‹ La philosophie moderne [microform]Chapitre 4 sur 87 · LE CENTRE DES DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

LE CENTRE DES DISCUSSIONS PHILOSOPHIQUES

siècle peut-être, — on eût tranché l'alternative en faveur de sa première partie. Chez les Grecs et au moyen âge, philosophie et science ne semblent jamais avoir été séparées. A partir de la Renaissance et surtout de Descartes, la philosophie n'est que la science moderne, dans son objet, son esprit et sa méthode. La méthode cartésienne aussi bien que la méthode empirique impliquent la continuité la plus étroite entre la science et la philosophie.

Et pourtant à qui étudie les choses de près, il semble déjà qu'on pourrait distinguer, dès les premières réflexions de la sagesse grecque, deux orientations assez distinctes de la pensée, que l'on compare des penseurs difl'érents, ou que l'on observe le même penseur dans des travaux difl'érents.

Certaines études montrent avant tout le souci d'épuiser aussi complètement que possible tout ce qui concerne un problème particulier, de le résoudre avec toute la précision que permettent les données et les méthodes du moment. Certes le problème, si particulier qu'il apparaisse, amène bien toujours une conclusion, dans une certaine mesure générale. La solution du problème vaudra pour toute une famille de cas, sinon identiques, au moins très voisins. Mais cette famille n'est jamais qu'une toute petite partie des objets qui provoquent la curiosité humaine. Elle est perdue

jours été la méthode philosophique, si bien que cette méthode, elle aussi, peut être considérée, et, en fait, a souvent été considérée, comme susceptible de définir la recherche philosophique.

Pourquoi ce travail de généralisation, d'approfondissement et de rénoxion ? C'est que dans l'humanité s'est développé un instinct que l'on voit poindre déjà, mais à un degré incomparablement inférieur, dans les espèces animales les plus intelligentes : l'instinct de curiosité. L'homme ne se comporte pas en face de la nature comme un simi)le spectateur. 11 veut expliquer. Il ne lui suffil pas de voir ; il veut comprendre pourquoi ce qu'il voit est tel qu'il le voit. Le but dernier du travail philosophique est donc une explication des choses. Généraliser, approfondir, réfléchir, expliquer, voilà certes des conditions nécessaires au travail philosophique. Mais il tant avouer qu'elles sont bien vagues. Si elles répondent à la première règle classique de toute bonne définition : «convenir à tout le défini », elles ne s'accordent guère avec la seconde : « convenir au seul défini ». Toute recherche scientifique ne consisle-t-elle pas aussi à réfléchir, à généraliser, à expliquer et à approfondir ? La science et la philosophie seraient donc identiques ? Ou bien la définition à laquelle nous sommes parvenus est-elle trop large ?

Pendant longtemps — jusqu'à la fin du xviii*

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siècle peut-être, — on eût tranché l'alternative en faveur de sa première partie. Cliez les Grecs et au moyen âge, philosophie et science ne semblent jamais avoir été séparôpc; a partir de la Uenaissance et surtout de Dcscarles, la philosophie n'est que la science moderne, dans son objet, son esprit et sa méthode. La méthode cartésienne aussi bien que la méthode empirique impliquent la continuité la plus étroite entre la science et la philosoj)hie.

Et pourtant à qui étudie les choses de près, il semble déjà qu'on pourrait distinguer, dès les premières réflexions de la sagesse grecque, deux orientations assez distinctes de la pensée, que l'on compare des penseurs dilTéronts, ou que l'on observe le môme penseur dans des travaux dilTérents.

Certaines études montrent avant tout le souci d'épuiser aussi complètement que possible tout ce qui concerne un problème particulier, de le résoudre avec toute la précision que permettent les données et les méthodes du moment. Certes le problème, si particulier qu'il apparaisse, amène bien toujours une conclusion, dans une certaine lesure générale. La solution du problème vaudra )0ur toute une famille de cas, sinon identiques, lu moins très voisins. Mais cette famille n'est jamais qu'une toute petite partie des objets qui )rovoquent la curiosité humaine. Elle est perdue

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dans l'ensemble formidable des faits qui constituent rUnivers.

A côté de cette première direction dans laquelle travaillent patiemment les chercheurs, nous en voyons immédiatement une autre vers laquelle ils sont attirés, ainsi que le pajiillon vers la lumière. Il ne s'agit rien moins ici que d'une explication lolale i\o l'Univers. Ce n'est plus un fait, une propriété particulière, une chose qui suscitent la curiosité, mais l'ensemble des faits, la nature des choses. A côté de la science qui détache lentement, péniblement, la vérité aride, comme le pic du mineur le minerai, voilà que, d'une intuition ra|)ide, on veut saisir toute la vérité. On cherche à donner du monde la formule définitive, de même que l'ingj'nieur s'efforce de deviner le filon tout entier et d'évaluer sa richesse. C'est pour désigner cette dernière orientation (pie, de tout temps, on a plutôt réservé le terme de philosophie.

Scientifiques et purement scientifiques, la prédiction de Téclipse par Thaïes, le théorème et la loi des cordes sonores qui portent le nom de Pythagore, les travaux iréométri.pies de Platon, d'Eudoxe, d'Eudide, d'Archimède, de Iliéron, les recherches expérimentales d'IIippocrate et de Galien, de Celseetde Vitruve, tout ce que les anciens et les scolastiques ont souvent appelé les arts ; —

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philosophiques au contraire les systèmes bâtis par Thaïes ou Heraclite pour expliquer le monde à l'aide de l'élémoul igné, par Pythagore à l'aide du nombre, par Platon, Aristole à l'aide du concept, parDémocrite et les Épicuriens à l'aide des atomes.

Aujourd'hui plus que jamais, on a éprouvé le bci lin de séparer nettement ce domaine de la I science, du domaine beaucoup f)lus aventuré de la philosophie. D'un côté nous voyons des résultats 'de détail, toujours vérifiés, des recherches méthodiques et précises, des recherches continues surtout, 011 chaque pierre dont la résistance a été éprouvée subsiste, et sert d'assise à une autre pierre. De l'autre, Ihypothèse et l'imagination essayent de devancer — et de bien loin — les travaux d'approche et les éludes de détail, pour prononcer les derniers mots sur l'origine et la fin des choses.

On peut donc, si l'on reprend les premiers résultats auxquels nous étions parvenus, d(''finir li philosophie par rapport à la science, la recherche ^des généralités les plus hautes. — et. si l'on peut lire, les plus générales, — des inteq. rotations îs plus profondes, les plus éloignées des preuères apparences. Nous ne risquerons guère d« >us tromper et de donner une définition qui soU bp large ou trop restreinte, en disant que la phijsophie veut être à la science, pure science, dans

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la terminologie actnello, ce que celle-ci est à la connaissance vulgaire.

Si la science est une recherche du général, la philosophie est une recherche de ce qu'il y a de plus général. Si la science approfondit les apparences ordinaires, la philosophie veut aller au plus profond des choses. Si la science substitue à la spontanéité la réllexion, la philosophie veut à son tour réfléchir Mir la réflexion scientifique. Si la science expli»iuc, la philosophie veut poursuivre ses ex[)lications plus loin que celle-ci, et par suite, expliquer la science elle-même. Cette définition n'est pas d'une précision mathématique; mais elle peut être admise comme définition préliminaire, car toute recherche part d'une définition qui la circonscrit pour arriver à une définition «lui la conclul. i/cs.-unliel pour une définition de départ, c'est qu'elle permette de reconnaître toujours le défini, et de le distinguer de tout le reste. Or, je crois bien que c'est ici le cas.

En résumé, est philosophique toute étude qui, au lieu de rester cantonnée dans un groupe de faits particuliers bien déterminés et rigouieusement isolés des autres, se présente soit comme une explication intégrale de l'univers, soit, tout au moins quand elle reste partielle, comme une contribution à une explication intégrale de l'univers, et ayant celle-ci pour fin explicite.

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