DE LA VÉRITÉ
Essayons de nou> repré»euler aussi somniairomcnl, mais aussi clairement que possible, lo> conditions dans lesquelles se pose le problème de la vôritr et sans nous flaller de le résoudre, peul-èlre aurons-nous fait un pas vers sa solution.
Le donné, l'expérience, c'est évidemment ce qui est connu. Par suite, il faut partir d'une unité complète entre le donné et la façon dont il o<t connu, rompre résolument en visière avec tout dualisme au point de départ, — mais seulement au point de départ. C'est cofto restriction qui importe. Ne contiendrait-elle {)as à elle seule la clef qui permet de résoudre le problème de la vérité ?
Au point de départ, la seule méthode possible de connaissance, c'est-à-dire la seule méthode de découverte, est la méthode expérimenlale, à l'exclusion de toute m»Hhode fi priori, de toute ratiocination dialectique.
La science moderne vérifie absolument cette proposition et par là postule la première affirma-
..BOBLÈME ». ..V CONXA.SSANCE ET PE ..A V,' .UTK 333
Uon que nous venons de poser. Les sciences .atUématiques elles-mêmes ont PO- po.nt d départ l'expérience, le raisonnement ne >cna„ flprés coup, comme nous l'avons vu, et restant Ljours subordonné dans une certaine mesure a
l'expérience.
Mais l'expérience n'est pas seulement 1 expérience immédiate d'un donné; elle comprend aussi, et c'est ce qui nous parait la grande mnovj lion philosophique de James, les rclat.ons qu ira- „,i„„c le donné et qui forment une trame ng.de enire toute expérience immédiate et lexp.-nence passée ou future. Si l'expérience ne cons.sta.t nu'en l'expérience immédiate nous n'aurions que les sensations et pas de science, pas même de perception au sens complet du mot. L ob,ol de U
science et déjà de la perception, c'est préc-sem n d'analyser l'expérience immédiate pour atteindre l'expérience qui l'a préparée ou qui la prolonge. Percevoir et surtout apercevoir, faue attention cl réfléchir, sont le commencement de cette expe-
rience continuée.
De cette seconde remarque nous pouvons tirer cette conséquence : toutes les connaissances que nous donne l'expérience s'enchaînent et se systématisent. Mais elles ne se «y^'énialisent pas comme dans le rationalisme, par 1 effet dune activité supérieure à elles, et qui viendrait leur
au
I \ rmi.osopiiiE Monrnxn
imposer ses formes. Cette conception, en voulant assurer la solidité de la science conduit au contraire au scepticisme parce qu'elle fait de la connaissance l'œuvre de l'esprit, et que ce dualisme pose inévitablement la question de savoir si la connaissance, œuvre de l'esprit, ne déforme pas le donné. Ici au contraire nos connaissances se systématisent, exactement de la môme façon qu'elles se donnent, et les relations du donné ont même valeur que le donné lui-même. En réalité, donné immédiat et relations qu'il implique ne font qu'un et sont indivisibles. Les actes de connaissance sont tous de même nature et de même valeur.
Si nos connaissances <o systématisent dans l'expérience et par l'expenence, nous concevons de suite comment la science dispose de doux méthodes compli-menlaires l'une de l'autre, l'analyse et la synthèse, l'induction et la déduction. Induire, c'est constater une relation, c'est-à-dire faire œuvre d'analyse. Mais puisque les relations s'impliquent les unes les autres, il est possible en continuant ce travail de découverte, de montrer comment elles s'impliijuent. On peut alors, par une marche en quelque sorte inverse de l'analyse, redescendre des conditions aux coudilioimés et présenter les résultats de l'expérience sous foi me déductive et synthétique, par un raisonnement
rnon.f.M^: de i.a connaissance et ue la vÉmiÉ 3:!5 a ,mon eu apparcuoc, mai. sculemcnl en apparence, comme nous le voyous dans les sc.cnccs
laalhonialiques.
C'est à ce résullal synlholi-iue.iue viscul surloul les ll.c..ries sciculili.i..cs cl pUilosophuiucs. Los relations les plus hautes, celles qui se trouvent impliquées par les autres sont les « pnnc.pes » sur lesquels s'appuient ces théories. La portée que l'on donne à ces principes peut être hypolhél.que, car en général ils dépassent de beaucoup les expériences ac.,nises : la découverte est à ce prix. Mais là où rexpéricnce les a déjà ver.hees, .s sont indestructibles, et c'est à l'expérience de les contrôler ù mesure dans des applications plus lointaines, de les limiter, de les transformer, ou au contraire de les maintenir. Nous voyons ce travail s'elTccluer actuellement d'une façon très nette dans le champ des sciences pl.ys.co-ch,- „.i,,ues et poindre dans celui des sciences biologiques. Mais quoi qu'il advienne plus ta.^ de ce travail, il s'agira toujours pour le continuer, 1 amender ou le refaire, de s'en remettre à l'expérience et d'acquérir des intuitions expérimentales. Le raisonnement déJuclif prendra dans l'expérience et dans l'expérience seule sou appui nécessaire. Il ne paraîtra a priori que parce que notre raison, formée par l'expérience, imprégnée a son contact d'habitudes peu à peu imposées, précisées
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l.\ l'HILOSOPUIE MuULHiNE
\ .(.\NA1SS.\NCE ET UE LA VÉUIlÊ
OU élargies, peut retrouver et prédire l'expérience sans y recourir. Le raisonnement déduclif, la •ynthèse démonstrative, ne t'ont jamais que parcourir à l'inverse et d'une faron bien enchaînée, continue, le chemin qu'a déjà parcouru, mais pa: bonds successifs, souvent chaotiques, l'analyst inductive et expérimentale.
;? \. — LE PROBLÈME DE L'ERREUR
Dans le réalisme absolu dans lequel nous nous mouvons jusqu'à présent, il semble (ju'il n'y ait pas place pour l'erreur. Seulement souvenons nous ([ue nous n'avons identifié expérience et connaissance (lu'au point «le départ. Le moment est venu de montrer ce que eom porte cette restriction.
C'est un fait d'exfjérience que les connaissances des dillérents individus ru- sont pas exactement les mêmes. On peut (;.\pliqur cela de deux manières : ou bien il y a autant de réalités diilV'rentes qu'il y a d'individus (ce qui est absurde : nojis tomberions dans le subjectivi<me) — ou l>ien, et c'est à cette alternative (|ue nuus sommes [>ar conséquent forcés de nous ranger, le donné étant unique, et le même pour tous, les dilTérences entre les connaisse aces que les individus en acquièrent viennent des conditions dans lesquelles ils ont été et sont
placés, autrement dit de certaines relations individuelles existant entre eux et le donné et que ana- K .e scientiliqu.., peut dégager. C'est la conc.us.on a laquelle nous avons .Hé amenés par d autres considérations dans le problème de la cousc.ence. Nous avons vu que le donné impliquait des relalions indépendantes .le l'individu qui conna.l les relatio..s objectives - et des relations d après lesquelles le donné dépend de l'organisme qui connaît - les relations subjectives.
Ceci étant admis, nous voyons s'opérer dans lexpérience, non plus au point de départ mais a „,sure que nous l'analysons, un «IJ^Joub cment cuire l'agent de la connaissance et 1 objet de la connaisance. Cette relation a, daprès ce que nous ,vons dit, même valeur que le donné lui-même
Elle simpose au même litre que '"•;'''»;.' ri^uHc que la dislim lion entre respr.t et 1 objet
„c doit pas élre posée comme primitive, mais bien comme un produ,l .le l'analyse, comme deux relations très générales que celle-ci découvre dans le donné W. .lumesj ; et cette distinction t.ie a valeur de la valeur que l'on a accordée, des le début, u l'....,.érience prise en bloc, à l'expérience
une et indivisible.
Mais alors la nu.pnse et l'erreur s expl.quenl lout naturellement : ce sont les altérations, les déformations, qui dépendent des condition^ indi-
LA l'UiLOSOl'HlE MODERNE
viducllcs cl subjectives de la counaissanc •. La science en faisant, grâce à rexpérience. l'analyse toujours plus complète du donné doit, si long et si pénible que soit le travail, éliminer peu à peu toutes CCS « ê.]uations personnelles », beaucoup plus complexes que celles qu'assignent les astronomes pour les perceptions visuelles de chaque observateur. Elle doit faire le départ des relations objectives et des relations subjectives. C'est pour cela même qu elle a été créée.
Ces considérations ne nous aiguillent-elles pas vers une définition commode et prali(iue de la vérité? La vérité, c'est l'objectif. L'objectif, c'est rensemble des relations indépendantes de l'observateur. Pratiquement, cost ce qui est admis par tous, ce qui est objet d'expérience universelle, de consentement universel en donnant à ces mots un sens scientifique. En poursuivant l'analyse des conditions de ce consentement universel, en cherchant derrière ce fait le droit qu'il recouvre, la cause (lui le fonde, on arrive à cette conclusion : le travad scientifique a pour but de « désubjectiver ». de désindividualiser l'expérience en la prolongeant et en la continuant d'une façon méthodique. L'expérience scientifique continue donc l'expérience brute et il n'y a pas de dilTérence de nature entre le fait scientifique et le fait brut.
On a dit quelquefois que la vérité scientifique
rnoUT KMK DE I.A CONNAISSANCE ET DE TA Vl'lin Ê
n'était qu'une abstraction. Certainement, elle n'est qu'une abstraction si Ton considère l'expérience brute, c'est-à-dire subjective et individuelle, puis- (pi'elle élimine de cette expérience tout ce qui dépend uniquement de l'individu (pii en connaît. Mais cette abstraction a au contraire pour but de retrouver le donné tel qu'il est, indépendamment des individus et des contingences qui l'altèrent, de découvrir l'objectif, le concret par excellence,
le réel.
H serait intéressant de chercher par l'analyse de quelques erreurs célèbres la vérification de cette t léorie générale. Le système de Ptolémée, par exemple, nous montre l'expérience encombrée des représentations individuelles qui dépendent des conditions terrestres de l'observation astronomique : c'est le système stcllaire vu de la terre. Le svstème de Copernic Galilée est beaucoup plus objectif, puisqu'il supprime les conditions qm dépendent de ce fait que l'observateur est placé sur la terre. D'une façon plus générale, Painlevé a fait remarquerque la causalité, dans la mécanique, dans la science de la Renaissance et dans celle d'aujourd'hui, comprenait les conditions d'apparition d'un phénomène, indépendantes de l'espace et du temps. Mais c'est que les conditions de situation .lans l'espace et dans le temps embrassent, surtout en mécanique, la presque totalité des condi-
i.\ l'iiiiosoi'iiiF moi)i;hne
tions subjectives qui ne sont d6']k plus assez grossières pour Hre éliminées par une réflexion sommaire.
Conclusion importante : l'erreur n'est pas l'nnli- Ihèse absolue de l;i vérité. Comme un graml nombre de philosophes l'ont soutenu, elle n'est pas positive, elle est au contraire néirative et partielle, c'est en quelque sorte une moindre vérité. En la dépouillant, grâce à l'expérience, du suhjectif qu'elle implique, on arrive progressivement à la vérité. ¥A la vérité, elle, est, «lans toute la force du mol, une fois «qu'elle o<\ atteinte, un absolu et un terme, car elle est rohjeclif, le nécessaire et l'universel. Seulement, le terme est loin de nous dans la presque totalittî des ca<. Il nous apparaît [iro-'iuc ((iiiirm» une limita nialli<'matique, dont on a[>[)r()che de plus en plus, sans I)ouvoir jamnis l'alleindre. Aussi, l'histoire de la scionce nous prés(Mite-t-elle la vérité (Jaii- \ dcrriur d'une <\ (»lulii>ii ; In vrrih' n'i'^f /^a /./m mais elle se faU. Klle ne sera peut-être jamais faite, mais elle se fera toujours de plus en plus.
Une dernière que^^tion peut encore être poste. si au lieu de s'en tenir à ce qui est, on est Ionjours hanté par la vieille illusion métaphysi()ne qui consiste à chercher pourijuoi les choses son- Pourquoi re\périence a-t-elln des condition jectives? Pourquoi sa connaissance n'est-elîe
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P„nm KMF DE LA CONN US.AN< F. F.T DF, LA VÉn.TF, 341
immédiatement une et identique pour tous? On aurait le droit de refuser de répondre ; mais ici il semble qu'on puisse, grâce à la psychologie, donner une indication positive. Si l'expérience totale avait en quelque sorte connaissance d'ellemême, comme le dieu des panthéistes, cette connaissance serait en effet immédiatement une cl idei.lique. Mais dans l'expérience telle qu'elle s'otTre à nous, la connaissance de l'expérience est donnée d'une façon fragmentaire et seulement à ces fragments de l'expérience que nous sommes
nous-mêmes.
La biologie et la psychologie nous apprennent que nous nous sommes constitués ou plutôt que nous avons été constitués tels que nous sommes par une adaptation, un équilibre continu avec le milieu. D'où l'on peut conclure en gros que notre connaissance doit répondre d'abord aux nécessités de la vie organique. Aussi est-elle à l'origine restreinte, confuse, très subjective, comme dans la vie instinctive. Mais, une fois la conscience apparue dans le jeu des énergies universelles, cl'.c s'est maintenue et renforcée à cause de son utilité pratique. Des ciresdeplus en plus complexes évoluent etse développent. La conscience devient plusexacte, pins précise. Elle devient intelligence et raison. Et ,n même temps, l'adan'ation, l'adéquation a l'expérience sont plus con-idètes. La science n'est
LA niILOSOrUlE MODERNE
qne la forme la plus haute de ce processus. Elle a le droit d'espérer, même si elle ne lalteint jamais, une con..aissance qui ne fasse plus quune avec le donné, qui soit absolument adéquate à 1 objet : objective, nécessaire et universelle.Tl.éoriquement, sa prétention est justifiée, parce quelle est dans le sens de l'évolution qui s'est faile jusqu'.o. 1 raUnucnenl. cette prélenlion ne sera vraisemblablement jamais salisfaile, parce qu'elle marque le terme de l'évolution, et que, pour l'atteindre, .1 fau.lrait un état de l'univers absolument d.fférent de l'état présent et une sorte d'idcntilicalion entre l'univers et l'acquis de la connaissance.
En tout cas. une conclusion s'impose : le scepticisme à ^é^'ard de la science recouvre l'illusion métaphysique la plus com,.lôte et la plus nette .„,i ait jamais déçu la pensée philosophique. II consiste à soulever des problèmes inexistants, à demander au delà de la réalité une réalité inexistante, pour rendre raison de la première. Il est e résultat des abstractions dualistes dans lesquelles la philosophie s'est toujours engagée trop volontiers. En particulier, n'esl-ce pas renverser toute l'cxpériome que voir dans la connaissance embryonnaire et insiinclive, confuse, presque tout entière subieotive et instantanée, de la conscience qui s'éveille, l'expérience originelle et réelle, ainsi qu'y inclinent Bergson, Le Roy et certains pragmatistes. L expé-
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.ionce primitive toute empreinte de subjectivité, oui mais aussi toute empreinte d'erreur et d'irréalité Cette expérience vague cl floue n'est que la ..ail. ue de l'expérience. L'expérience véritable du réeresl, au contraire, dans le terme toujours plus lumineux, vers lequel s'achemine l'esprit humain ot vers la forme toujours plus rationnelle qu il tend à prendre, vers la raison. L'abstraction la plus arlincielle de toutes est celle qui élimine de 1 ex- ,,érience les résultats du travail rationnel et les progrès de l'évolution.
(elle évolution a été nettement .lirigée par la pratique et vers la pratique, puisqu'elle se traduit ,.1 .'elTeelue grâce à une adaptation continue de iétieàson milieu. Qui le nieraitaiijour.rhui?C'eslla
une des victoires les plus décisives du pragmatisme sur un rationalisme désormais fossile. Mais elle ne si.nilie pas que le vrai se définisse en fonction de futile el de la réussite. Elle signilie, au contraire, que futile, la réussite sont la conséquence de la possession de la vérité. Pourquoi et comment la connaissance s'esl-elle manifestée dans la nature. Parce que certains êtres ne pouvaient pas agir aveuglément. Il fallait qu'ils connussent les circonstances de leur action. Et voilà ce en quoi, après avoir pris du pragmatisme tout ce que sa .rilique des anciennes méla|.hysiques nous a paru contenir d'excellent, nous lui tournons réso-
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LA PHILOSOPHIE MOnFHNT
lumenl le dos, au nom d'un positivisme absolu. Pour exprimer d'une façon sensc^e et exacte les rapports de la pratique et de la vérité, il semble donc qu'il faille dire, non pas : est vrai ce qui réussit, mais : réussit ce qui est vrai, c'est-«à-dire ce qui est conforme au réel, en ce qui concerne l'action tentée. L'action droite résulte d'une coiinai'ïsance exacte des réalitt's .ui milieu desquelles elle s'accomplit. On aiiit convenablement dans la mesure où l'on sait vraiment.