I.V PIlILn^OriTlE MODERXE
dite. La science contemporaine a renchéri encore, si faire se pouvait, sur ce lait primitif d'observation. La physique nous olTre môme, on l'a vu, un singulier spectacle. Ses principales constantes semblent s'eiïriter les unes après les autres, et faire place à des formules de variation. — La chimie ne sait guère où trouver un échantillon rigoureusement pur dun corps simple, surtout d'un métal, et, par suite ne sait guère où trouver deux échantillons absolument identiques. Les éléments euxmêmes évoluent et paraissent bien susceptibles de se transformer les uns dans les autres. Le rêve de l'alchimie devient presque une réalité. — La géologie, d'autre part, nous a révélé une vie des rochers et des terrains qui, pour être très lente, n'en est pas moins décelable dans des changements continuels de constilution et de structure. — La vie enfin n'est guère définie que par son changement, son devenir perpétuel. C'est elle qui a ouvert les yeux sur cette évolution continue qu'on transporte maintenant à la matière.
Et maintenant, considérons le tableau que le rationalisme métaphysique nous a tracé, et veut encore nous tracer de la vie de Tesprit.
Avec cette théorie, comme l'a fait remarqu»^ Ribot, l'esprit ne semble exister que chez i'hommo adulte, blanc et civilisé. Sa structure a été arrête, de toute éternité, car doué d'une faculté surnu-
LE PROBLEME DE L ESPRIT
turelle, l'intuition, il a enfermé, en quelque sorte, dès l'origine, les principes d'explication dont il n'a plus ensuite qu'à faire un usage constant pour s'acheminer vers la science universelle. Certes, sous la pression continue de l'observation historique, les rationalistes ont été forcés de reconnaître que ces principes a priori^ que cette raison innée, avait été peu à peu précisée et complétée par l'expérience. On ne peut tout de même pas soutenir que la mentalité des sauvages est égale à la nôtre, ou que, selon la boutade d'un philosophe de la Grèce antique : « Les barbares, les enfants et les femmes » doivent être assimilés aux « autres animaux » privés d'intelligence et de raison, aux « bêtes brutes ». Aussi, les principes a priori ei la raison innée, ne sont-ils dans l'intelligence fruste de l'enfant et du sauvage qu'à l'état virtuel, en puissance et non en acte. Mais ils n'en préexistent pas moins d'une façon latente comme des veines (jui dans un bloc de marbre auraient dessiné d'avance la statue du sculpteur.
Et de même que la structure générale de l'esprit est unique et a toujours été identique à elle-même jusqu'à présent, malgré les apparences superli- ( ielles dont la masquent l'âge, la race et la civilisation, elle le sera toujours, elle le sera éternellement. Il n'ett pas possible de concevoir un esprit, une raison autre que notre esprit et notre
i.A PHiinsoprur Mor»Fn\R
raison. Le dcvoloppomont futur conlinuora dans le m«*^mesens que \o (i<>v('loppement antérieur. La plupart des rationalistes métaphysiciens vont même jusqu'à prétendre (pie chaque esprit individuel, une fois qu'il est apparu, ne dis[»araîlra jamais plus : c'est une âme, et l'àme est immortelle, et. durant l'infini (ju'elle a devant elle, sa structure fondamentale ne chani^'era pas. Ses principes resteront les mêmes, car on ne peut les concevoir autres qu'ils ne sont.
L'ensemble do- r^rincipes par lesquels l'esprit 8'élèvc au-dessus des choses et grâce auxquels il peut connaître les choses est la raison. Universeile et nécessaire, la raison dicte srs lois aux choses, bien loiii de les leur emprunter : elle n'est ni un reflet, ni un miroir; elle domine au contraire la nature tout entière, comme une puissance active dont rien ne peut théoriquement limiter le domaine.
11 est facile de voir pourquoi io rationalisnic métaphysique a imaginé cette théorie de la raison : c'est pour que l'icuvre de la raison. c'est-à-dire la connaissance, soit illimitée et inébranlable ; c'est pour que notre science et notre philosophie puissent atteindre l'absolu au moins virtuellement. En olîet, étant nécessaires et universels, les principes de la raison nous donnent l'assurance (|ue toute connaissance fondée sur eux
LE PROBLEME DE L ESPRIT
sera vraie de toute éternité et qu'il n'est rien dont la connaissance ne puisse finalement être fondée
sur eux.
Mais il est facile de voir aussi que cette conception de r « âme raisonnable », de la « pensée pure », fait de l'esprit un royaume à part dans l'univers, et l'oppose, par l'immutabilité de sa structure, par l'unité de tous les esprits possibles, à tout ce (pie nous savons des autres existences naturelles. Au milieu de l'évolution universelle, l'esprit est la seule réalité ([ui n'évolue pas; ou tout au moins il n'évolue jamais que partiellement, eu conservant une structure immuable (pii dirige et contraint celte évolution entre d'étroites limites.
A un autre point de vue encore, la conception rationaliste et métaphysique de l'esprit oppose l'esprit à tout le reste de la nature. La science nous luonlre à propos des phénomènes naturels qu'ils Huit tous conséquence les uns des autres.
L'état d'un système matériel à un instant quelconque résulte de to«s les états antérieurs trav(^rsés par ce système, il est l'aboutissant d'une histoire. Certes, des phénomènes nouveaux viennent continuellement sur la scène du monde rcmjtlacer les phénomènes précédents; mais ils n'en M.nl ([ueles elTets et, si l'on peut dire, les transit )r malions.
Quittons le monde matériel, et adressons-nous