LA PIIILOSOI'HIE MODERNE
aux renseignements que l'histoire nous apporte sur les sociétés et les institutions humaines. C'est encore aux mêmes conclusions que nous sommes amenés. Rien n'est plus dilTérent (qu'une société sauvage et une société moderne, rien n'est plus différent que deux civilisations ; et pourtant il y a un llux continu qui nous fait passer des formes rudimentaires aux formes les plus complexes et les plus hautes des institutions sociales. La formule de l'univers considéré objectivement, semble être : changement continuel mais lien constant entre tous ces changements. Si bien que les états antérieurs, sans ressembler à ceux qui les ont suivis, les ont cependant préparés.
Le rationalisme, moins (jue toute autre métaphysique, ne pouvait nier cette nécessité des luis naturelles, cette fatalité des choses. Si l'esprit en effet connaît la nature en vertu des principes nécessaires qu'il enferme, les phénomènes ne peuvent que nous paraître nécessaires à leur tour. Il faut qu'ils obéissent tous à ces principes et par suite qu'ils nous apparaissent tous comme ne pouvant être autres qu'ils ne sont. Ainsi le rationalisme métaphysique devait aboutir à cette conclusion (lue la nature est un déterminisme rigoureux. Et d'ailleurs celte conclusion s'accorde avec tout ce que l'expérience nous enseigne de la natnro.
Mais il y a une chose que l'expérience ne nous
LE PUOBI,ÈME DE L ESPRIT
enseigne pas : c'est que les phénomènes de l'esprit échappent précisément à ce déterminisme universel. El c'est pourtant ce que le rationalisme prétend déduire de ses propres principes. Si la raison dicte à la nature ses lois, si elle est puissance active, intuition directe et immédiate, comment souliendrait-on sans se contredire qu'elle est en même temps une suite de phénomènes rentrant dans le déterminisme universel? Ce déterminisme est son œuvre et sa création; elle échappe donc à ses conséquences; elle est au-dessus d'elles comme l'artiste est au-dessus de son œuvre. De même que l'œuvre est le produit de la liberté de l'artiste, le déterminisme de la nature ne peut être que le produit de la liberté de l'esprit. D'ailleurs n'avonsnous pas dans la volonté qui est toujours présente aux actes de la raison, comme le foyer l'est à la lumière, la preuve même de la liberté? Chaque fois que nous voulons, nous nous redonnons à nous-mêmes cette preuve; non pas que nous agis- >ions au Hasard, mais au contraire parce que nous agissons en vertu de la raison ; parce que nous imposons une direction raisonnable aux événements que nous créons par autant de commencements absolus. Et de même ([ue la théorie de la raison était destinée à assurer la possibilité de la science, la théorie de la liberté est destinée à assurer la possibilité de la morale.
LA l'imOSOPHIE MODERNE
Eafin, le rationalisme métaphysique a toujours considéré l'esprit à peu près exclusivement comme une intelligence. Des perceptions et des idées, — plus ou moins claires, — voilà, pour lui, toute la vie psychologi(iue. Les actes sont la suite nécessaire des idées et des discussions d'idées. La vie alTeclive n'est ([u'une intelleclion confuse. L'inconscient n'a pas de place dans la vie psychologique, car la vie psychologique c'est la vie consciente, et une vie consciente inconsciente est conlradicloirc. En un mot, toute l'activité psychologique, « toulô l'essence de l'ànie est de penser ». Et la pensée est un ensemhle d'états intellectuels. Cet ensemble est d'ailleurs hiérarchisé. Les idées se commandent les unes les autres et Unissent par se suspendre aux notions éternelles de la raison. La théorie s'achève dans la conception de la personnalité humaine comme une entité primordiale, simple et indivisible, toujours identicjue à ellemême, donnant son unité à l'ensemble systématique que sont notre [>ensée et notre être.