niatiques, malgré ses vigoureuses protestations. Comme les mathcmaliques, la physique serait un langage symbolique destiné simplement à rendre les choses plus intelligibles, en les rendant plus simples, plus claires, plus communicables, plus maniables surtout dans la pratique. Rendre intelligible ne signifierait rien autre que déformer systématiquement et altérer les intuitions que nous donnerait directement la réalité, afin de pouvoir mieux faire servir celle-ci à la satisfaction de nos besoins.

L'intelligibilité, la ralionnalilé n'ont rien avoir avec la nature des choses. Ce sont des instruments d'action. Aussi toute découverte nouvelle semblel-elle contredire directement notre raison parce qu'elle dérange des habitudes anciennes. 11 faut que Tesprit s'y plie, exactement comme le corps apprend à monter à bicyclette, pour qu'à son tour la loi nouvelle nous paraisse rationnelle, et réclamée par notre prétendu besoin d'intelligibilité. Nous nous donnons grossièrement le change quand nous croyons que ce symbolisme arbitraire

nous enseigne quoi que ce soit qui puisse satisfaire notre curiosité pure, notre besoin de savoir désintéressé. Pour savoir, connaître dans toute la force de ce terme, il faut s'adresser ailleurs.

Science de la nature, ignorance de la nature, si nous prenons les mots savoir et ignorer dans leur sens complet et philosophique. Ignorance heureuse d'ailleurs! puisqu'elle nous permet d agir utilement*.

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